LA. RESPIRATION
Le second objet de la lecture, c'est de vous apprendre à respirer. Il semble que s'il y a un acte naturel au monde, et où l'art n'ait rien à faire, c'est l'acte de la respiration. Respirer c'est vivre, et nous respirons inconsciemment comme nous vivons. Pourtant on ne lit bien que si on respire bien, et on ne respire bien que si on l'a appris. C'est même là un des talents les plus rares chez un lecteur. Je m'explique. Quand vous respirez dans la vie ordinaire, l'air entre dans vos poumons et en sort à la façon d'un flot de source qui coule continûment, insensiblement, également. Mais ce tranquille passage de l'air sur votre gosier sufiîrait-il pour faire vibrer vos cordes vo-
cales? Non! elles resteraient muettes comme un piano que les doigts ne frappent pas; l'air est à l'appareil vocal ce que les doigts sont au oiano; il faut que l'air le touche fortement pour qu'il résonne. Peut-être quelques-uns de vous ont-ils entendu une harpe éolienne. Comment la fait-on vibrer? On la place dans une embrasure de porte... S'il n'y a que de l'air, elle se tait; dès que l'air se condense et devient du vent, les cordes résonnent. Eh bien ! le même phénomène se produit quand vous parlez. Vous condensez, vous pressez l'air que renferment vos poumons, vous le poussez sur votre gosier, et c'est sous l'empire de ce choc que la parole se produit ! Mais qu'avezvous fait alors? Vous avez dépensé beaucoup plus d'air que vous ne le faites par le seul acte delà respiration ordinaire. La comparaison d'une source qui coule sans effort n'est plus juste; il faut penser à l'eau qui jaillit sous le coup d'une pompe, et qui jaillit plus pressée, plus dense, plus rapide ! Voilà donc les conditions ordinaires de la respiration changées. On ne peut donner que ce qu'on a. Dépenser plus, c'est posséder plus. Le petit magasin d'air qui est destiné à la
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respiration normale et insensible, ne va plus suffire à la quantité de souffle que demande Faction énergique de la parole ; il va donc falloir établir un équilibre entre notre doit et avoir! Il va falloir aller aux provisions, faire un appel vigoureux à la source môme, c'est à-dire à l'atmosphère, pour qu'il nous donne l'air dont nous avons besoin ; cet appel, c'est l'aspiration. La respiration se compose donc de deux actes : aspirer et respirer. Aspirer c'est acquérir, c'est emmagasiner ; respirer, c'est dépenser, c'est écouler ses marchandises.
Eh bien ! il y a là deux arts différents : aspirer est un art, respirer est un art. En quoi consiste l'art de l'aspiration? A la prendre de la base du poumon même, du diaphragme. Si vous n'aspirez que de la partie supérieure du poumon, vous fai tes une trop petite provision d'air. Vous ne remplissez pas votre magasin. Il n'en a guère que jusqu'au tiers. Qu'arrive-t-il? Que votre stock s'épuise très-vite, trop vite, et si vous avez un long morceau à lire, vous ressemblez à un homme parti en voyage dans le désert avec Une outre d'eau à moitié pleine j l'air vous manque; il faut retourner
en chercher, ce qui est une fatigue; une fatigue pour vous et une fatigue pour les autres, comme vous le verrez tout à l'heure. Le premier devoir (lu lecteur, qui a une longue course à fournir, est donc, au début, d'aspirer profondément, de façon à avoir les poumons bien garnis. Puis arrive alors le second acte qui est le plus difficile, dépenser. Un mauvais lecteur n'aspire pas assez et respire trop, c'est-à-dire qu'il dépense son bien sans ordre et sans mesure. Il jette l'air par les fenêtres comme un prodigue jette l'argent, il le dépense en inutilités au lieu de le distribuer avec ménagement, avec science; en un mot, il ne sait pas le répandre largement dans les grandes occasions, et le ménager dans les petites. Qu'arrive-t-il alors? Ce que vous voyez tous les jours! C'est que le lecteur et l'orateur, comme certains acteurs ou chanteurs, sont obligés à tout moment de recourir à la pompe, de donner des coups d'aspiration bruyants, rauques, qu'on appelle des hoquets; celui qui écoute en souffre autant que celui qui parle. Un chanteur trcs-habile avait ce défaut, il prenait haleine à tout moment, et ce bruit de soufflet de forge mêlé au chant était insuppor-
table. Il s'en est aperçu et corrigé, ce qui prouve qu'on peut s'en corriger. M. Stockhausen, un artiste supérieur, qui a quitté Paris, émerveillait tous les guides en Suisse, parce qu'il ne s'essoufflait jamais dans les plus rudes montées. «Mon secret est bien simple, me disait-il, je sais aspirer et respirer... » Le grand chanteur Rubini avait atteint le comble de l'art. On ne l'entendait jamais respirer. Comment y arrivait-il? une anecdote relative à Talma va nous l'expliquer.
Talma, encore jeune, jouait le Père de famille de Diderot. Arrivé à la fameuse tirade : « 1500 livres de rente, et ma Sophie, » il part, il s'emporte, il crie et rentre dans la coulisse, épuisé, hors d'haleine, et s'appuie contre un décor en soufflant comme un bœuf.
