LES « FORMES FIXES » DE LA FR0SE
mot rosserie n'était incompatible avec la majesté du ?rand siècle.
Mais les procédés fondamentaux et usuels, pour se tirer avec honneur d'un portrait, ce sont la concession, qui retire plus qu'elle ne donne, et nie sous apparence d'affirmer; et la distinction, qui, avec des plus ou plutôt que, des oppositions de contraires ou de synonymes, ou du paraître à Vetre, permet d'embellir les défauts et d'obscurcir les qualités. J'en prends les exemples dans deux portraits satiriques qui se répondent.
Le* cardinal de Retz disait du duc de La Rochefoucauld dans ses Mémoires :
Il y a toujours eu du je ne sais quoi en M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigue dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands, qui, d'un autre sens, n'ont pas été son fort... Son bon sens, et très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de mœurs qui était admirable, devait récompenser (1) plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétration... Quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison... Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon. courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique, toute sa vie, il y ait été engagé... Il croyait toujours en avoir besoin (d'apologie) : ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de
(1) Compenser. Les concessions d'éloge aggravent et aiguisent la conclusion de la phrase.
se connaître, et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli et pour le plus honnête homme (1), à V égard de la vie commune, qui eût paru dans son siècle (2).
La griffe est puissante, lourde, si on veut : elle n'en est pas moins acérée. Toutes les qualités de M. de La Rochefoucauld reluisent en ce portrait, mais pour souligner celles qui lui manquaient ; toutes les lumières du style portent; sur les lacunes du cœur et de l'esprit que le cardinal de Retz veut faire remarquer chez lui.
Peut-être M. de La Rochefoucauld eut-il vent de l'attention qu'avait eue pour lui son vieil ennemi, et connut-il la peinture. Il savait comment cet ouvrage se faisait. Il fit le portrait de son peintre. Et voici quelques mots de cette réponse du berger à la bergère :
Paul de Gondi, cardinal de Retz, a... plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage...; plus de force que de politesse dans ses paroles...; peu de piété; quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans Y être. La vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession... Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre... Il n'a point de goût ni de délicatesse : il s'amuse à tout et ne se plaît
(1) Au sens du xvn* siècle, l'homme du monde accompli.
(2) Mémoires, éd. Hachette, in-8*, t. II, p. 180.