‹ L'art de la Perse ancienneChapitre 25 sur 35 · LES RELIEFS RUPESTRES DE PERSÉPOLIS ET SCHAPUR · texte numérisé non relu

LES RELIEFS RUPESTRES DE PERSÉPOLIS ET SCHAPUR

sur les pointes, détail qui se retrouve dans les peintures grottiques du Turkestan chinois, qui, nous le savons, ont été fortement influencées par la Perse. Dans un deuxième relief de Schapur, inspiré du même sujet, la surface est divisée en bandes à figuration nombreuse, qui semblent tenir directement de l'ornementation des colonnes triomphales de Rome. D'ailleurs on croit savoir que Sapor employait à ces travaux des artisans romains qui se trouvaient au nombre de ses captifs. Le troisième, fort dégradé, permet encore de reconnaître Valérien implorant grâce entre le roi Sapor et le dieu Ormuzd dispensateur de la victoire, donc une combinaison des motifs de l'Investiture et du Triomphe. Les ennemis gisants sous les pieds des chevaux ne peuvent avoir ici qu'une signification symbolique.

Le règne de Bahram Ier (273 à 277) nous a laissé à Schapur une scène d'investiture qui marque, à notre gré, l'apogée de l'art sassanide (PI. 78). Les deux chevaux sont insurpassables dans leur réalisme, et soutiennent la comparaison avec les plus belles statues équestres de la Renaissance. Les cavaliers, le dieu et le roi, ne sont pas moins remarquables d'attitude et de mouvement. Le bras tendu du roi exprime un sentiment tout nouveau, de requête, de désir de prendre la couronne qu'on lui offre et d'entrer en possession du pouvoir. Ce mouvement d'âme prête un charme très particulier à l'ensemble du relief.

A défaut d'inscriptions, certaines particularités des couronnes, qui changeaient avec le souverain, et dont nous retrouvons l'image sur ses monnaies, nous permettent de dater les reliefs à quelques attributions près. Le relief de Naksch iRustem nous montre Bahram II (277 à 293) entouré des siens et des grands de sa cour (PI. 70); un autre relief de valeur artistique plus sûre, à Schapur, nous le montre passant la revue d'une tribu de Bédouins vaincus que son maître de camp fait défiler devant lui (PI. 79). Indépendamment de la symétrie de la composition qui se déroule à gauche et à droite du général, on notera l'expression majestueuse du roi, et le caractère si vivant des Arabes (?), des chevaux et des chameaux. Un relief de Naksch i Rustem nous montre Narseh (293 à 303), fils de Sapor Ier et successeur de Bahram, recevant l'anneau royal de la déesse Anahit en présence du prince royal et des grands (PI. 81).

Les trois reliefs de Naksch i Rustem assez dégradés qu'on voit aux PI. 82 et 83 se tiennent de très près. Ici l'héraldisme et la symétrie ont cédé le pas à la description libre et vivante, à la notation réaliste du moment. On aurait peine à trouver dans l'histoire de l'art des tableaux de bataille plus réussis.

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Fig. 11. Taq i bustan, rdief Investiture du roi Aniaschir II (379a 384) par Ortnuzd et Mit/ira

Un dessin correct et sûr, qui prouve un artiste expert en armement et en toute chose, sert cette alerte mise en scène. Le plus marquant de ces reliefs (PI. 82 en haut) représente un souverain sassanide qui, suivi de son porte -étendard, franchit en carrière un mort ou un blessé et va ficher sa lance au cou de son adversaire. Sous le choc formidable le cheval s'affaisse sur l'arrière -train et la lance de l'ennemi, apparemment un soldat romain, qui s'efforce de se maintenir en selle avec les cuisses, est projetée obliquement en l'air. Les deux autres compositions (PI. 82 en bas, et PI. 83), de même verve, ne sont guère inférieures à ce chef-d'œuvre. On en trouve un pendant à Firusabad. Certaines inductions tirées de la forme assez douteuse des coiffures des cavaliers perses nous ont fait naguère attribuer ces reliefs aux rois Schapur III (383 à 388) et Bahram IV (389 à 399); des découvertes récentes (HT) nous permettent de les placer avec plus de vraisemblance un siècle plus tôt, et d'attribuer celui de la PI. 82 (en haut) au règne de Bahram II (277 à 294). Il s'agirait de sa victoire sur l'empereur