« Imbécile! dit Mole, en le regardant, et il veut jouer la tragédie I Viens me voir demain matin et je t'apprendrai comment on peut être passionné sans s'époumonner. »
Talma y alla; mais, soit que le maître manquât de patience, ou l'élève de docilité, la leçon ne lui profita qu'à demi. 11 y avait alors au théâtre un acteur nommé Dorival : maigre, malingre, sans
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puissance de voix, il jouait pourtant la tragédie avec un certain succès. « Gomment cet animal-là peut-il faire? se disait Talma. Je suis dix fois plus fort que lui, et il se fatigue dix fois moins que moi. Je vais lui demander son secret. » Dorival éconduit le solliciteur par cette réponse aigre-douce et qui sentait son envieux :
« Vous 8vez tant de succès, monsieur Talma, vous n'avez pas besom de leçons.
— Jeté forcerai bien à m'en donner,» se dit tout bas Talma.
Un jour donc que Dorival jouait Ghâtillon dans Zaïre, le jeune homme va se blottir.... devinez où? dans le trou du souffleur! de façon à voir et à entendre sans être vu. Puis, une fois tapi là dans l'obscurité comme une bête de proie dans son antre, il guette, il épie, il note, il regarde, il écoute, et après la fameuse tirade du second acte, il sort en s'écriant : « Je le tiens, je Vai pincé! » Qu'avait-il donc découvert? Que tout l'art de Dorival consistait dans son talent pour respirer. Ei quoi consistait ce talent? A prendre (je copie ur.e note de Talma lui-même), à prendre ses aspirations avant que l'air fût entièrement expiré de sa
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poitrine; et, afin de dérober au public ces aspirations répétées, qui auraient coupé le discours et interrompu le courant même de Témotion, il les plaçait particulièrement devant Va et devant ïe ou l'o, c'est-à-dire aux endroits où la bouche déjà ouverte permet d'aspirer légèrement sans que l'auditeur s'en aperçoive.
On voit quel rôle immense joue la respiration dans l'art de la diction. Ses règles sont les seules qu'il ne soit jamais permis de violer. L'acteur lancé dans un passage véhément, emporté par la passion, par la colère, par la douleur, peut oublier les lois de la ponctuation, culbuter les points et les virgules, et courir à travers la phrase au gré de son désordre, mais il doit toujours être maître de son soulfle, même quand il a l'air de le perdre; un habile acteur n'a le droit d'être essoufflé que par un effet de l'art.
Talma avait réduit toutes ces règles en une maxime frappante. Tout artiste qui se fatigue est un artiste médiocre.
J'entends d'ici l'objection : cet art est peut-être fort utile pour les acteurs, mais il s'agit de lecture et non de théâtre. Eh bien, le lecteur en a plus
besoin encore que l'acteur. En effet, l'acteur, si long et si important que soit son rôle, a des temps de suspension forcés ; il se repose quand les autres parlent, et ses gestes eux-niêmes, s'ajoutant à ses paroles, l'aident à leur donner un accent vrai et pénétrant. Mais le lecteur lil souvent sans s'arrêter pendant une heure entière, et l'immobilité de son corps le contraint de tirer toute sa force de sa voix seule. Jugez donc s'il est inutile pour lui de savoir ménager ce trésor du souffle, qui peut seul le conduire sans fatigue au bout de sa carrière.
Voici du reste un curieux exemple de la science de l'économie, appliquée à la respiration. Prenez une chandelle allumée, placez-vous près d'elle, en face d'elle et prononcez en chantant la voyelle a; la lumière vacillera à peine; mais, au lieu d'un seul son, faites une gamme, et vous verrez à chaque note la lumière trembler. Eh bien ! le chanteur Délie Sedie exécute devant une bougie allumée une gamme montante et une gamme descendante sans que la flamme s'agite. Comment? Parce qu'il ne laisse échapper que juste ce qu'il faut de souffle pour pousser le son dehors, et
que l'air, étant ainsi employé dans l'émission de la note, perd sa faculté de vent pour se réduire à sa faculté de bruit. Yous, au contraire, vous ou moi, bien entendu, que faisons-nous? Nous perdons inutilement du vent, nous jetons du son à droite et à gauche, nous dissipons notre bien. En pressant un peu cette règle de diction, on en tirerait une leçon de morale : ne dépensez dans chaque acte de votre vie que la quantité de force intime qu'il vaut. Tous les mouvements de l'âme sont des trésors ! Économisons-les pour les circonstances qui en valent la peine. Que de gens perdent en petites impatiences, en emportements puérils, ce trésor de la colère, qui est si sacré quand elle s'appelle l'indignation !
Dernières observations, indispensables pour le lecteur. Si vous voulez aspirer et respirer librement, asseyez-vous sur un siège haut. Enfoncé dans un fauteuil, vous ne pouvez pas aspirer de la base du poumon. Je vous dirai de môme : ayez soin de rester bien droit. L'homme courbé aspire mal et respire mal. Enfin, tant que vous le pourrez, ayez le dos appuyé. Il m'est arrivé plus d'une fois, quand je lisais en public et que je sentais
un commencement de fatigue vocale et cérébrale, de me calmer et de me reposer rien qu'en m'appuyant largement sur le dos de ma chaise. A l'instant l'équilibre se rétablissait, mon aspiralion se faisait sans efforl et ma tête elle- môme se dégageait.