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LES RYTHMES ET LES IMAGES

Entrons un peu dans l'analyse de cet art que j'ai défini seulement par son impression la plus générale.

Il ne faut pas s'imaginer, comme on fait souvent, que la phrase du xviii6 siècle, intellectuelle, spirituelle, sèche, si l'on veut, soit abstraite, que les idées y soient notées toujours algébriquement, pour la raison pure, et que les éléments sensibles du langage y soient partout annulés ou négligés. C'est le contraire qui est le vrai. La prose artistique de ce temps n'est pas faite d'une autre étoffe que celle du xvie ou du xixe siècle, et ce sont toujours des suites de sons ou des images qui entrent dans sa composition ; seulement, le choix et l'usage des matériaux esthétiques, sont autres, et subordonnés très strictement à un idéal précis. Jamais style artistique n'a été plus pur, plus énergiquement débarrassé des formes divergentes ou hétérogènes que la tradition recommandait, plus parfaitement réduit à l'unité de caractère.

Que Voltaire et Montesquieu eussent l'oreille fine, it dans les mots reconnussent autre chose que des

signes, fussent attentifs aux sonorités des vocabulaires, aux mesures et aux mouvements qui naissent du groupement des mots, c'est ce qu'on ne remarque pas toujours, et c'est ce qui ne fait, pour moi, aucun doute. Il y a, dans Montesquieu, un rythme plein, très différent du rythme oratoire, qu'on sentira facilement en lisant, à voix haute, par exemple, le chapitre IX des Considérations. Un court échantillon suffira :

... La ville déchirée ne forma plus un tout ensemble; — et, comme on n'en était citoyen que par une espèce de fiction, — qu'on n'avait plus les mêmes magistrats, les mêmes ïixur ailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, — on ne vit plus Rome des mêmes yeux (10), — on n'eut plus le même amour pour la patrie (11), — et les sentiments romains ne furent plus (11).

Dans l'approximative égalité des trois derniers membres, la structure du dernier donne à la phrase une chute nerveuse et brusque (7 -f 4). Ces quatre syllabes : ne furent plus, tombent comme un couperet de guillotine, et décapitent, en quelque sorte, le patriotisme romain. L'écrivain qui a adopté cette brusquerie, ce redoublement du son u, n'est pas un simple idéologue qui arrange des rapports abstraits.

Pour Voltaire, les exemples sont innombrables de sa délicatesse d'oreille et de sa sensibilité aux propriétés sonores des mots. Il n'a laissé perdre aucun des effets qu'il pouvait tirer des noms de ses ennemis, quand ils étaient susceptibles d'amuser l'oreille par la nature des sons et l'arrangement des syllabes. Il n'a pas fait résonner les noms de Desfontaines ou de la Beaumelle ; mais, comme il a vu qu'on pouvait jouer avec les noms de Pompignan, Nonnotte, Patouil-

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let, Tamponet ! Comme il a étoffe le nom de Covelle, en lui conférant le titre sonore de son péché : M. le fornicateur Covelle ! Il a semé à pleines mains, à travers son œuvre immense, les noms de fantaisie, extravagants, baroques, qui emplissent la bouche, en écorchant l'oreille, et réjouissent par le seul 6on de leurs syllabes. L'homme qui a inventé ou adopté Akakia, Cunégonde, Pangloss, frère Pediculoso, M. Clocpitre, M. Cubstorp, M. Beaudinct, et qui, à quatrevingts ans, s'amusait encore à présenter au public un Don Inigo y Medroso y Comodios y Papalamiento, n'était pas fermé à la beauté purement physique du vocabulaire. Ce n'était pas son esprit seul qui recevait les mots. Il introduit quelque part un vieil officier, mécontent d'un avocat ; on lui dit que c'est le bâtonnier :

Bâtonnier! dit l'officier; ah! je le traiterai suivant toute l'étendue de sa charge (1).

Jeu de mot significatifs : retrouver bâton dans bâtonnier, et évoquer bâtonner, c'est la marque d'un homme pour qui le mot n'est pas simplement un signe abstrait, et qui reçoit la sensation vive des sons dont il est formé. C'est par la même raison qu'il appellera un de ses nombreux ennemis le a très inclément Clément » (2).

