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CHAPITRE IV

Toute médaille a son revers. La lecture à haute voix a ses désillusions. Si elle vous donne des admirations, elle vous en ôte. M. Sainte-Beuve l'a dit: un lecteur est un critique, un juge! un juge aux yeux de qui se révèlent bien des défauts cachés. Que de tristes découvertes j'ai faites de cette façon ! Combien d'écrivains et d'écrits que j'admirais, que vous admirez peutêtre aussi, et. qui ne peuvent pas résistera celle terrible épreuve.... On dit qu'une chose saute aux yeux; on pourrait dire aussi juslement qu'elle saute aux oreilles. Les yeux courent sur les pages, passent les longueurs, glissent sur les endroits dangereux I Mais l'oreille entend touti L'oreille

ne fait pas de coupures ! L'oreille a des délicatesses, des susceptibilités, des clairvoyances dont les yeux ne se doutent pas ! Tel mot qui, lu tout bas, avait passé inaperçu pour vous, prend tout à coup, à l'audition, des proportions énormes! Telle phrase qui vous avait à peine choqué vous révolte. Plus le nombre des auditeurs augmente, plus la clairvoyance du lecteur s'accroît.

Il s'établit alors entre celui qui lit et ceux qui écoutent, un courant électrique qui devient un enseignement mutuel. Le lecteur s'éclaire en éclairant les autres. Il n'a pas besoin d'être averti par leurs murmures ni par leurs signes d'impatience; leur silence seul l'instruit; il lit dans leurs impressions, il prévoit que tel passage les choquera, doit les choquer, avant môme d'y être arrivé : on dirait que ses facultés de critique, éveillées, mises en branle par ce redoutable contact avec le public, arrivent à une sorte de divination. Vous avouerai-je qu'un jour j'ai perdu à ce contrôle un des plus vifs enthousiasmes de ma jeunesse? Un écrivain que je plaçais parmi les premiers est descendu pour moi au second rang. Je l'admire toujours, il nie semble toujours

pathétique, éloquent, mais il ne compte plus parmi les grands dieux. C'est Massillon.

Massillon a une admirable richesse de mots, mais il a une incroyable pauvreté de tours. Son dictionnaire est magnifique, sa syntaxe étroite et bornée. Dans Bossuet, le style est sans cesse relevé par une variété de tournures qui donnent pour ainsi dire à chaque phrase une physionomie particulière ; dans la Fontaine, autant de vers, autant de tours différents; mais, pour Massillon, dès qu'il en a pris un, il le garde souvent pen dant deux pages. C'est comme un rail où il est engrené, c'est comme un canot sur lequel il s'embarque, et vous voilà embarqué avec lui. De là une monotonie qui pèse sur le lecteur et l'avertit. Ajoutez que ce luxe même de mots a aussi son uniformité. Cet incomparable talent pour reproduire une seule pensée en tant de termes divers, m'avait longtemps émerveillé et ébloui; je prenais pour idées nouvelles toutes ces formes variées de la même idée; mais la lecture à haute voix me fit voir ce qu'il y avait d'un peu factice dans ce jeu charmant; je croyais assister à une do ces représentations de théâtre, où un seul in-

dividu vous figure, ce semble, cinq ou six personnages; mais au fond, il n'y a de changé que l'habit. Quelle différence avec Saint-Simon ! Lui aussi, il répète la même pensée sous vingt formes; mais ce n'est pas avec l'adresse d'un magicien qui fait miroiter devant vous de féeriques métamorphoses, c'est avec la fougue d'un homme qui, sous le coup d'une passion, trouve toujours ses expressions trop faibles pour ses impressions ! Il s'acharne sur les mots pour s'efforcer à exprimer tout ce qu'il sent; il violente la langue, la surmène, la surcharge jusqu'à ce qu'elle lui obéisse et devienne passionnée, désordonnée, fougueuse comme lui. J'ai souvent essayé de lire Saint-Simon tout haut; je ne sais pas de plus rude et plus intéressant travail que le corps à corps avec ce terrible génie! C'est le combat de Jacob avec l'ange; on est sûr d'être vaincu! Mais comme on sort de cette défaite plus fort et plus propre à d'autres luttes I

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