BOSSUET ET PASCAL
C'était en Bretagne, l'année dernière, snr la pittoresque côte d'Arradon. Je m'y trouvais avec la famille désolée de notre cher et regretté M. Patin. La meilleure manière d'adoucir le chagrin de ceux qui souffrent est souvent de les en entretenir. J'emmenais donc nos amis dans l'aprèsmidi, sous de beaux châtaigniers, en face de la mer, et nous lisions ensemble quelques-uns des maîtres que M. Patin aimait le plus.
Un jour, un de nous, après un morceau entraînant de Bossuet, prit la provinciale de Pascal sur l'homicide. Quel contraste ! Quelle différence d'impression! Autant Bossuet avait enthousiasmé nos amis, autant Pascal les laissa froids,
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je dirai presque ennuyés. Prenant alors le livre des mains de notre lecteur, je lui dis en riant : « C'est une chute pour Pascal ! mais savez-vous à qui la faute? Ce n'est ni à Pascal nia nos amis?
— Et à qui donc? me répondit-il gaiement, à moi?
— Précisément.
— Pourquoi donc?
-— C'est bien simple, parce que vous avez lu Pascal comme vous aviez lu Bossuet.
— Eh bien, où est le mal? ne sont-ils pas tous deux....
— Ils sont tous deux sublimes, ils écrivent tous deux de génie, mais leur tempérament, leur méthode, sont absolument opposés. Bossuet parle toujours, môme quand il écrit; on entend dans chacune de ses lignes le son de la voix humaine ; si longue et si savante que soit sa période, toujours on y sent courir le souffle et le mouvement de la parole; jamais écrivain n'a été plus peintre et plus poëte ; mais le poëte et le pemtre se fondent chez lui en une troisième per^ sonne qui domine tout, l'orateur !
« Chez Pascal, au contraire, cette troisième personne, c'est le géomètre. Pascal, lui aussi, est peintre et poëte; mais tandis que chez lui le poète et le peintre colorent la phrase, c'est toujours le géomètre qui la construit. La phrase de Bossuet est ailée et ressemble à un vol d'aigle; la phrase de Pascal ressemble à un théorème; elle se développe comme un théorème, c'est-à-dire avançant toujours et ne courant jamais ! Or, qu'avezvous fait, vous? Vous avez voulu courir! Ce style admirable est devenu lourd dans votre bouche, parce que vous avez voulu le rendre léger!... Tenez!... Je vais essayer d'exprimer par la diction l'allure de cet étran^je génie qui est toujours éloquent sans être presque jamais orateur !...» Alors, sans me presser, sans m'arrêter. je m'efforçai de peindre cette force qui s'accroît en allant, vires acqidrit eundo, comme un escadron de grosse cavalerie d^nt le mouvement s'accélère à mesure qu'il avance, et qui fait peu ài»cu trembler la terre sous la pression continue de son pas lourd, ininterrompu et puissant! Oh! certes, l'épreuve fut bien imparfaite.... mes efforts de lecteur bien insuffisants.... Mais j'eus pourtant
la joie de convaincre mes amis, et au sortir de cette lecture nous emportâmes tous, fixés dans notre souvenir sous une forme plus vivante, le? l)orlraits de ces deux grands esprits.