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SAMSON

de celui qui parle. Ainsi agissait Talma. Le jour où il se sentait fatigué, il transposait, c'est-àdire qu'à la façon d'un chanteur, il baissait tout son rôle d'un ou deux tons, il donnait deux ou trois fois moins de voix; l'effet produit était moins fort, mais aussi complet dans sa mesure. Voilà mon secret, mademoiselle, ajouta-t-il, en se tournant vers son élève; vous êtes bonne musicienne, vous m'avez compris, profitez-en. »

Mais où M. Samson se montrait vraiment un professeur de génie, c'est au Conservatoire.

Pour lui l'art du théâtre et l'art de la diction ne faisaient qu'un. Étranger et indifférent à la science toute moderne de la mise en scène, il raillait doucement l'importance peut-être excessive qu'on y attache. Quand il arrivait à la répétition : « Où dois-je me mettre?... disait-il à l'auteur. A droite? très-bien ! Si demain vous aimez mieux que je sois à gauche, vous me le direz, cela m'est absolument égal. »

De là, le caractère et la supériorité de son enseignement. Vous êtes-vous quelquefois demandé tout ce que ce titre de grand professeur dramatique suppose de qualités contradictoires?

Il y faut à la fois une individualité puissante, et le respect profond des autres individualités ; le Hon de l'autorité qui impose, voire même qui s'impose, en même temps que la haine de Tobéissance aveugle et de l'imitation machinale ; il y faut cet ensemble de principes qui constitue seul une doctrine, avec l'intelligence des écoles différentes qui ouvrent à tel ou tel élève des perspectives plus conformes à sa nature particulière.

Quand M. Ingres, passant devant les toiles de Ilubens, disait à ses élèves : « Saluez, messieurs, mais ne regardez pas! » il disait un mot charmant mais absurde, et qui n'allait pas à moins qu'à faire de tous ses disciples des reflets de M. Ingres; or, le but suprême du véritable maître est de créer des élèves qui, tout en étant nourris de ses préceptes, ne lui ressemblent pas, el n e se ressemblent pas. Voilà la gloire de M. Samson. Tant de jeunes et charmants talents qui ont illustré et enchanté la scène française, depuis trente ans, sont toutes des élèves de M. Samson ! IJé bien ! pas une qui ne soit différente de lui, pas une qui ne soit différente des autres, et pas une pourtant qui ne porte la forte empreinte de

son école! C'est que M. Samson n'était pas seulement le plus savant des professeurs, il était le professorat fait homme. Je puis en citer une preuve singulière... Un jour, il m'avait fait l'honneur d'accepter à dîner chez moi. Sept heures sonnent, tous les convives arrivent, pas de M. Samson; sept heures un quart, sept heures et demie; nous nous mettons à table.

Le lendemain, un de nos amis communs, un de nos convives court chez lui, et le trouve occupé à donner une leçon : « Eh bien, lui dit-il en entrant, vous êtes un aimable homme!... Et le dîner de M. Legouvé?... —Ah! s'écrie M. Samson... Ah! bonDieu!... C'est vrai!... C'était hier!... Ah! Je suis désolé!... Je l'ai oublié ! Ce n'est pas ma faute!... Je n'avais pas parlé à ma femme de cette invitation, et comme je ne me rappelle que ce qu'elle me rappelle, ma foi... » Puis s'intcrrompant tout à coup, laissant là son ami, et se retournant vers son élève : « Mademoiselle, avez vous remarqué, comment Monsieur m'a abordé tout à rheure? M'a-t-il dit brusquement : Vous êtes un aimable personnage... Non! Il a commencé par écarter les deux bras, par balancer la lêle

en me regardant, puis alors seulement, il m'a jeté son mot : Vous êtes un aimable... Comprenez-vous maintenant comme j'ai raison de vous dire qu'il faut toujours que le geste précède et prépare la parole?... »

N'est-ce pas charmant?... N'est-ce pas typique! Tout l'homme n'est-il pas là?... Hé bien, il n'y est pas tout entier, et M. Samson possédait encore bien d'autres parties du grand professeur ! Il en avait le désintéressemicnt, la foi, et ce que j'oserai appeler l'ardeur apostolique!... Il allait toujours et partout cherchant, recueillant, glanant des intelligences dramatiques, comme le missionnaire glane des âmes ! Il vivait pour créer des fidèles à l'art, et ouvrait, toutes grandes, sa maison, sa bourse, sa science à qui se présentait à lui comme une espérance.

