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LA PHRASE SPIRITUELLE : SES CARACTÈRES GÉNÉRAUX

Il y a, entre la phrase du xvne siècle et la phrase du xviii6 siècle, vues de haut, à vol d'oiseau, le même contraste que, dans les mêmes conditions, on remarque entre les sociétés des deux siècles. Plus d'éloquence. Plus de panache, plus de phrase à longue queue. Plus d'ampleur. Plus de gravité. Uno phrase courte, sèche, nerveuse, hachée, sautillante, qui semble ne vouloir parler qu'à l'esprit, ne connaître l'homme que comme une intelligence qui fabrique et qui groupe les idées. Quel chemin parcouru depuis la phrase de Balzac, la phrase de Pascal et la phrase de Bossuet !

A vrai dire, en y regardant de près, on ne se trouve pas embarrassé, dans l'histoire du style pas plus que dans l'histoire des idées, pour relier le xviii6 siècle au xvne, dont il est sorti. Il suffit de regarder les parties secondaires et obscures du xvne siècle : elles correspondent aux parties principales et lumineuses du xvine siècle, tandis que le grand xvne siècle s'abâtardit et dégénère dans les poncifs nobles des orateurs de la chaire et des harangueurs académiques, dont je ne tiendrai pas compte dans ces études. Le langage de «our et du monde, la prose historique de Kacine, la

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prose épistolaire ou satirique de Bussy-Rabutin, la prose critique du Père Bouhours, et aussi la prose artistique, spirituelle et pittoresque, purgée d'éloquence, de La Bruyère, contiennent les éléments et les origines de la phrase du xviir® siècle. Hamilton et Fontenelle la créent. Montesquieu et Voltaire l'amènent à toute la perfection, en tirent tous les effets dont elle est susceptible.

Dans la seconde moitié du siècle, cette phrase spirituelle et leste n'est plus suffisante. Des besoins généraux, des tempéraments singuliers, réclament un autre instrument. Une phrase ample, sensible, poétique ou éloquente apparaîtra de nouveau, renouvelée ou inventée par de grands artistes. A côté d'elle, subsistera jusqu'à la Révolution, et au delà, la phrase de Montesquieu et de "Voltaire.

Ce type de prose fine et légère est très étroitement adapté à la société qui l'utilise. Remettons-nous donc tout d'abord, devant les yeux, les principales conditions de la vie intellectuelle et sociale du xvine siècle : activité et curiosité des esprits, goût de raison et de critique, goût des idées et de l'examen des idées, défiance croissante de la métaphysique et de la tradition, et de la religion qui est, à la fois, une métaphysique et une tradition ; confiance croissante aux méthodes rationnelles, aux faits, aux inductions, aux sciences du calcul et de l'observation, impatience et griserie de l'intelligence, témérités de raisonnement et hardiesses d'imagination qui troublent ou devancent les exactes méthodes, et remplacent les vérités lentes à se découvrir par une idéologie hâtivement construite. Tout, le bien comme le mal, se rapporte à un besoin intellectuel : le désir du vrai, qui est la marque caractéristique du siècle. De là vient l'effort

pour écarter l'affection, la passion, la poésie, choses qui altèrent la perception en déformant les objets ; l'effort aussi pour amener toutes les conceptions à un degré de clarté vraiment géométrique : le xvme siècle a la passion des idées claires et des enchaînements lumineux. Le cœur se met, pour un temps, du moins, hors de la partie ; les besoins esthétiques sont suspendus. Tant que le siècle regarde tout du point de vue du vrai, ses haines, ses colères, 6'expriment intellectuellement par le trait spirituel, le sarcasme, l'ironie, toutes réductions à l'absurde de l'objet détesté.

Mais ce n'est pas un siècle de purs esprits. C'est une société très réelle, très humaine, composée de créatures qui veulent être heureuses, et qui — détrompées des vieilles croyances dont le bénéfice était de renvoyer la solution du problème hors des limites de l'expérience, en faisant accepter le malheur actuel comme une créance de bonheur sur l'autre monde — s'appliquent activement à la poursuite du bonheur immédiat : elles le placent, étant, comme j'ai dit, intelligentes, dans la connaissance du vrai ; étant de3 êtres de chair, dans la jouissance sensuelle ; vivant dans une nation civilisée et riche, dans la possession de toutes les commodités de la vie. Les mœurs sont très raffinées et très relâchées. Les lois du monde sont très strictes : qui veut y vivre, ne saurait so soustraire à ses usages ; et, s'il est des vices que tolère ou goûte la bonne compagnie, si elle desserre étrangement les liens de l'obligation morale, elle se rattrape sur les manières, sur le langage ; elle reprend sur les formes toutes les libertés qu'elle concède sur le fond des choses ; elle asservit les actes, les opinions, le goût, les paroles à une réglementation tyrannique. Les convenances mondaines sont devenues des lois

;du goût littéraire, et, inversement, les principaux

.es de l'art classique ont participé de l'autorité

convenances de la société. Il y a une régularité,

correction, une technique qui est de bonne com-

oie. D'ailleurs, l'homme de lettres, au xviii6 siècle,

clans le monde, écrit pour le monde, et ne se plaît

à lui-même que parce qu'il plaît au monde.

