CHAPITRE
Avec les instruments que j'ai décrits jusqu'ici, on ne saurait s'éloigner beaucoup du laboratoire où se font les préparations, et l'atelier de pose lui-même en doit être assez rapprocbé , à moins que l'on ne se serve de la cuvette instantanée. Mais dès qu'on emploie cet ustensile , on peut attendre sans inconvénient : la glace, baignant dans la solution d'azotate d'argent, est toujours à la disposition de l'opérateur qui peut, en emportant plusieurs cuvettes du même genre (le bagage étant ainsi fort réduit), aller prendre quelques épreuves au loin; mais, on le comprend, l'emploi de cette cuvette sera toujours assez restreint en campagne, si l'on ne se fait suivre d'un laboratoire où l'on puisse faire, dans une obscurité absolue, les préparations sensibles.
Il faut donc, tout en cherchant à réduire au plus petit volume possible les instruments et les ustensiles nécessaires aux opérations, trouver le moyen de se passer du laboratoire obscur qui vient compliquer à un si haut degré les embarras de l'artiste en voyage.
Plusieurs combinaisons ingénieuses ont été tentées dans ce sens ; si elles ne sont pas définitives, elles font pressentir du moins que le problème doit recevoir prochainement sa solution.
On peut se rendre compte de la difTiculté de la question en passant en revue les opérations successives nécessitées par l'emploi du collodion à humide, et en considérant les conditions où chacune d'elles doit être faite, en même temps que les écueils qui sont inhérents à la pratique de ces opérations en plein air et en plein soleil, au point de vue de la reproduction de la nature animée. Arrivé sur le terrain, en face du modèle qu'il veut reproduire, le photographe doit, aussitôt son choix fixé, être en mesure d'en obtenir rapidement le cliché sans installation prédlable; s'il lui faut dresser une tente chaque fois, il perdra le moment favorable, Foccasion unique qui lui est offerte de saisir la nature sur le fait. L'obscurité de ce laborataire doit être absolue, et tous ceux qui ont opéré sous le soleil de fêté, en rase campagne, savent les difficultés que Ton rencontre pour intercepter les rayons lumineux dans une construction improvisée ; le soin qu'on est obligé d'apporter à la clôturation de la tente, joint à la nécessité de lui donner assez de solidité pour qu'elle résiste au vent , occasionne une grande perte de temps, et si Von ajoute h ces difficultés, le déballage des cuvettes, des flacons, etc..
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on verra que ce mode est tout à fait impraticable.
Il ne faudrait donc ni tente à dresser ni déballage compliqué de cuvettes et de flacons. Il faudrait pouvoir procéder sans préambule aux opérations photographiques. La série de ces opérations commence par l'étendage du collodion sur la glace, qui offre tout d'abord une grande difficulté : le courant d'air le plus léger fait rider la surface de la couche qui présente nlors un aspect moutonné. C'est en vain que, tournant le dos au côté d'où vient le vent, vous cherchez à garantir la plaque; la vivacité de l'air suffit, et, quelque précaution que vous preniez, il est telle journée où vous ne pourrez réussir une seule fois à obtenir un parfait étendage. Il faut joindre h cet inconvénient celui de la poussière qui voltige et se fixe avec une déplorable persistance sur la couche avant qu'elle ne soit figée.
Il importe donc que le collodion soit versé dans un endroit clos qui l'abrite complètement du vent et de la poussière.
La plaque coUodionnée ne craint point la lumière, mais à partir de son immersion dans le bain d'argent elle doit être préservée de son atteinte jusqu'au moment où elle est fixée.
Si l'on exposait la plaque h la lumière après le bain de protosulfate, les parties de l'image non attaquées encore, seraient à leur tour impressionnées et le
moindre inconvénient serait d'obtenir des épreuves sans transparence et voilées; souvent même elles se transformeraient en positives dans quelques parties. C'est donc dans l'obscurité qu'il faut immerger la glace, la faire passer du bain d'argent dans le châssis, de ce châssis dans le bain de fer, puis enfin dans le bain d'hyposulfite après l'avoir bien lavée.
