‹ L'art de la lectureChapitre 23 sur 29 · LA PROSE · texte numérisé non relu

LA PROSE

Qui ne se rappelle le vers de La Fontaine à propos de la fable :

La feinte est un pays plein de terres désertes, Tous les jours, nos auteurs y font des découvertes.

Eh bien, c'est l'histoire de toute idée de progrès. On y découvre toujours du nouveau. Le sujet vous semblait épuisé, vous pensiez avoir dit tout ce que vous aviez à dire ; soudain, vous apparaît un nouveau point de vue, et vous voilà ressaisi par ce travail auquel vous croyiez avoir dit adieu. Ainsi m'arrive-t-il pour l'art de la lecture. Les observations des critiques, le jugement du public, mes propres réflexions, m'ont montré un côté de la question que je n'avais pas fait qu'entrevoir, et qui en est un des points

2TO l'art de la lecture.

fondamentaux. Il ne s'agit pas moins que d'un changement de méthode, qui complète nos précédentes études en donnant à l'enseignement même une autre base.

Il y avait plusieurs mois déjà que cette idée me tourmentait, et je sentais le besoin d'un conseil; or, quand j'ai un scrupule de ce genre, je vais frapper à la porte d'un des maîtres les plus aimés et les plus honorés de la jeunesse, je me dirige vers la rue d'Ulm ; j'entre dans ce cabinet où depuis huit ans tant de professeurs futurs onl trouvé un avis utile, un appui efficace, une direction salutaire, et je n'en sors jamais sans voir plus clairement ce qui est juste; je dis... juste dans les deux sens, car ce beau mot a le privilège de s'appliquer à la fois à nos deux consciences, à notre conscience littéraire et à notre conscience morale ; il signiVic justice et justesse; ne semble-t-il pas que ces deux mots soient comme la définition de celui... que je n'ai pas besoin de nommer?

J'entre donc chez lui et je l'aborde en lui disant : « Je viens encore vous demander une consultation sur l'art de la lecture.

— Voyons, me répond-il en riant, Gros-Jean vous écoute.

— Un grand nombre de professeurs font commencer leurs élèves par la lecture des vers. S'agit-il des enfants? on leur enseigne à dire des fables, des apologues, ou des moralités composées pour eux, et qui, disons-le en passant, constituent bien la plus abominable, la plus niaise, la plus plate et la plus irritante littérature poétique, ad usum infantiœ corrumpendœ,

« S'agit-il de jeunes gens? ce sont des scènes de tragédie, des tirades de Molière, des morceaux de Victor Hugo. S'agit-il des femmes? Lamartine, Manuel, Coppée, Sully-Prudliumme, Deroulède, font les frais de l'enseignement. Cette méthode est-elle bonne? et trouvez-vous que les professeurs aient raison?

— Et vous ? me dit-il en souriant.

— Je ne vous prie pas de m'interroger, mais de me répondre.

— Je vous réponds. Si vous me demandez mon opinion, c'est que h vôtre est faite. Si vous me dites : Les professeurs ont-ils raison, c'est que vous trouvez qu'ils ont tort.

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— Ail ! le terrible psychologue, qui va toujours fouiller au fond des mots pour découvrir ce qui s'y cache. Pourtant mon sentiment n'est pas aussi absolu que vous le croyez. Selon moi, on n'a vraiment le droit de dire qu'on est de son avis, qu'après l'avoir soumis, cet avis, à répreuve des avis contraires. Je viens donc à vous pour être contreait ; c'est le choc des idées qui produit la lumière.

— Eh bien, soit! répondit-il. Battez le briquet sur ma vieille tête de philosophe, nous verrons bien ce qui en sortira. Mais, pour commencer tout de suite mon métier de contradicteur, je vous dirai que, d'instinct, je crois que les professeurs ont raison de faire ce qu'ils font.

— Pourquoi?