Ainsi, les conditions sociales déterminent la production littéraire. Elle n'est pas moins modifiée par les conditions politiques. Pour tout dire en deux mots, la censure, les lettres de cachet, les décrets de prise de corps, les arrêts pour brûler les livres au pied du grand escalier du Palais, moi Etienne-Dagobert Tsabcau étant 'présent (c'est l'huissier du Parlement, en 1762), créent aux écrivains la nécessité de s'ingénier, d'être fins, de dire les choses adroitement, indirectement, couvertement, de trouver les demi-mots innocents et révélateurs, les déguisements sûrs et transparents. La Bastille a donné de l'esprit à la littérature du xviii0 siècle.

Voilà donc les caractères généraux de la pensée littéraire en ce temps : intellectualité, politesse, polissonnerie, esprit. Voilà ce que la phrase a fonction de transmettre au public ; et il lui faut s'organiser pour cette fonction.

L'art subsistera-t-il dans cette prose ? En aurat-elle besoin ? Ce monde-là se soucie peu du beau. Le joli, le chatouillement agréable, lui suffisent. On lit vite et on écrit vite. On se contentera, auteurs et public, d'une claire prose algébrique, ayant l'exacte propriété de l'exposition scientifique, d'une piquante prose rapide, ayant le spirituel agrément de la conversation mondaine.

En effet, dans beaucoup d'ouvrages du xviir6 siècle,

il n'y a pas autre chose. Et il n'y a pas d'étude à faire de la prose qui y est employée : analyser la phrase, c'est analyser l'idée. La forme est neutre, translucide.

Mais il y a, pourtant, autre chose chez certains écrivains, et ils ont su créer à leur esprit une forme artistique. Il y a un art du xvine siècle dans la prose, comme il y en a un dans la peinture et dans le mobilier. Le joli, le confortable, le voluptueux, la plaisanterie, l'agrément, la clarté joyeuse de l'esprit : tout cela fait un art délicieux chez AVatteau et chez Pater, et dans les petits appartements de Versailles ou de Trianon : pourquoi n'en serait-il pas de même en littérature ? Il n'y faut pas nier davantage l'art du xvilie siècle. Mais il faut le chercher où il est. Tandis que les grandes machines de poésie et d'éloquence sont aussi froides que les grandes machines d'histoire et de sainteté, toute la puissance et l'originalité artistique sont réfugiées dans les petites choses fines et lestes, et la prose de Montesquieu, celle de Voltaire, fournissent les équivalents de AVatteau et du mobilier Louis XV.

Supposons toutes les intentions qui composent leur esprit : critique, élégance, libertinage, malice ; et toutes les façons d'exprimer ces intentions qui se présentent naturellement en vertu des lois générales de la pensée et du langage : analyse, induction, analogie, exemple, antithèse, ironie, allusion, sous-entendus, détours de style, expressions adoucies ou voilées, ou renversées, griffes rentrées, etc. Jusqu'ici, rien qui soit essentiellement artistique : il n'y a pas un courtisan ou une femme du monde qui ne puisse s'inventer une forme pareille. Mais l'art est, d'abord, dans la perfection de l'usage de ces moyens qui en décuple

l'effet, dans l'aisance du jeu qui rend la sûreté de coup plus saisissante ; et cette supériorité du maniement des procédés naturels d'expression contribue beaucoup à donner, au style de plusieurs ouvrages du xviii6 siècle,

... la grâce, plus belle encor que la beauté.

Je n'ai, pour les exemples, que l'embarras du choix. Voici une page d'un conte d'Hamilton (1). Tarare, pour exécuter l'engagement qu'il avait pris de conquérir la belle Fleur d'Epine, le chapeau lumineux et la jument sonnante, a cherché la demeure de la magicienne Dentue, qui possède tous ces objets merveilleux. Après avoir épié ce qui s'y passait, il a pris quelques mesures pour la fuite ; il retourne, ensuite, se mettre en observation :

Il se posta sur le toit avec les mêmes précautions que le jour d'avant. Il ne savait pas pourquoi ce sac de sel était entre ses mains quelque part qu'il pût aller; mais il s'en aperçut bientôt. Il vit, par la même ouverture, à peu près les mêmes objets, hors que la pauvre Fleur d'Epine lui parut encore plus malheureuse : car, la première fois, elle ne faisait que laver les pieds de Dentillon ; mais alors le petit monstre, après lui avoir voulu faire quelques amitiés, sur le pied du prochain mariage, se mit à grogner comme un cochon, de ce qu'elle avait la hardiesse de rebuter ses familiarités.

