‹ L'art de la lectureChapitre 4 sur 29 · FAUT-IL LIRE COMME ON PARLE · texte numérisé non relu

FAUT-IL LIRE COMME ON PARLE

C'était vers 1868, au printemps. A une lieue de moi, demeurait un des hommes de qui on pouvait le mieux dire ce que Mme de Sévigné disait de Montaigne : « Quel voisin de campagne il aurait fait! » M. Saint-Marc Girardin, c'est de lui que je parle, avait en effet, par un curieux contraste, un esprit sceptique et un cœur affectueux. Je n'ai pas connu ami plus tendre, conseiller plus sûr, partenaire de causerie plus délicieux. Liberté complète dans la conversation ! franchise absolue! Son bon sens avait toujours la forme du badinage, et il aimait tant la raillerie qu'elle lui plaisait même dans la bouche des autres, et même contre lui; il est vrai qu'en fait d'épigram-

mes il était toujours en fonds, et si on lui en envoyait une, on était bien sûr d'en recevoir deux.

J'allai donc lui soumettre mon idée. Après mV voir écouté attentivement et sérieusement, il me dit : « Mon ami, vous pourrez exécuter sur ce sujet des variations brillantes, des airs de bravoure qui appelleront les applaudissements ; mais une leçon sérieuse, non. La lecture n'est pas un art. C'est l'exercice naturel d'un organe naturel; il y a des gens qui lisent bien; il y a des gens qui lisent mal ; mais le talent des premiers est un don, un charme, une qualité, tout excepté un art. Cela ne s'apprend pas. L'exercice de cette qualité naturelle peut donner lieu à quelques préceptes utiles : préceptes d'hygiène, il ne faut ni trop parler ni trop lire, comme il ne faut ni trop marcher ni trop manger; préceptes de bon sens, il ne faut pas lire trop haut ni lire trop vite ; préceptes de goût^ il faut tâcher de comprendre et de faire comprendre ce qu'on lit; mais en dehors de ces instructions sommaires qui tiendraient en quelques lignes, il n'y a pas dans la lecture ces règles précises, claires, qui constituent un art; l'art de la

lecture se compose d'un seul article : // faut lire comme on parle. »

J'avais grande foi dans le goût de M. Saint- Marc Girardin, et je connaissais sa rare sincérité; mais ici j'étais convaincu, et de plus j'entendais sous ses critiques une phrase qu'il ne me disait pas et qu'il ne se disait peut-être pas à lui-même, mais qui n'en existait pas moins tout au fond de sa pensée : « En fin de compte, moi, Saint-Marc Girardin, je lis très-bien et je ne l'ai jamais appris ; donc, on n'a pas besoin de l'apprendre. »

Je repris donc :

« Mon cher ami, il y a une part de vérité dans ce que vous me dites; c'est la part qui se retrouve dans tout ce que disent les hommes du monde, spirituels et instruits, sur un sujet qu'ils n'ont pas étudié. Or, tout professeur de Sorbonne que vous êtes, vous n'êtes là-dessus qu'un homme du monde; vous pgfrlez spirituellement de ce que vous ne connaissez pas. »

Ce mot inaccoutumé pour lui le fit un peu regimber.

Je repris avec calme : « Qu'il y ait dans le talent de la lecture beaucoup de don, c'est incontestable.

Il n'en est pas de cet art comme des autres arts ou métiers qui vous sont absolument fermés, si l'apprentissage ne vous en a pas ouvert l'accès. Certains hommes lisent sans étude, avec grâce et avec agrément. Vous en êtes une preuve, car vous lisez à V effet ^ vous êtes applaudi quand vous lisez, mais vous ne lisez pas., pardonnezmoi ma franchise.... vous ne lisez pas bien. »

A ce mot, il se mit à sourire d'un air narquois.

« Comment! je ne lis pas bien?

— Non! la preuve, c'est que quelqu'un qui lirait comme vous, lirait mal.

— Expliquez-moi donc cela, reprit-il en riant.

— Rien de plus facile. Je vous ai entendu lire à la Sorbonne, dans votre cours, des fragments de Lamartine, de Corneille, de Victor Hugo, et je vous ai entendu lire à l'Académie des discours de vous. La différence était fort grande.

— En quoi? reprit-il assez intrigué.

— Le voici : Les vers de nos grands poètes, lus par vous, étaient fort applaudis. Pourquoi? Parce que vous mettiez dans cette lecture votre

intelligence, votre supériorité d'esprit; parce que vous avez une voix vibrante et un air de conviction, toutes qualités personnelles qui dissimulaient vos défauts.

— Ehl quels sont donc mes défauts? s'il vous plaît.