— Parce qu'ils le font. Cette habitude constante n'est peut-être pas une pure routine. Je ne méprise pas tant qu'on le fait aujourd'hui les vieux errements. Il y a du bon dans les anciennes recettes médicales, elles guérissent parfois mieux que les remèdes nouveaux. Qui sait donc si cette habitude des professeurs de lecture, ne part pas d'une connaissance plus approfondie

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de la nature de l'enfance? Qui sait si les maîtres ne débutent pas par la poésie, parce qu'ils ont remarqué que la musique des vers, les rimes, le rythme, les images, gravaient plus facilement les idées et les mots dans l'intelligence des enfants? Les sensations jouent un si grand rôle chez eux ! Les sens sont leurs grands instruments d'éducation. Ils récitent et retiennent sans doute mieux les vers, parce que les vers les amusent davantage, et pourquoi les amusent-ils davantage? Parce qu'ils parlent une plus jolie langue à leurs oreilles ; or, s'il en est ainsi, ce que vous blâmez comme une erreur de méthode, n'est peut-être qu'une méthode supérieure.

— J'accepte votre raison pour une moitié de vérité, mais il faut la compléter par une autre que je crois plus exacte. Tout progrès se ressent longtemps de son point de départ, et le caractère du début se retrouve en partie dans les derniers développements de ce progrès. Or, au commencement, qu'était l'art de la lecture? Qu'est-il encore aujourd'hui pour beaucoup de bons esprits? Un art d'agrément, un art de luxe, un moyen de briller, un instrument de succès : de là, dans len-

seignement, la préférence naturelle donnée à la lecture des vers , parce qu'elle prépare à l'élève des bravos de salon et de petits triomphes d'estrade. Mais aujourd'hui, le but étant changé, la méthode doit changer aussi. L'art de la lecture aspire aujourd'hui à passer de l'état d'art d'agrément à l'état d'art utile, ou, pour mieux dire, à devenir un art utile sans cesser d'être un art d'agrément; la lecture prétend, au lieu de rester le privilège de quelques-uns, devenir le besoin et le droit de tous; elle veut, au lieu de se confiner dans l'éducation élégante des familles riches, s'étendre à toutes les éducations; elle frappe à la porte de l'Université et des écoles, elle réclame sa place dans les .professions libérales. Eh bien ! elle n'atteindra ce but, qu'en commençant par la prose, en continuant avec la prose, en portant surtout sur la prose.

— Pourquoi? Si j'ai bien lu votre livre, vous divisez l'enseignement en deux parties. La partie technique, qui comprend les règles, constitue le métier, et peut s'appeler la grammaire de la diction ; puis la partie littéraire, qui forme l'art

proprement dit, et que je comparerais volontiers à la rhétorique.

— Précisément.

— Eh bien, l'avantage de Tétude de la diction poétique, c'est de réunir à la fois l'art et le métier. Les vers, comme la prose, ne réclament-ils pas la connaissance des principes fondamentaux de la lecture? En vers comme en prose, ne faut-il pas que le lecteur sache respirer, articuler, prononcer, ponctuer ? De plus, n'est-il pas nécessaire qu'il soit ému, et qu'il émeuve, qu'il soit enthousiasmé, et qu'il enthousiasme; qu'il soit presque poète pour être tout à fait lecteur? Quoi donc de plus heureux pour un élève que cette double leçon à recevoir, que ce double but à poursuivre? C'est faire d'une pierre deux coups; les professeurs ont donc raison de commencer par la lecture des vers, puisque ainsi l'élève apprend par surcroît à lire la prose. Que répondez-vous à cela?

— Que cela renferme presque autant d'hérésies que de mots.

— Ah! ah! répondit gaîment mon philosophe, comme votre opinion s'est formée depuis cinq minutes ! Gomme vous êtes arrivé vite à être de

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votre avis ! Les contradicteurs, des hérétiques!... Grand merci!

— Ce n'est pas moi, mon cher ami, repris-je, qui vous condamne, vous vous condamnez vousmême! Ce sont vos propres paroles que je vous oppose. N'avez-vous pas comparé la première parlie de l'art de la lecture à la grammaire, et la seconde à la rhétorique?