La sorcière la força de s'asseoir au coin du feu, tandis que Dentillon, étendu auprès d'elle, mit sa tête sur ses genoux, et s'endormit.

L'infortunée Fleur d'Epine n'osa témoigner l'horreŒ!

^1) Fleur d'Epine, imp. en 1730. Hamil!r>:i mourut en 1720.

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qu'elle en avait; mais elle ne put retenir des larmes qu'il fallait même cacher à la sorcière.

Tarare sentait toutes ses afflictions. Dentue, toujours attentive à ses sortilèges, en remuait la composition avec sa grande dent jusqu'au fond de la chaudière. Elle y jetait, de temps en temps, quelque nouveau poison, en répétant ce qu'elle avait dit la nuit précédente. Tarare voulut y mettre quelque chose du sien, et, par l'ouverture de la cheminée, il y vida son sac de sel. La sorcière ne s'en aperçut que lorsqu'elle voulut en goûter comme pour la première fois : elle tressaillit, en goûta pour la seconde fois, et, trouvant que le maléfice était gâté par un ingrédient qui n'y convenait apparemment pas, elle fit un cri si affreux qu'on eût dit que quinze mille chats-huants avaient crié à la fois.

Elle ôta promptement son chaudron de dessus le feu, et donna un soufflet à l'innocente Fleur d'Epine, qui en pensa tomber à la renverse en réveillant Dentillon : celui-ci lui en donna un autre pour l'avoir éveillé.

Tarare, qui en était témoin, crut avoir reçu cinquante soufflets et autant de coups de poignard dans le cœur. Sa colère prit le dessus de sa prudence; il s'allait perdre pour la venger, si Dentue, après avoir loué son fils d'un si noble ressentiment, ne lui eût ordonné d'aller chercher de l'eau du ruisseau.

— Va, mon mignon, disait-elle; cette vilaine bête prendra mon chapeau pour t' éclairer ; je l'y enverrais bien toute seule, si ce n'est qu'il n'a aucune vertu que quand il est sur la tête d'une fille, et qu'il ne faut pas que celle qui le porte porte autre chose. Va, mon fils, prends la cruche, ne crains point les esprits; ils n'oseraient approcher auand le chapeau luit; et je te promets que tu épouseras cette gueuse, qui fait tant la difficile, dès que tu seras de retour.

— Oui-dà, j'y consens, dit Tarare en descendant, pourvu que ce ne soit qu'à son retour.

ïl ne s'avisa pas de dire cela tout haut. Dès qu'il fut à terre, il courut, en toute diligence, se poster entre la mai-

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son et le ruisseau. A peine y fut-il, quril vit tous les lieux d'alentour éclairés comme en plein midi; la charmante Fleur d'Epine fut le premier objet qui s'offrit à ses yeux; elle lui parut si brillante, malgré l'éclat de son chapeau, qu'il semblait que ce fût elle qui lui prêtât sa lumière. Le petit monstre qui l'accompagnait se traînait à peine sous le poids d'une cruche vide; le petit vilain ne se contentait pas d'être bossu pour faire horreur : il était boiteux comme un chien, et si petit qu'il avait vainement essayé de prendre sa maîtresse sous le bras ; jamais il n'avait pu atteindre qu'à la hauteur de sa poche. Il s'y était attaché, se traînant avec elle du mieux qu'il pouvait; car Dieu sait les enjambées qu'elle faisait pour s'en dépêtrer; son cœur battait si fort de crainte et d'espérance qu'elle n'en pouvait plus lorsqu'elle vint à l'endroit où Tarare l'attendait. Sa vue la fit tressaillir; elle rougit, et pâlit un moment après. Je ne sais s'il vit ces différentes agitations, comme il les expliqua, s'il s'en aperçut; mais, après l'avoir rassurée, se saisissant de Dentillon, il lui enveloppa toute la tête dans son mouchoir ; et, après l'avoir chargé sous son bras, comme on enlèverait un boulet, il donna la main à Fleur d'Epine et s'avança vers l'écurie à grands pas.

Il a fallu prolonger la citation pour donner le temps au lecteur d'être imprégné du charme fin de cette prose. Elle n'a pas un effet qui n'appartienne à la conversation de tous les jours : la condition de sori élégance artistique est presque inanalysa,bie ; c'est une justesse aisée qui la sépare du parler usuel, comme une modification de la courbure de lignes presque im* perceptible classe une commode et un fauteuil dans. le mobilier d'art.