Voltaire a, dans l'oreille, l'accent de tous les jtyles : il imite à merveille la phrase du bel-esprit, de l'érudit, du pasteur protestant.

Voici Fontenelle sous les traits du secrétaire de

(1) Ed. Moland, t. XXIV, p. 6S2.

(2) T. XXVIII, p. 473.

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l'académie de Saturne. Chacune de ses phrases est une comparaison ingénieuse et rnignarde :

— La nature est comme un parterre dont les fleurs...

— Ah! dit l'autre, laissez là votre parterre.

— Elle est, reprit le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures...

— Eh! qu'ai- je à faire de vos brunes? dit l'autre (1).

Et voici le style de l'érudit qui disserte :

Quelques personnes de considération, pour qui j'aurai, toute ma vie, une déférence entière, m'ont conseillé de ne point répondre à M. Bouillier directement, attendu qu'il est mort il y a deux ans; mais, avec tout le respect que je dois à ces messieurs, je leur dirai que je ne puis être de leur avis, pour des raisons tirées du fond des choses que j'ai expliquées ailleurs; et, pour le prouver, je rappellerai, en peu de mots, ce que j'ai dit dans le deux cent quatre-vingt-quinzième tome de la Bibliothèque Impartiale, page 75, rapporté très infidèlement dans le Journal Littéraire, année 1759. Il s'agit, comme on sait, etc. (2).

On conte que Formey, sous le nom de qui la prétendue lettre fut mise, se demanda plus tard s'il ne l'avait point, en effet, écrite. C'est une légende. Mais Voltaire a saisi, avec une étonnante justesse, le mouvement, la couleur, la densité de cette phrase lourde, empêtrée et visqueuse.

Pour le style d'un pasteur genevois, il l'imite si bien que Jean- Jacques ne reconnut jamais, dans le Sentiment des Citoyens, la griffe voltairknne, et crut

(i Micromegas, ch. II.

(2) Lettre de M. Formey, t. XXIV.. p. 434.

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toujours que l'auteur était Vernet, malgré les dénégations de celui-ci : tant le ton rude, austère, échauffé du zèle calviniste était attrapé, sans défaillance et sans excès, dans cette petite pièce.

Mais, écoutons-le dans son propre et personnel accent. Ses petites phrases trottent, courent les unes après les autres, détachées. Voltaire rejette toutes ce%, lourdes façons d'exprimer les dépendances logiques, et de matérialiser, par des mots-crampon6, les rapports des idées. Il réduit au minimum qu'il est impossible d'éliminer, les conjonctions, relatifs, et tous autres termes de coordination et subordination. C'est le mouvement endiablé du style qui lie les phrases, qui les emporte ensemble, comme dans une farandole où les danseuses ne se donneraient pas les mains, et garderaient leurs distances seulement en suivant la mesure.

Voltaire ne cherche que le mouvement : il se moque des cadences poétiques comme des cadences oratoires. Quand il en met dans son style, c'est par malice, en parodie. Son mouvement, vif et léger, est irrégulier, sautillant, pétulant, parfois un peu fébrile ; mais de cela même se dégage quelque chose qu'on pourrait appeler le rythme voltairien de la prose (1). Les mots y tintent en notes claires, sans tapage et sans confusion.

(1) oc Nous raisonnions ainsi, M. de Boucacous et moi, quand nous vîmes passer Jean-Jacques Rousseau avec grande précipitation :

« — Eh ! où donc allez-vous si vite, monsieur Jean-Jacques ?

« — Je m'enfuis, parce que maître Joly de Fleury a dit, dans un réquisitoire, que je prêchais contre l'intolérance et l'existence de la religion chrétienne.

a — Il a voulu dire évidence, lui répondis-je ; il ne faut pas prendre feu pour un mot.

ce — Eh ! mon Dieu, je n'ai que trop pris feu, dit Jean-Jaeques ; on brûle partout mon livre. »

Etc., etc. (Pot-pourri, VII. T. XXV, p. 267.)

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Voici un endroit où un effet prolongé de paralléiisme crée une cadence plus marquée qu'à l'ordinaire : c'est le début de Jeannot et Colin.

Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à l'école dans la ville d'Issoire, ville fameuse dans tout l'univers par son collège et par ses chaudrons.

Jeannot était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l'année...

Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand ux tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût ; le tout était accompagné d'une lettre à M. de la Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin. Dès ce moment, Jeannot n'étudia plus, se regarda au miroir et méprisa tout le monde. Quelque temps après, un valet de chambre arriva en poste, et apporta une seconde lettre à M. le marquis de la Jeannotière : c'était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin, avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

Cette page délicieuse est toute construite sur les deux noms de Colin et Jeannot, dont la reprise alternée accuse, d'un bout à l'autre, le parallélisme des expressions qui contrastent. Voltaire connaissait bien c* secret- des répétitions qui font chanter la prose : la délicatesse de son oreille l'introduisait spontanément dans une lettre improvisée, la lettre bien connue des Pichon, où le retour incessant de ce nom de Pichon donne à un

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billet, d'ailleurs tout simple, le charme fin d'un bibelot d'art (1). C'était par le même instinct qu'il rythmait une facétie contre PompigTian par la conjonction quand (2), placée au début de toutes les phrases : effet comique qui n'a rien d'intellectuel et qui est tout entier attaché à la sensation répétée. Voyez encore cette variation amusant sur le mot bâiller :

Oe fut le 12 octobre 1759 que frère Berthier (3) alla, pour son malheur, de Paris à Versailles, avec frère Coutu, qui l'accompagne ordinairement. Berthier avait mis, dans la voiture, quelques exemplaires du Journal de Trévoux, pour les présenter à ses protecteurs et protectrices... Berthier sentit, en chemin, quelques nausées; sa tête s'appesantit; il eut de fréquents bâillements.

— Je ne sais ce que j'ai, dit-il à Coutu; je n'ai jamais tant bâillé.

— Mon révérend père, répondit frère Coutu, ce n'est qu'un rendu.

— Comment? que voulez-vous dire avec votre rendu? dit frère Berthier.

— C'est, dit frère Coutu, que je bâille aussi ; et je ne sais pourquoi; car je n'ai rien lu de la journée, et vous ne m'avez point parlé depuis que je suis en route avec vous.

Frère Coutu, en disant ces mots, bâilla plus que jamais. Berthier répliqua par des bâillements qui ne finissaient jamais. Le cocher se retourna, et, les voyant ainsi bâiller, se mit à bâiller aussi ; le mal gagna tous les passants : on bâilla dans toutes les maisons voisines. Tant la seule

(1) A M. Tronchin de Lyon, 29 juillet 1757.

(2) Les quand, notes utiles sur un discours prononcé devant l'Académie française, le 10 mars 1760. « Quand on a l'honneur d'être reçu dans une Compagnie, etc.. Quand, par hasard, on est riche, etc. Quand on ne fait pas honneur à son siècle, etc., etc. » (T. XXIV, p. 111 et suiv.)

;3) Jésuite, rédacteur des Mémoires de Trévoux.

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présence d'un savant a quelquefois d'influence sur les hommes.

Voltaire continue en développant un thème verbal présenté une fois dans la page qui précède : C'est que je bâille aussi. Il en tire un effet d'écho :

Cependant, une petite sueur froide s'empara de ef£j thier.

— Je ne sais ce que j'ai, dit-il, je me sens à la glace.

— Je le crois bien, dit le frère compagnon.

— Comment! vous le croyez bien! dit Berthier. Qu'ontendez-vous par là ?

— C'est que je suis gelé aussi, dit Coutu.

— Je m'endors, dit Berthier.

— Je n'en suis pas surpris, dit l'autre.

— Pourquoi cela, dit Berthier?

— C'est que je m'endors aussi, dit le compagnon (1).