— Sans doute.

— Eh bien, est-ce qu'on entre en rhétorique avant d'avoir passé par les classes de grammaire? La lecture des vers est wn art dans un art. Vous imaginez-vous un chanteur qui voudrait débuter dans la musique par une cavatine? Il faut avoir été élève pour être virtuose. Pour chanter un morceau de concert, il faut avoir longtemps fait des gammes; or, les gammes de la diction ne se font qu'en prose.

— Pourquoi ? pourquoi ? répliqua vivement mon contradicteur.

— Parce que le lecteur n'appliquera bien les règles dans les vers qu'à la condition de les avoir apprises à part et auparavant.

— Encore une fois, pourquoi?

— Parce qu'il doit les posséder si pleinement, en avoir le maniement si facile, qu'il les observe sans s'en occuper, sans le savoir; et si vous me demandez encore pourquoi, je vous répondrai : Parce qu'il a autre chose à faire, et que la correction et la clarté, qui sont absolument indispensables dans la diction poétique, y sont absolument insuffisantes.

— N'espérez pas me convaincre par vos affirmations. Il me faut des preuves.

— Soit ! des preuves ! Et les meilleures des preuves, des exemples. Faisons une expérience décisive. Prenons trois fragments de poésie; traduisons-les en prose littérale, c'est à-dire sans rien changer aux mots sinon l'ordre, de façon à leur ôter seulement leur caractère de versification. Ce petit travail achevé, nous lirons successivement tout haut chacune de ces traductions, en mettant immédiatement en regard le texte poétique lui-même, et alors, vous verrez si, en passant de la prose aux vers, vous ne passez pas d'un art dans un autre.

— A la bonne heure, répliqua mon contradicteur, voilà le combat qui s'anime ! Voilà ma

curiosité qui s'éveille. Voyons votre premier exemple.

— C'est le début d'une fable de La Fontaine.

— Vous allez d'abord me le dire en prose?

— Bien entendu. « Tandis qu'un philosophe affirme que toujours nous sommes dupés par nos sens, un autre philosophe jure qu'ils ne nous ont jamais trompés. Ils ont raison tous les deux. La philosophie dit vrai en disant que nos sens nous trompent toujours, tant que nous jugeons sur leur rapport; mais si nous rectifions l'image d'un objet, d'après l'éloignement, d'après l'organe, d'après le milieu, les sens ne trompent personne. »

— Comment! La Fontaine a traduit cela en bons vers?

— En vers excellents.

— Je ne me les rappelle pas.

— Je continue : « Qu'est à nos yeux le soleil, si nous le voyons de la terre? Un corps qui n'a guère plus de trois pieds de tour; mais si je le voyais là-haut dans son séjour, il serait à mes yeux comme l'œil de la nature ! »

— A la bonne heure! Je sens la poésie dans cette image.

— Je n'ai pas achevé! « Son éloignement fait juger de sa grandeur; je la détermine d'après l'angle et les côtés; on le croit plat et mobile, je l'arrondis, je l'immobilise, et la terre marche. »

— Mais c'est de la géométrie, de l'astronomie, des mathématiques, tout enfin, excepté de la poésie!

— Un peu de patience, je n'ai pas achevé ma citation. « Ma raison rectifie seule le rapport de mes sens; si l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse; ma raison décide souverainement, et, grâce à elle, quoique mes sens me mentent toujours, ils ne me trompent jamais. » Voici notre morceau achevé; eh bien, comment, selon vous, doit-on lire ce passage?

-— Simplement, correctement, clairement, de façon à bien faire comprendre la justesse du raisonnement.

— Après?

— Après? Rien.

— Ce morceau ne réclame pas, selon vous, d'autres qualités de diction?

— Non.

■— Non? Eh bien, écoutez les vers, les vers dont celte prose n'est que le calque fidèle. Les mêmes mots, vous entendez bien, les mêmes, encadrés dans l'hémistiche, vont prendre une autre figure, vont changer de caractère en changeant de place; et vous verrez comme ce qui passait inaperçu se dessine et prend relief, comme ce qui était terne devient lumineux.