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romain Carus ou sur son rival Hormisda. Quant au relief PI. 83, la présence du porte-étendard semble prouver qu'il s'agit ici également d'un roi. Si dans ces scènes de bataille les coiffures ne concordent point ou qu'approximativement avec les couronnes données par les monnaies, il faut tenir compte des conditions locales: ici pas d'audiences solennelles ni de scènes d'investiture, mais des combats, où le roi ne vient pas en tenue d'apparat, mais en costume de guerre, et où le casque ou la coiffe remplacent la couronne. Quoi qu'il en soit, notre relief représente la victoire d'un Perse sur un ennemi, et vraisemblablement sur le Romain, l'ennemi héréditaire. Il ne faut pas toujours chercher l'événement précis. De même que la religion iranienne met en opposition Auramasda et Ariman, le Bien et le Mal, la lumière et les ténèbres, le vrai et le mensonge, c'est ici la supériorité du Perse sur l'ennemi, de l'Iran sur Rome, du roi légitime sur l'usurpateur qui s'exprime sous le ciseau du sculpteur. Récemment on a relevé la parenté artistique de ce même relief avec certains monuments équestres chinois des Han. Comme ceux-ci procèdent d'une époque plus ancienne, correspondant en Perse au régime arsacide, on constaterait une influence de l'est sur l'ouest, qui d'ailleurs n'est pas en contradiction avec les vraisemblances.

Au N. E. de Kirmanschah se trouve leTaq i bustan, la grotte-jardin, au pied des pentes abruptes du Parro, puissant contrefort du mont Bisutun vers l'ouest. Des sources jaillissent ici en abondance. Et l'on ne s'étonne pas d'y trouver une résidence royale dès les débuts de l'âge sassanide. Il nous en reste notamment deux grottes taillées dans le roc et ornées de reliefs, et non loin de là vers l'est un relief à l'air libre (PI. 84). Passant sur ce relief qui nous présente l'investiture du roi Ardaschir II (379 à 384) par Auramasda en présence de Mithra, déesse de la lumière et du soleil, ainsi que sur la plus petite des grottes qui contient des reliefs des règnes de Sapor II (310 à 379) et de Sapor III (324 à 388) nous nous arrêterons un peu à la plus grande et aux restes de la basse époque sassanide.

Cette grotte richement ornée de reliefs remonte à Khusrau II (590 à 629) et, d'après la légende, serait l'œuvre de Farhad, l'infortuné amant de la reine Schirin. A la veille de son déclin l'art du relief monumental des Sassanides marque un dernier et puissant élan. A la paroi du fond nous voyons dans le cintre supérieur une scène d'investiture, Khusrau entre Ormuzd et Anahit, et

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au-dessous le souverain sur son fameux cheval Schabdaez (PI. 85). Ce morceau de sculpture équestre appartient aux plus belles et aux plus imposantes créations de l'époque. Traité en haut relief, il se dégage hardiment de la surface du fond, par quoi il a donné malheureusement plus de prise à la désagrégation. Au rebours des reliefs plus anciens, il offre de justes proportions entre le cheval et le cavalier. Le roi campé dans une pose aisée et sûre, le visage à moitié voilé par la cotte de mailles, tourne le haut du corps de trois quarts et tient

Fig. 12. Taq i bustan, Chapiteau orne du buste <ie la déesse Anahit

la lance du bras droit tandis que le bouclier cache heureusement cette épaule gauche qui fut toujours la pierre d'achoppement de l'art sassanide. Le rendu minutieux des détails, comme le dessin de l'étoffe, n'est pas voyant et n'affecte en rien la monumentale grandeur de l'ensemble.

