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CHAPITRE V

UNE DESILLUSION.

Celle élude pourrail s'appeler : Mémoires d'un lecteur. Les principes sur lesquels elle repose sont présentés sous forme d'expériences personnelles, et mes idées m'élant venues des faits, je tâche de les rendre sensibles par le récit du fait particulier d'où chacune d'elles est sortie.

Buffon a dit : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées; » celle définition contient une des règles fondamentales de l'art de la lecture. Le lecteur, quand il commence l'étude d'un morceau, doit avant tout en chercher l'ordre pour en déterminer le mouvement, puisque le mouvement n'est que l'ordre animé. Il doit découvrir le plan sons l'œuvre,

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l'esquisse sous le tableau, la charpente sous l'édifice, dessiner enfin les grandes lignes. De là cette conséquence naturelle, que nul plus que lui ne pénètre profondément dans le secret d'une composition; et tel défaut d'ensemble, tel vice d'ordonnance qui se dissimule sous le mérite et le brillant de l'exécution, éclale forcément aux yeux du lecteur, par le fait seul de son travail. J'avais depuis longtemps entrevu cette vérité, mais vint un jour où elle m'apparut avec une irrésistible évidence.

M. Delaunay, de la Comédie-Française, me faisait un jour le plaisir de dîner chez moi. Après le dîner, il me dit : « Voulez-vous que j'essaye de dire, devant vos amis, une pièce de vers que je n'ai jamais récitée nulle part? Cette pièce me plaît beaucoup, je l'ai apprise avec enthousiasme; j'espère y avoir trouvé quelques effets nouveaux; mais enfin, n'en ayant pas encore fait l'expérience, je doute. — Quelle est cette pièce? — Un morceau qui ne va guère, ce semble, après un gai repas et dans un salon ; mais enfin, le danger même me tente. — Qu'est-ce donc? — V Espoir en Dieu d'Alfred de Musset. — Bravo! m'écriai-

je, j'ai lu ces vers plus d'une fois et ils m'ont laissé une impression charmante!... Des beautés de premier ordre! des vers devenus immortels!... Allez! Allez! je vous réponds du succès!» Le succès fut immense, en effet; la fm du morceau surtout, la Prière, produisit une émotion profonde. Jamais le délicieux interprète de la Nuit d'octobre et de On ne badine pas avec V amour ne m'avait été si avant dans le cœur. Sa voix était d'une douceur ravissante ! Il ne parlait pas.... il priait! il priait comme on chante, et pourtant il se gardait bien de chanter; c'était une sorte d'harmonie intermédiaire entre la parole et la musique ! Quelque chose comme l'hymne de la Jeunesse, ou, mieux encore, de la Juvénilité; ces accents en avaient la faiblesse touchante.... nous étions tous émus jusqu'aux larmes.

Trois mois après, partant pour la côte de Bretagne, j'emportai mon volume de Musset, pour apprendre à mon tour V Espoir en Dieu! Me voilà, dès le premier jour de mon arrivée, me lançant à travers les rochers et me récitant tout haut à moi-même, en face des flots sonores, comme dit Homère, ces strophes mer-

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veilleuses. Je dis me récitant.... car un des bienfaits de notre art.... je dis notre, dans l'espoir qu'il deviendra le vôtre, un de ses bienfaits, dis-je, est de peupler notre mémoire des plus beaux passages des grandes œuvres. Il ne nous suffit pas de les lire^ nous voulons les dire..,, les dire quand il nous plaît.... toutes les fois qu'il nous plaît! partout où le désir nous en prend. Arrière donc le livre qu'il faut emporter avec soi!... On veut l'avoir en soi.... et c'est ainsi qu'on part en promenade, tout seul en apparence, les mains vides, mais entouré de ce cortège d'amis qu'on appelle Lamartine, Corneille, la Fontaine, Victor Hugo; on cause d'eux avec eux au fond des bois; on leur récite leurs vers à eux-mêmes; on cherche, pendant des heures entières, quelque accent vrai et pénétrant, et quand on l'a trouvé, on le leur dit, et on leur demande s'il^ sont contents! Ainsi faisais-jeavecl'EspozVenD/ew de Musset ; jamais je n'ai rien appris avec plus de joie et de facilité, que les deux premières parties de ce poëme. A mesure que je lisais ces vers admirables , ils entraient d'eux-mêmes comme des flèches dans mon souvenir! je les savais par

cœur après les avoir répétés deux ou trois fois. Tous ces mots de génie qui sillonnent le début de Tœuvre de traits de flammes :

Une immense espérance a traversé la terre.

