SECOND ENTRETIEN
Le lendemain, j'arrivai exactement au rendezvous, et à peine étais-je assis, que mon philosophe reprit :
« Oui, vous m'avez convaincu que la lecture des vers est un art dans un art, vous m'avez convaincu qu'il faut commencer par la diction en prose, vous m'avez fait toucher du doigt les secrets, les lois, les ressources de la diclion poétique; mais ma curiosité n'est qu'à demi salisfaite, parce que votre programme n'est rempli qu'à moitié.
— Comment?
— Il vous reste à me démontrer en quoi la diction de la prose dliïère de la diction des vers, si elle forme et comment elle forme un art spécial,
qui a ses lois propres. J'ai entendu répéter à des professeurs éminents du Conservatoire que l'étude de la tragédie est indispensable môme aux acteurs de comédie. Pourquoi? Parce quej disent-ils, la riche prose de Molière, la prose élégante de Marivaux, la prose brillante et brillantée de Beaumarchais, n'ont toute leur valeur que dans la bouche de l'interprète qui a passé par l'étude de Racine et de Corneille.
— Rien de plus juste. L'élève, en effet, prend dans Britannicus, dans Cmna, dans Athalie, un sentiment de l'harmonie et du nombre qui trouve heureusement sa place dans le Festin de Pierre^ dans le Legs et dans le Mariage de Figaro. J'admets donc très bien qu'en face de cette proposition : « Il faut apprendre à lire en prose pour bien lire en vers, » on établisse celle-ci : « Bien lire en vers vous aide à bien lire en prose. »
— Yous aide, soit, mais comprenez bien ma question : Suffit-il d'étudier Corneille et Racine pour rendre Pascal et Bossuct? Voilà ce que je vous demande.
— Je vous réponds sans hésiter : nullement.
La diction poétique suppose et dépasse la lecture de la prose, mais elle ne la comprend pas tout entière. Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins*. La lecture de la prose a, comme le style de la prose, ses préceptes à elle. Dans les deux exemples de La Fontaine que nous avons cités, le lecteur qui dirait les vers comme la prose serait un lecteur incomplet, mais celui qui lirait la prose comme les vers serait un lecteur ridicule.
— J'en reviens alors à ma demande. Quelles sont les règles précises, claires, fixes de la lecture de la prose?
— Rien de plus malaisé que votre question. Je l'ai posée aux plus éminents professeurs; aucun d'eux ne m'a fait une réponse qui me contentât, aucun ne m'a tiré pleinement d'embarras.
— Avouez que vous n'êtes pas aussi embar-
* Pourquoi, moins, me dit-on. C'est plutôt autre chose. En somme, les écoliers ne lisent-ils pas moins mal les vers que la prose? A quoi je réponds : Ils les lisent autremenl mal, mais non pas, moins mal. La vérité est que le talent de lire les vers est plus rare et plus difficile.
rassé que vous en avez l'air; vous l'avez trouvée, cette réponse.
— J'en ai trouvé une; mais est-elle pleinement satisfaisante, je n'oserais le dire, tant le problème est délicat. Enfin, voici une solution : à vous de juger si elle est bonne.
11 faut d'abord, je crois, séparer les diverses espèces de prose, et avant tout, mettre à part, caractériser à part, la prose dramatique. La plupart des professeurs de diction, appartenant au théâtre, sont naturellement portés à ramener toute lecture de prose à la prose théâtrale. Or, au théâtre, la diction, comme le style, constitue un art particulier. Lire une scène, c'est figurer un ou plusieurs personnages qui ont un certain caractère, un certain âge, une certaine profession, qui sont placés dans une certaine situation, engagés dans une certaine action, et le débit, comme le style, doit exprimer ce caractère, cet âge, cette situation. Fénelon n'a traité de jargon quelques phrases de Molière, que parce qu'il a confondu la prose du théâtre avec la prose du livre. La vérité, tel est le principal objet de la prose théâtrale : de là, ces phrases inachevées, ces
brusques interruptions, ces ellipses de langage, qui font partie de l'individualité des personnages représentés sur la scène. Les silences sont du dialogue, les petits points sont de la ponctuation, les gestes complètent et remplacent les mots; parfois même la violation des règles de la grammaire est une nécessité, on peut môme dire une grâce; ôlez donc à Pierrot^ dans le Festin de Pierre, le patois du paysan, et vous enlevez à celte scène tout effet, toute saveur.