Un jour, arrive à l'heure de son déjeuner une enfant conduite par sa mère. Cette enfant avait douze ou treize ans au plus; elle travaillait déjà pour pouvoir devenir un jour sous-maîtresse dans une pension. Mais, avant de se mettre sous ce rude joug, elle voulait tenter la chance du théâtre, et venait réciter à M. Samson une fable

de La Fontaine. A peine l'a-t-il entendue, à peine IVt-il vue, qu'il appelle sa femme, qu'il appelle ses filles, qu'il met sous leur patronage la nouvelle venue, qu'il lui promet de prompts et brillants débuts à la Comédie-Française, et trois ans après, l'enfant, à peine devenue jeune fille, paraissait sur notre première scène dans un rôle de Mlle Mars, dans la Fille d'honneur, sous le nom de Mlle Plessy. Mais voici le véritable trait du maître, du père! Mlle Plessy entra sur la scène sans aucune espèce de crainte; les autres s'étaient chargés d'arranger sa toilette et de lui choisir son rôle, elle chargea les autres d'avoir peur pour elle; la jeunesse a de ces insouciances délicieuses, c'est une partie de son ignorance; elle ne tremble pas parce qu'elle ne sait pas; la crainte ne vient qu'avec le succès; Scribe m'a dit souvent qu'il n'avait commencé à avoir peur qu'à son cent cinquantième ouvrage. Mais, si l'élève ne tremblait pas, le, maître tremblait, et M. Samson avait repris dans la Fille d'honneur le rôle secondaire du chevalier, pour conduire lui-même l'enfant au feu et la soutenir pendant le combat. Mais qu'arriva-t-il? C'est qu'au milieu

de la représentation, l'élève est saisie de la pensée la plus coupable, la plus ingrate... Elle trouve son maître... mauvais! En vain chasset-elle cette impression comme une tentation du démon... en vain évite-t-elle de le regarder, tâ'chet-elle de ne pas l'écouter, elle le voit, elle l'entend malgré elle, et malgré elle se dit tout bas : Mon Dieu, comme il est mauvais! Mais, tout à coup, comme par inspiration, elle comprend, elle devine la cause de cette défaillance de talent, elle s'aperçoit qu'au lieu de jouer son rôle à lui, M. Samson jouait son rôle à elle! Il faisait les t^csles qu'elle devait faire, il prenait les physionomies qu'elle devait prendre! Il n'était mauvais ciiQn qu'à force de vouloir qu'elle fût bonne! Oli! le beau trait, émouvant, caractéristique! Et comme il alla droit au cœur de l'élève! Parvenu à ce degré, le professorat est plus qu'un talent, c'est une vertu; c'est l'amour de la gloire, sous sa forme la plus touchante ; l'amour de la gloire... des autres!

Nous voici enfin à la plus illustre des élèves de M. Samson, à celle qui a le plus reçu de lui et qui lui a le plus rendu, car ces deux êlres

supérieurs se sont rencontrés tellement à point, leurs qualités particulières se sont tellement fondues dans une œuvre commune, qu'il est impossible de connaître complètement ni M. Samson sans Mlle Rachel, ni Mlle Rachel sans M. Samson.

M. Samson a eu deux grands cultes dans sa vie, le premier fut pour la tragédie. S'il avait pu se choisir une place parmi ses illustres devanciers^ il aurait voulu, comme M. Provost, être, non pas Préville ou Baron, mais Talma. Telle était son admiration passionnée pour les grandes œuvres tragiques, que je le vis un jour se lancer tête baissée, à la façon du taureau, contre Théophile Gautier qui avait osé parler de Racine et de Corneille avec irrévérence!-.. Quelle indignation!... quelle éloquence!... Oh! Il ne s'inquiélait guère que Théophile Gautier disposât alors d'un des plus importants feuilletons dramatiques... il no voyait qu'une chose... son impiété, ses blasphèmes, et il se précipita sur lui avec l'impétuosité d'un fidèle qui défend ses dieux!...

La seconde adoration de M. Samson fut pour le Théâtre-Français. Sous ce péristyle erraient encore pour lui, erraient toujours les ombres de

Talma, de Fleury, de Mlle Mars!... Cette salle lui semblait avoir retenu quelque chose des sublimes accents qu'elle avait entendus ; la maison de Corneille, de Molière et de Racine lui semblait un temple. Jugez de ce qu'il dut éprouver en recevant, comme des mains de la Providence, cette fille d'Athènes égarée dans Paris, celte enfant destinée à réaliser tous ses rêves, à relever, grâce à lui, les deux grands objets de son culte : la Tragédie et le Théâtre-Français.