Ajoutez à cela la nécessité de filtrer les solutions, d'empêclier tout contact entre les diverses substances et de réunir tous ces objets sous un petit volume, et vous aurez à peu près l'ensemble des conditions à remplir et des obstacles à vaincre dans la recherche des constructions et des dispositions d'appareils propres à l'emploi en campagne, des procédés au collodion humide.
Mais si l'on considère que le problème d'amplification des images photographiques dont il sera parlé tout à l'heure est aujourd'hui résolu, on sentira tout d'abord que les difficultés qui viennent d'être signalées sont fort amoindries par la dimension très-réduite que l'on peut donner aux images négatives. Avec les procédés d'amplification qui emploient la chambre solaire, on peut, d'un cliché de 60 millimètres sur 80 , obtenir des épreuves de grandeur naturelle, présentant des qualités de vigueur, d'éclat et de netteté suffisantes; mais il est tout à fait inutile de rechercher ces dimensions extrêmes dont l'usage
serait très -restreint. En demeurant dans les limites ordinaires données aux épreuves photographiques, en ne dépassant pas le format de la plupart des publications faites jusqu'ici, le cliché sur glace sixième donnera des résultats de la plus grande beauté.
On le voit, il ne s'agit plus d'un outillage approprié à des glaces énormes d'un volume et d'un poids excessifs, il s'agit d'appareils dont les grandeurs varieront entre la plaque sixième et la demi-plaque, et l'ensemble des instruments, ustensiles et produits nécessités par les appareils de cette taille, ne constituera jamais un bagage très-pesant, ni très-volumineux. Il se prêtera par suite, bien plus que le matériel des grands appareils, aux combinaisons qui tendent à exclure la tente obscure et à faciliter les opérations en plein soleil.
J'ai dit que le problème n'était pas résolu en son entier; on ne s'attend donc à trouver ici que des indications qui pourront mettre sur la voie et devenir le point de départ des recherches définitives.
On a eu tort de ne point se préoccuper de la première opération de l'étendage, si importante surtout lorsqu'il s'agit de clichés destinés à être amplifiés, et si difiicile à bien faire en plein air. On pourrait à cet elfet avoir recours à l'appareil suivant :
La figure 12 représente une boîte plus large et plus longue que la glace à coUodionner et de trois à quatre
centimètres de profondeur. Le corps de la boîte est formé de deux parties, l'une A fixe, l'autre B en bois ou en glace, le couvercle en glace à coulisse, dans le fond de la boîte est inséré un mandrin M garni de cire ou de gutta-percha en G sur lequel on fixe la glace à collodionner, et qui sert en même temps à tenir la boîte avec la main gauche. L'appareil étant placé horizontalement, on verse une quantité de collodion suffisante, on ferme le couvercle B et Ton fait
Fig. 12.
courir ce collodion sur tous les points de la plaque ; en inclinant on rejette l'excédant qui peut s'écouler par les ouvertures r, s. L'opération se fait ainsi avec la plus grande facilité et par la manœuvre ordinaire.
Il faut avoir soin également de verser le collodion sur la glace, sans qu'il touche aux bords du couvercle, car les gouttes qui tomberaient après coup sur la couche viendraient y former des inégalités. On pourrait modifier cet appareil en substituant au mandrin en bois, une poignée pneumatique en caoutchouc.
L'emploi de l'appareil que nous venons de décrire a l'avantage de ne changer que peu de chose à l'opération ordinaire de l'étendage.
L'immersion de la glace coUodionnée peut se faire de la façon suivante dans les différentes cuvettes et à l'abri de la lumière.
La figure 13 représente un châssis divisé en deux
Fig. 13.
compartiments par une cloison mobile; ces deux compartiments communiquent entre eux lorsqu'on fait glisser cette cloison.
La partie supérieure de ce châssis est pleine du côté du spectateur; du côté qui regarde l'objectif, elle est fermée par un rideau D, comme dans les châssis ordinaires.
La partie inférieure est pleine du côté de l'objectif; de l'autre elle se ferme avec la porte P.
Dans le compartiment inférieur on place la cuvette verticale V qui s'y encastre.
