‹ L'art de la lectureChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

La partie technique de l'art de la lecture porte sur deux objets : la voix et la prononciation ; les sons et les mots.

L'organe de la voix est semblable en apparence à l'organe de la vue et de l'ouïe, mais il en diffère en un point essentiel : c'est que les opérations de la vue et de l'ouïe sont le résultat d'un acte involontaire. Dès que vos yeux sont ouverts et qu'il fait jour, dès que vos oreilles sont ouvertes et qu'il y a du bruit, vous entendez et vous voyez malgré vous. L'organe de la voix, au contraire, ne s'exerce que sous l'action de la volonté : l'homme ne parle que quand il le veut.

Seconde différence. Vous ne pouvez pas voif plus ou moins, selon votre désir, vous ne pouvez pas entendre plus ou moins, si ce n'est quand vous vous soustrayez partiellement à l'action des choses extérieures, en mettant un obstacle, un voile, entre le monde du dehors et vous.

11 n'en est pas de même de la voix; vous pouvez parler plus ou moins fort, plus ou moins vite; vous réglez la mesure des opérations de la voix comme ses opérations mêmes.

De là cette conséquence naturelle, qu'on ne peut pas apprendre à voir ou à entendre (je parle de l'opération matérielle), et que, par conséquent, il n'y a pas un art pour la vue et pour l'ouïe, tandis qu'on peut apprendre à parler, puisque la parole est susceptible de modifications résultant de la volonté.

Un mot explique cette différence.

L'organe de la voix n'est pas seulement un organe, c'est un insirumeni, un instrument comme le piano c Or, qu'est-ce qui caractérise un piano? Son clavier. De quoi se compose ce clavier? De plusieurs octaves (six ou six et demie) ; ces six octaves se partagent en trois espèces de notes,

les notes basses, les notes du milieu, les notes hautes; enfin, le son de ces notes correspond à des cordes d'une certaine grosseur. Eh bien I la voix a un clavier comme le piano; elle a deux octaves, comme le piano en a six, trois espèces de notes comme le piano, des cordes plus minces et des cordes plus grosses comme le piano, et de môme qu'on n'arrive pas à jouer du piano sans l'étudier, de même on n'arrive pas à bien jouer de la voix sans l'apprendre.

Je dirai plus. Sortant des mains d'un bon facteur, un piano est un instrument complet, parfait, et le son qui s'en échappe est aussi harmonieux que juste dès qu'un artiste le touche. Mais le petit piano que nous recevons des mains de la nature est presque toujours bien loin de cette perfection. Il y a des cordes qui manquent, des touches qui crient, des notes qui sont fausses, de façon qu'avant d'arriver à être pianiste, on doit se faire facteur et accordeur, c'est-à-dire compléter, égaliser, accorder son mstrument.

Nos trois espèces de voix, qui se définissent d'elles-mêmes, la voix basse, la voix de médium

et la voix haute, sont toutes trois indispensables dans l'art de la lecture; mais l'usage en doit être et en est différent, car leur force est très-différente. La plus solide, la plus souple, la plus naturelle de ces trois voix, est le médium. Le célèbre acteur Mole disait : « Sans le médium pas de postérité. » En effet,le médium étant la voix ordinaire, c'est de lui que part l'expression de tous les sentiments les plus naturels et les plus vrais: les notes basses ont souvent une grande puissance, les notes hautes un grand éclat, mais il ne faut s'en servir qu'à propos, je dirais presque exceptionnellement : je comparerais volontiers les notes hautes à la cavalerie dans une armée, elle est réservée aux attaques brillantes, aux charges à fanfares ; comme les notes basses, semblables à l'artillerie, ont pour objet les coups de force : mais le vrai fond d'une armée, l'élément sur lequel le tacticien compte le plus et qu*rl emploie toujours, c'est l'infanterie. Eh bien, l'infanterie, c'est le médium! Le premier précepte de l'art de la lecture est donc la suprématie accordée au médium! Les cordes hautes sont beaucoup plus fragiles, plus délicates. Si vous vous en

servez trop, si vous jouez trop sur ces notes-là, elles s'useront, se désaccorderont, deviendront criardes, votre petit piano se faussera, et votre organe lui-même, votre organe tout entier s'altérera. Parfois même cet abus des notes hautes influe jusque sur la pensée de l'orateur. M. Berryer m'a raconté avoir un jour perdu un trèsbon procès, parce qu'il avait commencé son plaidoyer sur un ton trop haut, sans s'en apercevoir. La fatigue du larynx passa bientôt aux tempes; des tempes, elle gagna le cerveau; l'intelligence se tendit parce que l'organe était trop tendu, la pensée s'embrouilla, et Berryer perdit une partie de ses facultés intellectuelles, parce qu'il n'avait pas pensé à descendre de ce perchoir où sa voix avait grimpé en débutant.