Il la devina du premier jour. J'ai là sous les yeux son cahier de notes, où éclate à chaque instant en exclamations^ son enthousiasme pour le génie tragique de cette enfant!

Qu'était donc ce génie? En quoi consistait sa supériorité?

Les grands acteurs se partagent en deux clas« ses : les talents de conception et les talents d'exécution, les créateurs et les virtuoses ; parfois, ces deux classes se confondent en une seule et produisent alors les Talma; mais parfois, par une anomalie étrange, les talents créateurs naissent sans aucun des dons naturels nécessaires, ce semble, au Ihcâlrc. Tel fut Lckain. Figure vul-

gaire, voix sourde, démarche lourde; mais, sous cette enveloppe ingrate, se cachait une telle puissance de pensée et de passion, que le dedans dompta le dehors, ou, pour mieux dire, le transfigura, l'illumina; à force d'émotion intérieure et de science, il contraignit cette voix rebelle à devenir touchante, cette figure de manœuvre à devenir une flgure de héros et réalisa pour ainsi dire dans le domaine de Part la belle parole que Bo3suet applique à un illustre capitaine : « Une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime! »

Tout autres sont les artistes que j'appelle des virtuoses. Le premier jour où ces êtres aimés du ciel mettent le pied sur la scène, ils y paraissent avec tout le cortège des dons naturels, la physionomie, le geste, la voix. Mais parfois la grande puissance inventive leur manque, ou du moins leur talent de création n'est pas égal à leur talent d'exécution. A laquelle de ce ces deux classes appartenait Mlle Rachel ? Était -elle, comme Lekain, un de ces génies à la fois réfléchis et inspirés qui, les règles de leur art une fois apprises, se séparent de leur maître pour marcher

seuls et ne relèvent plus que d'eu-x-mêmes ? Ou bien, au contraire, son inspiration, si puissante qu'elle fût, a-t-elle eu toujours besoin d'un guide ?

Je touche là à un point bien délicat, je me heurte à une légende. Bien nombreux sont ceux qui peuvent dire de Mlle Rachel : voilà ce qu'elle était ! Plus nombreux encore ceux qui disent : comment était-elle? Les uns ne se lassent jamais de parler d'elle ; les autres d'en entendre parler ; et ainsi, poétisée à la fois par la mémoire qui embellit tout ce qu'elle regrette, et par l'imaginaticn qui grandit tout ce qu'elle rêve, Mlle Rachel plane dans le domaine de l'art, moins comme une tragédienne que comme l'image même de la Tragédie ! Si donc, je touche à cette symbolique figure, ne vais-je pas sembler quelque peu sacrilège? Ne vous blessefai-je pas sans vous convaincre? Mais, d'un autre côté, ne serais-je pas ingrat et injuste envers celui que nous honorons aujourd'hui, si j'hésite à lui restituer sa part légitime dans sa plus belle œuvre? Grand embarras, où je n'aurais osé me jeter, si mes recherches ne m'avaient fourni un auxiliaire inattendu, un

arbitre dont la parole décisive tranche tout... Mlle Rachel elle-même. Oui ! c'est elle qui va vous parler de ce qu'il a été pour elle ! Nous allons entrer avec elle dans le cabinet d'étude de son maître; nous allons la voir avec lui à deux époques différentes de sa carrière, et elle sortira de cette épreuve, non pas moins grande, mais autrement grande, c'est-à-dire plus vraie, plus humaine, plus touchante, et tout aussi originale.

La voici d'abord à seize ans, avant ses débuts, encore inculte, sans éducation, sans instruction, voire même sans orthographe, et n'apportant à son maître que son instinct et son ardeur.