La partie supérieure contient la glace : en soulevant le rideau, on l'adapte dans l'étau T qui circule dans une rainure ; lorsqu'il s'agit de faire une épreuve, on place d'abord la cuvette qui contient le bain d'argent dans le compartiment inférieur dont on ferme la porte. On collodionne la glace que l'on fixe par son bord à l'étau T en soulevant le rideau D; on baisse le rideau et l'on fait glisser la cloison C , qui met en communication les deux compartiments du châssis; on laisse tomber la glace qui s'immerge dans le bain, un mouvement de va-et-vient de l'étau dans sa coulisse facilite la formation de l'iodure d'argent.
Le châssis est mis ensuite , à la place de la glace dépolie, sur une chambre dont la partie mobile est précisément celle qui porte l'objectif (fig. 14).
On relève la glace, on soulève le rideau pour qu'elle reçoive l'impression lumineuse. On rabat le rideau, et, après avoir isolé les deux compartiments à l'aide
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du bouton C (fig. \ 3) , on substitue le bain de fer au bain d'argent, puis on place successivement l'eau et l'hyposulfite. Pendant tous ces changements le châssis reste fixé verticalement à la chambre, ce qui permet d'opérer commodément.
Le lecteur comprendra, sans plus d'explication, toutes les dispositions de détail à donner à l'appareil
Fig. 14.
pour qu'il abrite absolument la glace du contact de la lumière, comme aussi les dimensions à donner aux diverses parties pour qu'elles correspondent les unes aux autres.
11 est facile de concevoir beaucoup d'autres constructions reposant sur l'emploi de la cuvette verticale. On peut disposer les diverses cuvettes dans le corps inférieur de la chambre noire elle-même, et
adapter la partie qui porte la glace à im tiroir qui vient la mettre successivement en ligne de chacune des cuvettes. La glace immergée dans le bain d'argent est remontée, le tiroir avance en ligne du bain de fer, la glace tombe dans ce bain, etc. Une glace dépolie forme le prolongement de l'étau qui tient la glace collodionnée , en sorte que la mise au point se fait pendant que la couche se sensibilise. On pourrait encore, laissant la glace fixe, faire remonter chacune des cuvettes en les disposant sur un corps mobile qui les présenterait successivement dans le plan de la glace. Dans ce cas, en fermant la chambre du côté de l'opérateur, avec un verre jaune, et employant un obturateur en verre jaune aussi, on pourrait mettre au point sur la surface laiteuse de la couche sensibilisée elle-même^.
Mais toutes ces constructions sont moins simples que celle dont on vient de lire la description; elles sont d'une manœuvre bien plus compliquée, et d'un volume plus grand.
Un châssis indépendant pour les diverses opérations sera toujours d'un usage plus sur et plus facile.
11 serait bon de donner aux cuvettes verticales la forme indiquée fig. 13.
C'est en quelque sorte une cuvette double : la cu-
1 . Voir à l'Appendice l'appareil à cuvette verticale de M. Titus Albitès.
vette intérieure est moins haute que celle qui l'enveloppe, en sorte qu'on peut être assuré d'immerger exactement toute la partie de la glace qui entre dans la cuvette inférieure sans que l'excédant de liquide refoulé par le volume de la glace immergée puisse tomber dans le châssis ; il tombera dans la cuvette enveloppante.
Il n'est pas impossible de construire des appareils du même genre à cuvettes horizontales, mais ces appareils seront toujours beaucoup plus compliqués, et par suite plus difficiles à manier.
11 faut bien le dire, l'emploi des procédés à humide en pleine lumière, et au moyen de châssis ou d'appareils formant laboratoire , présente encore de sérieux obstacles. En première ligne, on doit placer l'altération rapide des substances qui se trouvent trop facilement en contact, qu'on ne parvient pas à isoler complètement; en second lieu , le transvasement continuel des liquides dans les cuvettes qui offre plus d'un inconvénient. 11 faudrait que la cuvette elle-même formât flacon et enfermât le bain ; il faudrait aussi des appareils ingénieux pour la filtration.