Les deux grands reliefs de chasse des parois latérales (PI. 86 à 89) sont traités en peintre, s'ils ne sont pas des copies de tableaux. Nous savons, en effet, que les palais sassanides étaient abondamment ornés de tableaux muraux, scènes de chasse et batailles. Il se peut aussi que des modèles de tissus, de

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broderies, voire de tapis noués aient influé sur ces compositions. Les scènes sont prises d'un point de vue élevé, comme on voit aux reliefs égyptiens. Sur la surface plane, les groupes et les figures qui devraient être placés les uns derrière les autres se présentent les uns au-dessus des autres, de sorte que tout se chevauche et que la perspective est réduite à rien. A gauche il s'agit d'une chasse au sanglier (PI. 86 et 87): le roi accompagné de son harem chasse du haut d'un canot le gibier que rabattent ses gens montés sur des éléphants;

Fig. 13. Kale i Kuhna, Chapiteau

de la

et de fie

à droite d'une chasse au daim (PI. 88 et 89), où les bêtes viennent d'être lâchées hors du parc sous la conduite de sujets apprivoisés. Tous ces détails sont précieux pour l'histoire des mœurs. Ici et là la figure du roi se trouve plusieurs fois répétée, mais sans que cela nuise à l'impression. Ce qui frappe particulièrement, c'est le rendu si naturel et si vivant des animaux, qui est de tradition dans l'ancien orient. La fuite panique des daims, la course des sangliers à travers les roseaux des marais, les bêtes à l'agonie, tout est dessiné de main de maître. Les scènes de chasse de cette qualité se retrouvent, d'ailleurs, plus anciennement dans l'art assyrien et les reliefs du palais d'Assurbanipal à Ninive, et chez les Achéménides dans ces sceaux à rouleau que nous avons décrits (PI. 52).

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Le cintre du fronton est orné de deux génies féminins ailés, en vêtements flottants, portant un collier et une coupe de perles (PI. 91 ). On a voulu y voir les anges personnifiant la Perfection et l'Immortalité. Leur parenté avec les Victoires des arcs de triomphe romains est indéniable, mais avant de venir en Perse elles ont passé par la Bactriane helléniste, par où sont également venues les figures toutes semblables qu'on trouve dans l'art manichéen du Turkestan oriental. L'ornementation du Taq i bustan est particulièrement importante, comme on verra (PI. 90) à ce décor arborescent, relevé de feuilles d'acanthe fantaisistes, aux pilastres latéraux de l'entrée. Le même feuillage, en plus simple, reparaît aux chapiteaux reliés entre eux par une frise de vigne (PI. 92). Quant aux deux puissants chapiteaux de la PI. 93 et Fig. 12, qui offrent sur une face un décor ornemental, sur l'autre des bustes de roi et de divinités, ils semblent provenir du fronton à triple cintre d'une construction érigée en face de la grotte. C'est le lieu de citer ici un chapiteau sassanide récemment découvert (Fig. 13), entièrement brodé de losanges avec, dans les vides, des fleurs de lotus aux dessins les plus variés.

L'art sassanide du déclin, tel qu'il s'exprime à Taq i bustan, n'a plus l'unité qu'il avait aux débuts, aux 4e et 5e siècles. L'hellénisme venu par la Bactriane fait de plus en plus sentir son effet. On a cru démêler d'autre part une influence hindoue, par exemple dans le rendu des animaux, des éléphants en particulier. En outre, la figure équestre (PI. 85) du roi se détache progressivement du relief au point de devenir presque une statue en soi, s'égalant aux créations les plus monumentales de l'époque, mais elle donnerait presque l'impression d'une intruse qui n'a plus ou que peu d'attaches avec le système d'art sassanide. Nous n'allons pas jusque là; le sculpteur sassanide se reconnaît encore à ces lacunes typiques que nous avons signalées, même lorsqu'il les gaze habilement ou que les dégradations du temps les ont effacées. Ce fameux raccourci de l'épaule gauche est caché par le bouclier, et quant au bras droit le temps l'a emporté, heureusement allions-nous dire, car on imagine au prix de quelle disgracieuse contorsion il devait soutenir la grosse lance qui repose sur l'épaule. L'artiste trahit encore une certaine gaucherie dans le mouvement, mais dans l'ensemble cette figure centrale est, comme le reste, ressentie et rendue en peintre.

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