L'abus des notes basses, et même graves, n'est pas moins fâcheux. Il amène la monotonie, il produit quelque chose de terne, de sourd, de lourd. Talma, jeune, était porté à ce défaut. Sa voix, puissante et émue, était un peu sombre, et c'est à force d'art qu'il est parvenu à la faire sortir de la caverne où elle descendait naturellement. Un

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fait assez curieux me revient à ce sujet en mémoire. Mon père, je l'ai dit, était un très-iiabile lecteur. Une partie de son succès au Collège de France, où il professait, tenait à ce talent; il intercalait dans ses leçons des fragments de nos grands poètes, et les récitait aux applaudissements universels. Ces applaudissements, auxquels naturellement il était sensible, lui attiraient des envieux, des ennemis; un critique écrivit un jour dans un article : « M. Legouvé a lu hier deux scènes de Racine, avec sa voix sépulcrale. » L'article tomba sous les yeux d'un de ses amis, M. Parseval Grandmaison. Aussitôt, en bon camarade, il se dit : «Legouvé doit être très-contrarié de cette critique, je vais aller le voir... » Il arrive; mon père était en effet étendu sur son canapé, d'un air assez mélancolique. «Ah! c'est vous> mon cher Parseval. — Oui! Est-ce que vous êtes malade, Legouvé? Vous avez l'air sombre! —Moi ! Non, je n'ai rien! Un peu de mal de gorge. Ditesmoi, mon cher Parseval, comment trouvez-vous ma voix? — Je la trouve fort belle, mon ami. — Oui, oui! Mais quel caractère lui trouvez-vous? Est-ce le caractère... d'une voix... brillante? —

Oh! non! Brillante n'est pas le mot qui défînil votre voix! Je dirais plutôt qu'elle est sonore. — N'est-ce pas ? elle est sonore ? — Sans doute ! Pourtant, ce n'est pas encore le nom qui lui convient le mieux! C'est plutôt une voix grave. —Grave! soit! Mais pas sombre! — Oh! non! non! pas sombre! Pourtant il y a bien quelque chose... — Mais enfin, elle n'est pas caverneuse!... —Non! non! Pourtant... — Oh! je vois bien, s'écria mon père en riant, que vous partagez l'avis de cet abominable critique, et que vous la trouvez sépulcrale ! »

La morale de cette petite anecdote, c'est que mon père, à partir de ce jour, s'étudia à faire moins souvent usage des notes basses, à les mêler plus habilement aux deux autres registres, et arriva ainsi à cette variété de timbres qui esl à la fois un charme pour l'auditeur, et un repos pour le lecteur.

Ce mélange ne constitue pas le seul exercice do la voix; il faut encore, il faut avant tout la travailler en elle-même. Le travail fortifie les voix faibles, assouplit les voix dures, adoucit les voix criardes, agit enfin sur la voix parlée comme l'art

du chant sur la voix chantée. On dit quelquefois que des artistes célèbres, M. Duprez, par exemple, se sont fait une voix. Le mot n'est pas juste; on ne se fait pas une voix quand on n'en a pas, et la preuve, c'est qu'on la perd. On ne la perdrait jamais, si on était maître de se la faire; mais on la métamorphose : on lui donne du corps, de l'éclat, de la grâce, non-seulement par la gymnastique qui fortifie l'organe en général, mais par une certaine manière d'attaquer le son. Enfin l'étude arrive même à vous faire gagner des notes que vous n'aviez pas. Un jour, la fameuse cantatrice, Mme Malibran, chantant le rondo de la Somnambule^ termina son point d'orgue par un trille sur le ré sur- aigu, après être partie du ré d'en bas. Elle avait embrassé trois octaves dans sa vocalise. Avait-elle donc reçu de la nature ces trois octaves? Non. Elle en avait acquis une partie par le travail. Je me rappelle même qu'après le concert, un de nous lui ayant exprimé son admiration de ce ré sur-aigu : « Oh! je l'ai assez cherché ! reprit-elle gaiement. Voilà un mois que je cours après lui ! Je le poursuivais partout! En me coiffant! En m'habillant! et je l'ai trouvé

un matin au fond de mes souliers, en me chaussant! » On voit que Tart non-seulement nous aide à bien gouverner notre royaume, mais à r^tendrç.

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