Un jour, à une répétition d'une pièce de Scribe, je lui fis remarquer dans le dialogue une incorrection grammaticale : « Je le sais bien, mon cher ami, me répondit-il, mais la situation me presse, je n'ai pas le temps d'être correct: c'est ce que j'appelle le style économique. » Eh bien, il y a aussi la diction économique, qu'on peut subir comme une exception dans une comédie, mais qu'on ne peut ni poser ni compter comme une règle dans tous les autres genres. Disons donc que, dans le langage, le théâtre occupe une place à part, forme un édifice à part et laissons- le dans son quartier pour nous con centrer sur la lecture de la prose du livre.
— On ne peut pas mieux poser la question, me dit mon ami, mais j'avoue, et cette fois sérieusement, que je ne prévois pas trop comment vous la résoudrez.
— Permettez-moi de procéder par assimilation et de chercher une définition dans une comparaison. Je dirais donc volontiers que la lecture de la prose est à la lecture des vers ce que la marche est à la danse. Les anciens disaient serwo pedestris, sermo solutus : traduisez sermo par allure, dites allure pédestre, allure libre, et vous aurez l'image de la lecture de la prose. Quel est, en effet, le trait caractéristique de la danse? D'admettre des poses, des pas, des virtuosités de jambes et de bras, où le danseur doit s'arrêter pour marquer les points saillants du pas de ballet. Rien de pareil dans la marche. Le mouvement est un mouvement d'ensemble, un mouvement continu; son but est d'aller ^ l'allure est le mot qui l'exprime: la marche peut être élégante, impétueuse, languissante, rapide, brusque même, mais sans s'interrompre pour exécuter des exercices chorégraphiques. Le corps qui marche, peut exprimer tous les sentiments
intérieurs qui se traduisent en attitudes, il peut réaliser toutes les élégances, toutes les grâces, loutes les formes du mouvement, mais à la façon du récitatif dans la musique; c'est une parole mesurée, ce n'est pas du chant.
— Votre double comparaison me frappe et me plaît; mais ne pourriez-vous pas la préciser par quelque exemple? Rien n'éclaire autant une discussion générale que les faits particuliers.
— En voici deux très curieux, très caractéristiques. Pour vous définir la diction poétique, je vous ai d'abord présenté, sous forme de prose, ce que nous avons lu ensuite sous forme de vers. Eh bien, nous allons faire un essai contraire, commencer par les vers et finir par la prose. Deux de nos plus grands hommes me fourniront deux arguments décisifs. C'est Corneille et Molière, les deux pièces sont le Menteur et le Feslin de Pierre. [
— Prenez garde! me dit mon contradicteur, vous retombez dans le théâtre.
— Du tout, j'entre dans une église. La tirade de Molière est un admirable sermon. Par un hasard singulier, ces deux grands écrivains ont traité
presque identiquement la même scène, avec les mêmes personnages placés dans une même situation.
Géronte, le père du Menteur, vient reprocher à son fils, ses mensonges; don Louis vient maudire les déportements de don Juan. Tous deux sont gentilshommes, et c'est au nom de leur noblesse que tous deux jettent l'anathème à leur fils; seulement le père, dans Corneille, parle en vers, dans Molière il parle en prose ; et cette différence danslasimilitude, cette juxtaposition de ces deux chefs-d'œuvre, va mettre en action devant vous les lois, les secrets, les ressources delà lecture en prose. Quelques courtes citations me suffiront pour la scène du Menteur :
Qui se dit gentilhomme et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais!
J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert comme le sang la donne.
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné, le vice aussi la perd.
Ces vers (j'en trouverais facilement d'autres
pareils dans celte scène) sont autant de traits frappes comme des médailles, enchâssés dans la rime comme dans une monture. On reprochait un jour spirituellement à un acteur, dont le débit était trop chargé d'intentions, qu'il voulait faire un sort à chacun de ses vers; je défie bien pourtant l'interprète de cette scène, de ne pas mettre en relief ces vers de Corneille, car ils se détachent dans le style comme les plus belles pierres d'un colliers dans un écrin.
Prenons maintenant la scène de Molière. Elle est aussi éloquente, aussi élevée, aussi parsemée de traits sublimes, et de pensées ayant une valeur de sentences; mais le discours est en prose, et le débit va changer comme le style.