Un jour elle arrive chez lui, avec la grande scène d'Éryphile qu'elle avait étudiée toute seule, et la lui récite avec une telle énergie d'accent, que M. Samson tressaille, et lui dit : « Qui vous a donnée l'idée, mon enfant, de prêter à Éryphile ce ton d'amertume et de fureur concentrée? — C'est tout simple, monsieur : Éryphile aime Achille et elle s'aperçoit qu'Achille aime Iphigénie, ça la fait bisquer. » Le maître, sourit et lui dit : « C'est très bien, saufbisquer, quiestunpeu vulgaire... les princesses tragiques ne bisquent pas. — Oh!

oui! je comprends ! Elles ragent! — Non ! elles ne ragent pas non plus! . . . Rager est encore un mot. . .» Puis, s'interrompant : « Il y a là une excellente leçon à vous donner. Écoutez-moi bien. — Je vous écoute, monsieur. » Et appuyant son menton sur sa main, c'était son geste habituel, elle plongea ses deux yeux perçants dans les yeux de son maître. « Voyez- vous, mon enfant, pour bien jouer la tragédie, il faut deux choses, la vérité et la grandeur, car chez Corneille et chez Racine, tout esta la fois vrai et grand. Lors donc que vous avez un sentiment énergique ou tendre à exprimer, il est bon de commencer par faire ce que vous avez fait pour Éryphile, c'est-à-dire par traduire en langage un peu vulgaire, en langage de petite fille, ces vers de tragédie, afin de leur donner un accent de vérité; puis, l'accent trouvé, élevez-le, sans l'altérer, jusqu'à la dignité tragique en l'enveloppant dans une note harmonieuse, et vous aurez ainsi la vérité du ton et la beauté du son! Comprenez-vous, mon enfant? — Pas encore tout à fait, monsieur, mais je comprendrai ce soir, cette nuit... en y repensant!... » Toile était l'élève à dix-sept ans, dans sa doci-

lité naïve et passionnée. Et voici maintenant l'artiste en plein triomphe! Je la trouve tout entière dans dix lettres autographes quej'ai sous les yeux. Elles embrassent presque toute la carrière de Mlle Rachel... Qu'y lit-on?Des appels successifs et instants à propos de chacune de ses créations... « Quand voulez-vous me faire répéter Virginie ? Donnez-moi votre heure pour notre étude d'Hermione! Je sais Roxane! Quel jour voulez-vous me le faire travailler? » Tous les grands rôles anciens et modernes de Mlle Rachel, Phèdre et Judith, Esther et Atthalie, Cléopâtre de Mme de Girardin et Cléopâtre de Rodogune, donnent lieu à autant de lettres d'une élève qui demande non des conseils, mais des leçons. En quoi consistaient donc ces leçons? Voici la réponse sortant des lèvres mêmes de Mlle Rachel et toute frémissante encore comme un cri d'admiration et de reconnaissance pour son maître... Elle avait vingt-six ans!... Je ne sais quelle cause l'avait brouillée avec M. Samson. Un de ses amis arrive chez elle. Il la trouve toute noyée de larmes. « j'ai tout perdu, s'écriatr elle, en perdant M. Samson ! J'en mourrai! Je veux quitter le théâtre!... Je ne puis rien sans lui!...

— Comment! rien sans lui?... répond vivement son ami !... et votre génie !... — Mon génie ! mon génie!... Oui!... Je me sens née pour aller très haut! Mais je ne peux pas m'élever seule!... Je trouve bien des effets isolés, des mots de passion, des accents de vérité, mais l'ensemble d'un rôle m'épouvante ! M. Samson, avec son esprit si lumineux, si élevé, me guidait sans me gêner jamais ! Il me donnait des idées qui m'en donnaient d'autreF. Loin de lui, je travaillais encore avec lui !... Je me redisais sans cesse tout ce qu'il m'avait dit, et le soir, sur la scène, ses intonations me revenaient à la mémoire, et je les reproduisais à ma manière et comme par inspiration !... »

Nous tenons la solution du problème, voilà l'explication de cette alliance mystérieuse et sans analogue, je crois, dans l'histoire de l'art, entre le maître et l'élève, entre l'initiateur et l'initié ! Autant de mots, autant de traits de lumière! Le génie était en elle, mais s'y débattant comme un captif, enchaîné par une puissance étrange !.., « Je me sens née pour aller très haut, mais je ne puis m'éleyer seule !... » Elle a le talent des dé-

tails, des effets isolés, mais le dessin général lui échappe... « l'ensemble d'un rôle l'épouvante!...» Elle a des idées à elle, mais qui 'se complètent par ses idées à lui !... Enfin, une fois sur la scène, elle transfigure à sa manière, elle refrappe à son empreinte les intonations de son maître, et les rend comme par inspiration !... Je ne sais pas de mot plus expressif, plus profond, plus caractéristique !