— Citez! citez!

— Tandis qu'un philosophe assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe jure Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

D'abord, remarquez l'ordre et la place de ces deux participes dupés et trompés, et de ces deux verbes assure et jure; ils ne sont pas mis indilléremment là où ils sont; je vous défie d'intervcriii leur rang, vous détruiriez la pensée de La Fontaine. Dupés est un terme de mépris qui va bien avec l'assurance de celui qui accuse. Trompés est une parole grave qui va bien avec le serment de celui qui défend l'innocent. Or, le lecteur doit

rendre ces quatre nuances; son accent doit avoir dans les deux premiers vers la confiante assurance du dédain, et dans les deux derniers la ferme conviction de l'estime.

— La distinction est assez ingénieuse, me répondit mon philosophe, mais n'est-elle pas un peu subtile?

— Pesez les mots, et je vous défie de ne pas y trouver ce sens. Je continue :

Tous les deux ont raison, et la philosophie

Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront.

Mais aussi que l'on rectifie

L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne,

Sur l'organe, sur l'instrument.

Les sens ne tromperont personne.

Qui ne sentirait tout ce que cette succession de termes, éloignement, organe, instrument, mis en relief par les vers, et comme accumulés l'un sur l'autre, donnent de force et je dirai volontiers de noblesse au dernier vers!... Nous voilà bien loin de la diction coulante et raisonnable de la prose!

— il y a du vrail il y a du vrai !

— J'arrive à ce que vous avez appelé de la géométrie ;

Sa distance me fait juger de sa grandeur 1 Par l'angle et les côtés ma main la détermine; L'ignorant le croit plat 1 j'épaissis sa rondeur, Je le rends immobile, et la terre chemine!...

N'est-ce pas un admirable vers que ce dernier vers ? Le lecteur ne doit-il pas faire sentir toute l'ingénieuse concision de f épaissis sa rondeur? Que dirons-nous donc de celte fin :

Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse î

La raison décide en maîtresse;

Mes yeux, moyennant son secours, No nous trompent jamais en nous mentant toujours.

— Voilà une belle citation ! et très concluante!

— Attendez ! Je veux une victoire plus complète ! Je n'ai touché qu'un des points de la question. Je n'ai fait que vous montrer comme la diction poétique doit donner aux mots un relief, une valeur, un accent que ne réclame pas la diction de la prose. Mais ce n'est là que du dessin : restç un des grands éléments de la poésie, le coloris.

— Voyons le coloris.

— Deux vers de Racine me suffiront comme argument, et un court entretien avec Mlle Rachel metlra mon argument en action.

Elle venait d'achever le second acte de Phèdre. Son succès avait été immense. Je vais dans sa loge. Dès que j 'entre, elle vient à moi, et, avec son inquiétude habituelle du jugement d'autrui : «Eh bien! me dit-elle, avez-vous été content? — Oui ! sauf dans deux vers dont vous avez fait deux lignes de prose. — Lesquels donc? — Ceux-ci:

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée 1

— Eh bien, il me semble que je les ai dits...

— Vous les avez dits comme deux vers masculins. Vous avez fermé les deux e blessée et laissée avec un petit accent aigu, sec et bref, qui a ôté aux vers toute leur harmonieuse grandeur. Votre voix était juste sans doute...

— Juste et touchante, me répondit-elle assez vivement.

