LES « FORMES FIXES » DE LA PROSE
reçurent un développement original et considérable, et furent comme créées à nouveau par le goût d'analyse morale qui caractérisa ce temps : elles lui servirent d'instruments, et, surtout, reçurent le dépôt des résultats qu'on voulait enregistrer et produire. La maxime fut le moule de l'observation générale, de la synthèse des expériences ; le portrait exposa les expériences particulières, lorsque le modèle était réel ; il servit aussi à les ramasser en forme générale, lorsque le type était inventé. D'ailleurs, la pente du siècle portait à accuser, même dans le modèle individuel, les traits les moins individuels et à les ramener le plus possible à un type général.
Le goût des portraits s'éveilla dans la société précieuse. Ce fut l'exercice et le divertissement des gentilshommes et des dames, de se peindre, de peindre leurs amis et amies. Un recueil de portraits composés par des gens du monde autour de la Grande Mademoiselle, qui y avait elle-même mis la main, parut en 1659.
Le portrait devint une partie matérielle et obligatoire du roman. De là, il passa dans les comédies, envahit même le sermon, et Ton sait qu'on accusa Bourdaloue d'avoir fait en chaire, plusieurs fois, les portraits de personnes connues de la ville et de la cour.
Le chef-d'œuvre artistique du genre se trouve dans les Caractères, de La Bruyère. Mais ce qui nous intéresse, ici, c'est moins l'usage personnel du grand artiste (ce que j'ai dit de sa prose permet, d'ailleurs, de l'entrevoir), que l'usage courant du genre au xvii6 siècle : c'est ce qu'il y a de commun, de fixe, dans cette forme fixe.
Voici donc les « rigoureuses lois » du portrait : il est laudatif ou satirique ; mais, dans tous les cas, il
ne s'agit pas d'obtenir l'effet auquel viserait un romancier d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de faire voir la personne, il s'agit de fixer l'attention des lecteurs sur diverses particularités de la personne, de faire naître de ces particularités des idées ingénieuses, de les assembler en rapports piquants, en un mot, de mêler si intimement l'exercice de l'esprit du peintre à la description des caractères du modèle, que l'on ne sache pas ce qui intéresse ou amuse le plus, le modèle étudié, ou le tour donné à cette étude. Le portrait, en un mot, n'est pas une peinture, c'est une dissertation : le commentaire élogieux ou satirique enveloppe et obscurcit l'image.
Comme il s'agit souvent de suggérer des idées agréables, nobles ou malignes, sur la personne qu'on décrit, on note moins les apparences objectives de son corps et de son esprit que les impressions subjectives qu'on en reçoit ou qu'on veut imposer : de là, ce que j'ai remarqué déjà, la rareté de l'épithète morale ; les vagues superlatifs mis à la place de la précision concrète.
Le portrait est analytique. On détaille d'abord, en général, la personne physique, la taille, l'embonpoint, le teint, les yeux, les cheveux, parfois les dents : là, sont les beautés et les défauts essentiels. On ne cherche pas à faire un corps ni un visage qui soit d'ensemble : chacune de ces parties est un thème à réflexions. On ajoute, s'il y a lieu, les talents qui se rapportent au corps : armes, danse, chant. Alors, on passe à l'esprit : on en signale les propriétés et les applications, les talents variés et les lacunes apparentes. De là, on passe au cœur : capacité d'amour ou d'amitié, amour-propre, dévouement, flegme ou passion, etc.
LES t FORMES FIXES » DE LA PROSE 129
Ce cadre est facile à dessiner, facile à remplir : la difficulté est de savoir donner à toutes les remarques un ton qui surprenne, amuse et plaise. L'art suprême est de tourner les défauts de la personne en beautés ou qualités, ou bien de les couler parmi l'éloge, de façon qu'ils soient là, pour qu'on ne puisse accuser la clairvoyance du peintre, et qu'étant là, ils ne diminuent rien, pourtant, de l'impression favorable.
Tout le monde connaît la figure de Mme de Sévigné. Voici comment Mlle de Scudéry nous la présente :
La princesse Clarinte est de cette agréable grandeur qui. étant beaucoup au-dessus de la médiocre, n'est cependant pas o\. . asn e...
Elle a les joues si aimables qu'elle ne sourit jamais qu'on n'y voie ce qu'on ne saurait exprimer...
Quoiqu'elle ne soit pas de ces belles immobiles qui n'ont point d'action, toutes les petites façons qu'elle a n'ont aucune affectation...
Quoiqu'elle chante d'une manière passionnée, et qu'oxi puisse effectivement dire qu'elle chante fort bien, elle chante, pourtant, en personne de condition (1).
Mme de La Fayette a fait aussi le portrait de son ami: oe trait :
Quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité des traits (2).
Tout cela veut dire : une grande femme, avx tr, irrc'nuliers, aux joues rondes, pleines de fossetfes, qui
(1) délie, t. VI, p. 1.325.
(2} Bernardin, Morceaux choisit des classiques français (xvn* s.)# p. 17b.
a la 'physionomie mobile et la gesticulation abondante, et qui a, pour le chant, un talent d'amateur.
Mais qu'en termes galants ces choses-là sont mises !
Inversement, l'art est aussi de tourner les grâces ou les qualités en défauts.
— Vous êtes sensible à la gloire, disait Mme de La Fayette de Mme de Sévigné.
— Elle aime l'encens, traduit Bussy.
Ou bien du physique, on tire l'induction du moral, — comme Bussy des yeux bigarrés de sa cousine :
Mme de Sévigné est inégale jusqu'aux prunelles des yeux et aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs : et, les yeux étant les miroirs de l'âme, ces égarements sont comme un avis que donne la nature à ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand fondement sur son amitié (1).
On fait sentir l'épine au milieu des fleurs : c'est le raffinement suprême. La bonne Mme de Motteville le fait avec une naïveté aisée qui vous duperait presque. Elle parle de la reine d'Angleterre :
J'ai vu de ses portraits, qui étaient faits du temps de
isa beauté, qui montraient qu'elle avait été fort aimable, ,.et, comme sa beauté n'avait duré que l'espace d'un matin, et l'avait quittée avant midi, elle avait accoutumé de dire que les femmes ne peuvent plus être belles passé vingt-six ans (2).
Je dirais que c'est d'une rosserie charmante, si le
(1) Mémoires, éd. Lalanne, t. II, p. 424 et suiv.
(2) Les Femmes de France, par P. Jacquinet, p. 110,
v^i-JiM*»*'^'