Bien aveugles et bien ingrats seraient ceux qui ne voudraient voir dans cette merveilleuse artiste qu'un écho de son maître ! La preuve du contraire est bien simple. 11 a soufflé ses intonations et ses intentions à bien d'autres, et il n'a produit qu'elle de semblable à elle. Non ! M. Samson n'a pas créé Mlle Rachel, mais il l'a évoquée !... Non ! il ne lui a pas donné ses ailes ! mais il a donné l'essor à ses ailes! il leur a ouvert l'espace ! Non I elle n'avait pas besoin de lui pour devenir une artiste de premier ordre; sans lui elle eût peut-être été au-dessus des Dorval, des Desclée,des Mlle Georges... mais elle n'aurait pas été Rachel ! La nature avait fait d'elle une grande tragédienne, M. Samson en a fait une muse î

Un fait a dû vous frapper dans ce récit; vous avez dû vous demander comment la mésintelligence avait pu se glisser un jour entre ces deux êtres supérieurs, unis pour un si noble but.

La vérité est pourtant que leur amitié ne fut qu'un orage perpétuel ; ils passaient leur vie à se brouiller et à se réconcilier. N'en accusez pas les caprices ou l'ingratitude de Mlle Rachel; jamais élève ne fut plus filialement reconnaissante. Les brouilles partaient toutes de lui, mais voici le fait caractéristique. C'était toujours comme maître qu'il s'irritait contre elle; ce qu'il ne pouvait pas lui pardonner... c'était le mal qu'elle se faisait! Ces voyages aussi énervants que lucratifs où elle épuisait ses forces... et où s'altérait parfois son talent, l'exaspéraient comme autant de crimes envers l'art ; il lui semblait qu'en ne ménageant pas sa santé, elle manquait de respect à son génie. De là des indignations tantôt violentes, tantôt comiques.

Un jour, jouant avec elle dans la pièce de Lady Tartuffe, et se trouvant assis au fond du théâtre sur le même canapé qu'elle, pendant que le

devant de la scène était occupé par les autres acteurs, il profita du moment où il la tenait sous sa main, forcément muette et immobile, pour l'accabler des reproches les plus amers, reproches auxquels la situation la contraignait de répondre par les plus aimables sourires et le jeu muet le plus gracieux 1... Il en arrive souvent ainsi; souvent il se joue deux pièces sur le théâtre, celle de l'auteur et celle des acteurs, et vous seriez bien surpris si vous entendiez les dialogues à voix basse qui courent sous les vers de Britannicus ou de Cinna... On se croirait à la fois à la Comédie-Française et au théâtre du Palais-Royal.

Le nombre de leurs brouilles prouve le nombre de leurs raccommodements. J'eus une fois le plaisir de les réconcilier. Yoici comment.

Le lendemain du jour où Mlle Rachel accepta le rôle d'Adrienne... (Dans quelles circonstances?... Je le dirai peut-être plus tard... car elles sont bien singulières), je reçus d'elle un billet ainsi conçu : « Voulez-vous me faire un immense plaisir? Offrez le rôle du prince de Douillon à M. Samson ; si je joue à côté de lui,

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je jouerai cent fois mieux et nous nous réconcilierons peut-être dans mon succès.»

Ainsi fut fait, et rien de plus charmant que la façon dont s'opéra leur rapprochement. Ils étaient embarrassés vis-à-vis l'un de l'autre comme les deux amoureux du Tartuffe; lui, ne voulant à aucun prix faire le premier pas, elle ne l'osant pas; et moi, qui étais dans le secret, j'étais toujours tenté de les prendre tous deux par la main, comme Dorine, et de leur dire :

« Allez I vous vous aimez plus que vous ne pensez! » Mlle Rachels'yprit bien mieux que moi. Au second acte, Adrienne, en plein foyer, devant le prince de Bouillon et les autres seigneurs, dit tout haut en désignant son fidèle Michonnet... : « Voilà celui à qui je dois toutl » Eh bien, Mlle Rachel, à une des premières répétitions, fit volontairement le plus absurde et le plus délicieux des contre-sens ! Au lieu de désigner Michonnet, elle désigna le prince de Bouillon ; au lieu d'aller à M. Régnier elle alla à M. Samson, et lui tendant la main avec cette grâce qui n'était qu'à elle et cet accent dont elle avait le secret : « Voilà, dit-

elle, celui à qui je dois tout!... » Ah! pour le coup, le pauvre professeur n'y tint plus!... Son ressentiment s'éteignit dans une larme ! . et il serra en père la main filiale qui lui était tendue ! Je doute que Mlle Rachel ait dans tout son répertoire une scène qui lui fasse plus d'honneur que celle-lÔL 1

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