— Touchante, soit! mais non poétique. Ces deux vers ne sont pas deux simples vers de sentiment , mais deux vers de coloris, et le coloris

même ajoute au sentiment. Ne comprenez-vous pas comme ces deux e muets, blessée et laissée^ s'associent, en se prolongeant, à la mélducolie de l'abandon!... Et ces deux syllabes sourdes, vous mourûtes, vous fûtes, qu'en avez-vous fait? Yous les avez atténuées, allégées, dissimulées; c'était les prosaïser. Oui, en prose, vous auriez eu raison, car en prose ces syllabes seraient lourdes; en vers, leur lourdeur fait partie de leur beauté! Tout a sa valeur sous la plume des grands poètes. Ce n'est pas par hasard, croyez-le bien, que Racine a employé ces sons monotones. Quant à moi, je n'ai jamais pu lire tout haul ces deux vers, sans que l'assemblage de ces longs e muets et de ces deux mots lugubres n'évoquât devant moi, je ne sais quelles perspectives de longues allées pleines de mélancolie et de silence. Vous, ma chère amie, vous les avez dits comme s'il y avait :

« 0 Ariane, ma sœur, de quel amour atteinte,

« vous êtes morte sur les bords où vous fûtes

« abandonnée. » Vous avez fait de la prose.»

Mon ami garda le silence. Étonné, je lui dis :

« Mes deux exemples ne sont-ils pas décisifs?

Ne vous ont-ils pas démontré qu'il faut s'être assimilé de longue main et par un travail tout spécial les principes de l'art de la lecture, pour n'avoir plus à s'occuper dans les vers que de l'interprétation poétique?

— Si vraiment ! vos deux exemples sont excellents.

— Eh bien alors, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

— Parce que je voyais bien que vous en gardiez en réserve un troisième encore meilleur.

— Qui vous le faisait croire?

— Votre figure et les règles de la ponctuation. Oh! je suis un élève très attentif! Or, vous avez bien mis un point au bout de votre phrase, mais il n'y avait qu'une virgule sur votre physionomie.

— Ildevinetout!

— Vous m'avez appelé psychologue!... Je fais mon métier.

— Eh bien , vous avez raison ; je ne vous ai parlé jusqu'à présent que du coloris et du dessin : reste dans la poésie, un troisième élément plus mystérieux, plus complexe, plus important en-

core, c'est le rythme. La prose, elle aussi, a le nombre, l'harmonie, la couleur; seule, la poésie a le rythme. N'est poète que celui qui le sent; n'est lecteur que celui qui le fait sentir. Les strophes, les odes, la poésie lyrique n'obéissent pas seules aux lois du rythme. Chaque espèce de vers a le sien. Les vers libres mômes ont le leur. Le rythme consiste dans l'emploi et dans le mélange des rimes, dans les césures, dans les enjambements, dans les rejets, dans les mille variétés de coupe que tout véritable poète mêle à la structure de ses vers, pour exprimer l'allure de sa pensée par le déploiement et les ondulations de sa phrase.

J'ouvre encore La Fontaine, et je traduis en prose exacte ces huit vers de la fable de V Homme et la Couleuvre. On demande à la vache quel est le symbole de l'ingratitude, le serpent ou l'homme? Elle répond :

« Fallait-il m'appeler pour cela? C'est l'homme, je nourris celui-ci depuis de longues années. Il n*a passé aucun jour sans mes bieniaits. Tout n'est que pour lui seul. Mon lait et mes enfants le font revenir à la maison les mains pleines. J'ai

même rétabli sa santé altérée par les ans, et mes peines ont eu son plaisir pour but autant que son besoin. Maintenant me voilà vieille, il me laisse en un coin, sans herbe. Si au moins il voulait me laisser paître ! mais je suis attachée, et si j'avais eu un serpent pour maître, aurait-il pu pousser l'ingratitude aussi loin? »

— Ici, je vous arrête, me dit mon ami. Les vers de La Fontaine ne sontpas complètement présents à ma mémoire, je ne les sais pas par cœur, mais cette simple prose a un tel accent de vigueur, elle veut dans le lecteur une si âpre énergie, que je ne vois pas ce que la poésie y peut ajouter, ni quelles qualités autres elle pourrait demander à l'interprète.

— Eh bien, écoutez ces vers, lui dis-je, et ju-

Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler 1 Je nourris celui-ci depuis longues années ; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées • Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfunts Le font à la maison revenir les mains pleines; Même j'ai rétabli sa santé, que les ans Avaient altérée, et mes peines

Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille, il me laisse en un coin. Sans herbe! S'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée ! et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude?