Je ne puisl... Malgré moi l'infini me tourmentel

Et ce passage :

Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme, Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité 1

Tout cela était pour moi autant de délicieux sujets d'études; je nageais dans l'ivresse, me disant pourtant parfois : Que sera-ce donc quand j'arriverai à la Prière? J'y arrive! Quelle surprise! quelle désillusion! Je commence. Je ne trouve pas un seul accent vrai. Je veux l'apprendre! les mots me résistent, m'échappent! Troublé, inquiet pour mon propre jugement, je m'y acharne ; toujours même résistance ! Dès que j'aborde ce passage, le froid me gagne! Autant l'éloquente peinture du doute, des douleurs du doute, de la vanité des systèmes hu-

mains m'avait été au cœur, autant cet appeJ à la foi me laisse indifférent. Je pousse mon étude plus loin, j'examine cette prière mot à mot, et peu à peu m'apparaissent, se cachant au milieu de quelques strophes heureuses et touchantes, un certain nombre de vers de pacotille : les chœurs des anges, les célestes louanges, les concerts de joie et d'amour. Or, j'ai fait une remarque, c'est que les fautes sont presque toujours des défauts, je veux dire que les défaillances de la forme tiennent généralement à un vice du fond. Quand vous voyez le style d'un grand écrivain s'affaiblir, soyez sûr que c'est sa pensée même qui faiblit. Je poursuivis donc mon examen, et je reconnus que, somme toute, cette apostrophe à Dieu, ce cri vers Dieu, cet appel à Dieu se résume en un vœu puéril. Le poëte propose au Créateur de briser les voûtes de la création, d'en déchirer les voiles, de se montrer enfin! et, en échange, il lui promet le respect et la tendresse des hommes. C'est ainsi qu'on dit aux enfants : sois bien sage et nous t'aimerons bien! L'échafaudage du poëme s'écroule alors pour moi! J'aperçois le vice fonda-

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mental de la composition. La première partie et la dernière ne vont pas ensemble, le poëte du commencement n'a pas de rapport avec le poëte de la fin. Ce n'est plus le même homme! ce n'est plus le même âge ! Le début a trente ans, la fin en a quatorze. Ce puissant portique jure avec ce petit édifice mesquin. Alfred de Musset a manqué là de ce qui lui manque souvent, le grand souffle! Il a plutôt des battements d'aile que des coups d'aile! Je trouve son portrait dans ces vers de lui :

Et puisque le désir se sent cloué sur terre,

Gomme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,

L'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil.

Eh bien, lui aussi c'est un aigle, mais un aigle blessé! lui aussi il a l'aile ouverte, et pourtant il se sent cloué sur ferre. Lui aussi il a les yeux fixés sur le soleil, mais il ne peut pas monter jusqu'à lui. Il fallait pour dénoûment à cet admirable petit poëme, un bien autre cri d'amour el de foi! Il fallait un élan qui vous emportât nu-dessus de tous les systèmes humains jus-

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qu'aux pieds de Dieu même. Eh bien, ce cri, il existe! quelqu'un l'a poussé! Le voici ;

Pour moi, quand je verrais, dans les célestes plaines, Les astres, s'écartant de leurs routes certaines. Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés ; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre, Quand je verrais son globe errant et solitaire, Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit. Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres. Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres, Seul je serais debout; seul, malgré mon effroi. Être infaillible et bon, j'espérerais en toi; Et certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits, je t'attendrais encore!

Voilà la vraie coupole de l'édifice de Musset ! De qui est-elle? de Lamartine! De là vient que, malgré toutes les grAces du chantre de Rolla, je lui préfère encore le poëte des Méditations. Il vole plus haut!...

J'entends d'ici l'objection. Vous vous dites; Mais M. Delaunay les avait donc attrapés, puisqu'il les a fait pleurer avec des vers relative-

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ment inférieurs. L'art de la lecture est donc un art de mensonge? Le lecteur habile n'est donc qu'un dupeur d'oreilles? La réponse est bien simple. Qu'un lecteur qui sait son métier, puisse et doive mettre les beautés de l'œuvre qu'il lit, en plus vive lumière, et tâche d'en dissimuler les défauts, il n'y a pas de doute ; mais c'est à la condition d'avoir senti ces beautés et d'avoir vu ces défauts. Donc il vous dupe peutêtre quelquefois; mais pour cela, il faut qu'il ne soit pas dupe.

Je racontai à M. Delaunay ma désillusion. Cela ne m'étonne pas, me répondit-il. Je m'étais bien aperçu du vice de composition qui vous a choqué et de la supériorité de la première partie sur la seconde; mais je sentais dans cette prière, où se trouvent, convenez-en, des vers bien touchants, je sentais des effets nouveaux à produire; j'espérais vous émouvoir parce que ces vers m'avaient ému, ému par la peinture même de la faiblesse; mon art consista donc à abréger un peu, à éteindre un peu la première partie pour porter toute la lumière sur la seconde. On le voit, il ne nous avait attrapés que

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parce qu'il n'était pas attrapé lui-même, ce qui nous ramène à notre principe: la meilleure manière de comprendre l'ensemble d'un ouvrage, c'est de le lire tout haut.

Lamartine.

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