— Votre voix a des sons un peu blessants à force d'éclat. Votre débit est parfois un peu déclamatoire ou emphatique, et l'emphase ne déplaît pas à la jeunesse... Mais changez d'auditoire et donnez votre manière à quelqu'un qui n'aura ni votre supériorité ni votre autorité, à qui il ne restera que votre manière, et il ne plaira pas par cela seul qu'il vous aura trop bien imité; or, il n'y a de bon que ce qui peut être imité sans danger. Donc, vous lisez avec talent, mais vous ne lisez pas comme quelqu'un qui sait lire.

— Même mes discours?

— Oh ! vos discours ! personne ne pourrait les lire aussi bien que vous.

— Pourquoi? Est-ce que là aussi mes défauts...?

— Là vos défauts sont des qualités, parce qu'ils font partie de votre personnalité. Un

exemple vous expliquera ma pensée. Jules Sandeau avait écrit un charmant discours en réponse à Camille Doucet. Il me pria de le lire pour lui en public. « Je m'en garderai bien, lui répondis-je.

— Pourquoi ? vous le lirez mieux que moi.

— Oui ! mais je ne le lirai pas si bien. Votre discours, c'est vous. Je ne ferai certes pas en le lisant les fautes que vous faites Je ne laisserai pas tomber mes finales, je mettrai mieux en relief les mots spirituels, mais je n'aurai pas cette nonchalance d'attitude, cette indolence de voix, cet air de ne pas y toucher, cet abandon indifférent qui compléteront vos paroles par votre personne et qui seront charmants chez vous parce qu'ils sont naturels, mais qui seraient déplaisants chez moi parce qu'ils seraient cherchés... Votre discours est un discours blond et fleuri d'embonpoint; je le lirai comme un homme brun et maigre; lisezle vous-même ! »

Il me crut, et le succès lui montra combien j'avais eu raison. Mais, s'il avait lu ainsi le discours d'un autre, c'eût été une trahison!

«X L'histoire est iolie* me dit M. Saint-Marc

Girardin, mais je ne vois pas où elle nous mène. Je comprends ce que vous me dites, mais je ne comprends pas quelles conséquences vous en tirez.

— Un autre exemple vous le fera mieux saisir...

« M. Viennet avait une grande réputation de lecteur, réputation méritée quand il lisait ses vers. Sa voix rauque, ses gestes bourrus et imitant la franchise, sa petite mèche de cheveux en l'air comme une crête de coq, ses intonations joviales, étaient la représentation exacte de son genre de talent, avec tout ce qu'il avait de vif et d'un peu vulgaire; ajoutez qu'il avait un goût extrême pour tout ce qu'il faisait ; il se plaisait singulièrement à lui-même, ce qui donnait à son débit, quand il lisait ses propres vers, un feu, une chaleur qui gagnait l'auditoire. On me proposa un jour de lire à l'Académie des vers de M. Viennet, je refusai. Ni moi, m le morceau, nous n'aurions aucun succès, répondis-je. Je manquerais absolument de ce qui fait une partie de l'effet de M. Yiennet, la conviction profonde que ce que je lis est un chef-d'œuvre! »

Celte petite épigramme, fort inofîensive, fit rire M. Saint-Marc Girardin, et il ajouta gaiement :

« La conclusion! la conclusion! Que concluezvous de tout cela?

— Je conclus qu'il ne faut pas dire d'un écrivain qu'il lit bien, parce qu'il est applaudi en lisant ce qu'il a fait, attendu que parfois ses défauts de lecteur sont pour quelque chose dans son succès; c'est un homme ajouté à un discours. J'en conclus qu'il faut laisser de côté certaines natures d'élite, certaines organisations exceptionnelles comme la vôtre, qui peuvent se passer de règles, tant elles ont bonne grâce à sauter par-dessus! et L'art n'est pas fait pour toi ; tu n'en as pas besoin. » Mais je conclus aussi que les hommes ordinaires, la masse, la majorité, le vulgaire a besoin d'apprendre à lire pour savoir lire, et que cette science qui serait utile même aux êtres supérieurs, car, enfin, mon cher ami, vous auriez un peu plus de science que vous n*en auriez pas moins de talent, est indispenble à tous les autres.

— Mais, enfin, cette science^ en quoi consistet-fjlle? comment se définit-elle?

— L'art de parler et de lire correctement.

— La correction suppose des règles. Quelles sont ces règles?

— Elles sont de deux sortes, matérielles et intellectuelles; car l'art de la lecture repose à la fois sur l'exercice d'un organe physique, la voix, et sur un organe spirituel, la pensée.... Voulezvous que nous étudiions d'abord la voix?

— Très -volontiers! répondit M. Saint-Marc Girardin.

— Eh bienl je rédigerai mes observations par écrit; car ici il faut de la précision, et je vous les apporterai. »

Mais, hélas! la guerre éclata; je ne rédigeai rien, je ne lui apportai rien, et c'est seulement il y a trois mois que, sur la demande d'un des hommes qui honorent le plus l'enseignement public, M.Bersot, je fis pour les élèves de l'École normale supérieure ce résumé de mes expériences.

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