N'y a-t-il pas comme un abîme entre ces deux fragments? Ne sont-ils pas à la fois exactement pareils et complètement différents? Pourquoi? Quel élément étranger la poésie y a-t-elle donc introduit? Le rythme ! c'est-à-dire tout un ordre nouveau de pathétique, de grandeur. Voyez ce passage :

Même j'ai rétabli sa santé, que les ans Avaient altérée-, et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.

Quelle harmonie dans cette césure, placée au huitième pied.... Sa santé.., dans cette fin du premier vers... Que les ans,., qui se rejoint, par un enjambement admirable, au commencement du second... Avaient altérée... et enfin dans cette reprise soudaine de... Et mes peines... qui porte et répand, pour ainsi dire, la phrase tout entière dans la calme majesté du dernier vers, comme

un (lot d'eau courante tombe dans un beau lac :

Et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin 1

Or, il n'y a pas à s'en défendre, toutes ces nuances du mouvement rythmique, toutes ces sinuosités de la phrase, il vous faut les exprimer parla diction, ou sinon, vous êtes un traducteur infidèle. Et l'on veut que toute cette étude se fasse en môme temps que l'apprentissage de l'orthographe, de la diction ! Autant vaudrait se lancer sur le dos d'un cheval de course pour commencer ses exercices d'équilation! Quel autre qu'un écuyer émérite peut gouverner cette noble monture? Quel autre qu'un lecteur rompu d'avance à toutes les difficultés de son art, rendra cet admirable... Sa?îs Aer^e/ rejeté tout seul au début du vers. Et ces deux derniers traits :

Et si j'eusse eu pour maître Un serpent !... Eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude?

Où est en effet la beauté incomparable de ces deux vers? dans ces deux rejets, c'est-à-dire dans

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le rythme ! Quelle puissance de réprobation dans a le serpent » et « Vingratitude » se dressant tous deux ainsi au commencement de l'alexandrin!... Il semble que la longueur même des cinq syllabes... ingr atitude y s' Q.]0\xiMii par l'enjambement au vers qui précède, donne au vice les dimensions d'un monstre. Cette fois, mon cher ami, je mets un point. »

Je m'arrêtai en effet, en jetant à mon ami un regard assez satisfait et qui signifiait : Il me semble que je ne m'en suis pas trop mal tiré...

Pour toute réponse, il me regarda à son tour, mais d'un air ironique.

« D'où vient donc, lui dis-je, ce demi-sourire moqueur?

— De ce que... faut-il vous l'avouer? de ce que je suis de votre avis depuis que vous avez commencé; je crois même que j'en étais auparavant.

— Hein?

— Par exemple, ces vers de La Fontaine sur les erreurs des sens, comment avez-vous pu croire qu'un vieux professeur de philosophie et de rhétorique comme moi, ne les sût pas par cœur?

— Pourquoi alors m'avoir laissé m'évertuer de la sorte?

— Pour rendre la conversation plus active et plus profitable.

— Savez-vous bien que si je ne craignais d'offenser votre grave personnage, je serais tenté de vous dire, dans le jargon d'aujourd'hui, que vous m'avez fait poser.

— Du tout... causer! Nousy avons gagné tous deux; moi, en voyant plus nettement, grâce à vous, ce que je ne faisais qu'entrevoir, en comprenant ce que je ne faisais que pressentir; vous, en vous formulant à vous-même en traits plus vifs vos propres pensées par le désir de les faire pénétrer en moi ! Vous étiez venu pour battre le briquet sur ma tête, je l'ai battu sur la vôtre!... Aussi, quelle ardeur à m'éclairer, à me réfuter! Vous étiez d'une joie de m'avoir vaincu !

— Mais c'est une trahison !

— D'autant plus grande que je ne suis pas vaincu tout à fait, et qu'il me reste une grosse question à vous poser.

— Posez-la.

— Un peu de patience! J'entends une cloche qui me rappelle à mon devoir de directeur; revenez demain et nous reprendrons la conversation.

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