11 faudrait enfin, réunissant toutes les conditions qui ont été énumérées pour la bonne reproduction de la nature vivante, concevoir l' appareil-laboratoire dans un système analogue à celui de la chambre instantanée qui a été décrite précédemment, et obtenir
l'impression liimiDeuse sur la glace ruisselante presque au même instant que la mise au point. L'invention d'un tel instrument serait une véritable conquête pour l'art de la photographie.
La possibilité d'obtenir de grandes images par l'amplification de petits clichés est aujourd'hui démontrée. Ce n'est point qu'on n'ait, dès l'origine même du cliché sur glace, projeté et même fixé des images agrandies à l'aide du mégascope ou de la chambre solaire , mais pendant longtemps on a cru qu'il serait impossible de produire par ce moyen des dessins d'une netteté et d'une pureté sufiisantes. Ce qui a le plus contribué à ajourner le succès définitif, c'est qu'on ne s'est pas aperçu tout d'abord que le cliché primitif devait être approprié à la nouvelle opération, ou qu'on n'a pas pu mettre ce cliché dans les conditions qu'elle réclamait. Le cliché négatif ordinaire présente en effet une opacité beaucoup trop grande , les oppositions entre les clairs et les ombres sont beaucoup trop heurtées pour qu'on puisse obtenir une image amplifiée bien dégradée dans les demi-teintes, et accentuée et modelée dans les ombres; on a rencontré des difficultés dans le collodion luimême, dont la trame n'était pas assez fine et donnait des dessins amplifiés d'un grain grossier et d'un aspect strié; enfin les clichés négatifs faits avec de petits objectifs à court foyer présentent des détails d'une
très-grande précision qui trompent beaucoup sur la netteté générale de l'épreuve : il y a des parties moins nettes qu'on n'aperçoit pas , et qui amplifiées deviennent tout à fait vagues. Il a fallu se rendre compte de cet effet et comprendre qu'avec l'emploi seul d'objectifs puissants, à longs foyers, copiant le modèle à une grande distance, on pouvait parvenir à produire des clichés aptes à donner dans les images amplifiées la netteté et la précision désirées.
11 a donc fallu apporter des modifications aux procédés ordinaires pour obtenir des épreuves négatives parfaitement transparentes et cependant très-précises. La nature du collodion, son ioduration, le développement de l'image sont autant de points importants. Si l'alcool dominait trop dans le collodion, la couche s'étendrait mal et présenterait au grandissement une trame grossière et des stries. S'il était en trop faible proportion, au contraire, la couche présenterait une masse fendillée que traverseraient inégalement les rayons lumineux. Tous les cotons azotiques ne sont pas également bons pour cette opération. Il faut rejeter tous ceux qui ne sont pas d'une solubilité presque absolue dans le mélange d'éther et d'alcool; ils donneraient un aspect grossier, poussiéreux et sans transparence. La couche d'iodure d'argent ne doit pas être trop riche; beaucoup d'iodure, un bain d'argent à un titre élevé fourniraient un dépôt trop épais que ne
pourrait traverser facilement la lumière. 11 faut que la plaque iodurée prenne dans le bain sensibilisateur une teinte à peine laiteuse qui ne cesse pas d'être transparente. Avec une telle préparation, le temps'de pose pourra d'ailleurs sans inconvénient être un peu . dépassé^ ce qui permettra d'obtenir tous les détails du modèle, point très -important, car si le cliché primitif manque de détails dans ses parties transparentes , les ombres seront lourdes et le dessin aura l'aspect inachevé. Le protosulfate de fer seul sera employé comme agent révélateur et l'on n'essayera point de renforcer l'image, soit après son développement, soit après sa fixation dans l'hyposulfite. Le bain de fer sera d'ailleurs peu concentré et assez chargé d'acide acétique. 11 est évident que la couche collodionnée doit être exempte de tous grains de poussière, parfaitement uniforme et pure ; que les immersions doivent être faites avec une complète régularité. Ce n'est qu'en apportant un soin extrême à tous les détails de l'opération, qu'on pourra obtenir un cliché irréprochable. On trouvera plus loin les formules à employer pour l'obtention des clichés destinés à l'ampUfication avec les détails de l'opération ^
On peut recevoir et fixer l'image ampUfiée soit sur le verre, soit sur le papier. Sur le verre, cette image