Montesquieu ou Voltaire, plus nerveux, et le pre> mier plus antithétique, s'accommodent davantage de courtes citations. I

Voyez la claire couleur de l'image de la primitive

Rome ; dans le genre sérieux, ce n'est pas moins lumineux et léger que le conte badin de tout à l'heure :

Il ne faut pas prendre, de la ville de Rome, dans ses commencements, l'idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd'hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous du rapport à cet usage.

La ville n'avait pas même de rues, si l'on n'appelle de ce nom la continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient placées sans ordre et très petites; car les hommes, toujours au travail ou dans la Place Publique, ne se tenaient guère dans les maisons.

Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics. Les ouvrages qui ont donné, et qui donnent encore la plus haute idée de sa puissance, ont été faits sous les rois. On commençait déjà à bâtir la Ville Eternelle.

Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres ; ils revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus : cela y causait une grande joie. Voilà l'origine des triomphes, qui furent, dans la suite, la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.

Ce sont là les premières lignes des Considérations de Montesquieu sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains. Comme, vivement, lestement, les notions banales de la grandeur romaine sont écartées, et, par des analogies ingénieuses, par *des raisonnements rapides, par quelques faits intelligemment choisis, une idée claire de l'humilité des commencements de Rome est formée, sur laquelle s'amorcent, pourtant, les principes de la future majesté ! L'éié-

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gance de ce morceau est faite de précision, de simplicité : le vocabulaire est composé de mots exacts, dont l'effet est intense par là même ; aucune intention de noblesse ou de poésie dans l'évocation d'un presti- jf gieux passé ; un ou deux termes, pas plus, donnent t du vol à l'imagination, ceux, justement, qui suggèrent l'avenir de Rome ; le reste ne communique que des idées d'une réalité toute simple, dont le contraste est piquant avec ce que le nom de Rome prépare les esprits à recevoir d'ébranlement.

Ecoutons Voltaire, maintenant, disputer contre l'excommunication des comédiens. Il suppose une conversation de l'intendant des Menus, qui était comme le directeur des théâtres de ce temps-là, avec l'abbé Grizel (1) ; l'intendant demande à l'abbé si Louis XIV qui a dansé des ballets, Marie-Thérèse qui a chanté des ariettes au théâtre de la cour, étaient excommuniés.

— Non, dit l'abbé ; mais les comédiens jouent, dansent ou chantent pour de l'argent.

Sur quoi, l'intendant des Menus s'étonne :

Pourquoi donc Mlle Lecouvreur (2) a-t-elle été portée dans un fiacre au coin de la rue de Bourgogne? Pourquoi le sieur Roinagnesi, acteur de notre troupe italienne, a-t-il été inhumé dans un grand chemin, comme un ancien Romain ? Pourquoi une actrice des choeurs discordants de l'Académie royale de musique a-t>-elle été trois jours dans sa cave ? Pourquoi toutes ces personnes ontelles été brûlées à petit feu, sans avoir de oorps, jusqu'au jour du jugement dernier, et seront-elles brûlées à tout

(1) Ed. Moland, Mélanges, t. XXIV, p. 239.

(2) On refusa de l'enterrer au cimetière, parce qu'elle n'avait pas, avant de mourir, renoncé à sa profession.

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jamais après ce jugement, quand elles auront retrouvé leur corps? C'est uniquement, dites-vous, parce qu'on paye vingt sous au parterre.

Cependant, ces vingt sous ne changent point l'espèce : les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu'on les paye, soit qu'on les ait gratis. Un De Profundis tire également une âme du Purgatoire, soit qu'on le chante peur dix écus en musique, soit qu'on le donne en faux bourdon pour douze francs, soit qu'on vous le psalmodie par charité; donc, Cinna et Athalie ne sont pas plus diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous que quand le roi veut bien en gratifier sa cour ; or, si l'on n'a pas excommunié Louis XIV quand il dansa pour son plaisir, ni l'impératrice quand elle a joué un opéra, il ne paraît pas juste qu'on excommunie ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent, avec la permission du roi de France et de l'impératrice.

La sûreté aisée, avec cette rapidité sobre qui ôte l'idée d'une effusion spontanée (ce serait plus abondant et plus trouble), est, ici encore, la marque de l'art. L'expression filtre la pensée et en amène tout le contenu : arguments, malice, fantaisie, à un degré de limpidité dont l'impression est exquise. Et voilà par où tant de pages du xvme siècle s'élèvent à l'art. Ce n'est pas la grâce attique, ce n'est pas la grâce florentine : c'est une grâce française, moins plastique, moins sévère, plus compliquée, une troisième grâce, originale et forte, encore que toute moderne, et qui peut prendre rang à côté de ses sœurs aînées.

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