Et, d'un bout à l'autre, les noms propres, renvoyés comme à la raquette, — frère Berthier, frère Coutu; dit Berthier, dit Coutu, — croisent et compliquent le dessin sonore du morceau. Un peu plus loin, quand frère Berthier se confesse, c'est un tintement rythmé, un balancement joyeux des propos : dit le confessé, dit le confessant. Un romancier qui ne vise qu'au dramatique du dialogue, évite ces répétitions. Marmontel se vante d'avoir, dans ses Contes Moraux, supprimé ces fastidieux dit-il, répondit-elle. Voltaire en fait une joie de l'oreille. Il organise musicalement des thèmes verbaux, avec des retours, des développements, des entrelacements expressifs. Ce n'est pas le rythme mathématique de la prose poétique : c'est un arrange-

(1) Relation de la maladie, etc., du jésuite Berthier, t. XXIV, p. 95.

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ment mélodique où les sons et groupes de sons forment des dessins capricieux. Cet art entre pour une bonne partie dans l'effet des contes et facéties de Voltaire. On a trop exclusivement étudié, chez lui, le jeu sur les idées, l'esprit créant entre elles des rapports singuliers : il faudrait insister plus qu'on n'a fait sur ce qu'il a mis d'esprit dans les formes sonores des phrases. n>e n est une des singularités du génie de Voltaire, l'ont eu comme lui en ce siècle, si ce n'est, peut-

ou

être, et après lui, Beaumarchais

Le goût des images, contrairement à ce qu'on attendrait, est très répandu dans ce siècle d'analyse et de critique. Les médiocres écrivains ne l'ont p£s moins que les autres ; mais ils le manifestent plus maladroitement, par des images usées, banales ou fausses.

Il y a, je l'ai déjà dit, deux sortes d'images : celles qui mettent sous les yeux directement les objets du discours; et celles qui les représentent en mettant sous les yeux d'autres objets, analogues, soit essentiellement par leur nature, soit accidentellement par une disposition individuelle de l'écrivain. Dans le premier cas, le style est concret ou pittoresque. Dans le second, il est métaphorique, comparatif ou symbolique.

Les écrivains du xvni0 siècle ont usé beaucoup plus qu'on ne croit communément du style concret. La plupart y étaient conduits par leur philosophie. Les idées sont des sensations transformées : les idées générales sont des collections de sensations. Il n'y a de réel que les sensations particulières, provoquées en nous par les objets du monde extérieur. Ainsi, pour être sûr de bien raisonner, il faut regarder au travers

des idées les sensations qui en sont la matière, au travers des idées générales les objets réels dont elles ne sont qu'un résumé.

Le goût et l'expérience du monde, d'ailleurs, les avertissent qu'en substituant aux abstractions des idées particulières, des faits concrets, ils se font suivre plus aisément d'un public qui redoute l'effort et l'ennui. Ils donnent à la raison l'appui de l'imagination. Ils tiennent l'esprit près de la réalité et l'amusent avec les figures qu'ils en tirent.

Le précepte de ne nommer les choses que par les termes les plus généraux est, il est vrai, donné par Buflton, dans son Discours sur le Style, : il ne représente pas, d'une manière absolue, le style du xviii6 siècle ; il ne vaut que pour le grand style, celui qui vise à la noblesse et à l'éloquence.

Mais ce gr?.nd style a son emploi réglé. C'est un habit de cérémonie, qu'on ne voudrait pas porter tous les jours. Le xviir9 siècle se libère de l'étiquette, de la pompe de Louis XIV ; il se détend et, même, se débraille volontiers.

Et, d'abord, le besoin des esprits, curieux de tout savoir, le laisser-aller du monde, qui s'amuse à tout dire, attaquent la langue du xvne siècle ; cette sévère langue classique, de si fière tenue, faite pour les pensées sérieuses et le beau monde, s'enrichit, mais se change et se trouble étrangement. Dans le vocabulaire de la société et des livres se versent toutes sortes de mots, populaires, étrangers, d'argot, de science, d'arts et métiers (1). On s'habitue à nommer toutes les choses

(1) Je renvoie le lecteur curieux au très intéressant ouvrage de M. Gohin : les Transformations de la Langue française pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Notamment pages 149 à 220 et toutes les listes des pages 320 331. J'emprunte à M. Gohin un certain nombre des exemples que je donne.

par leur nom ; les auditeurs des leçons de physique de l'abbé Nollet ou des cours de chimie de Rouelle, les lecteurs de V Encyclopédie , ne se renferment plus et ne demandent plus que leurs écrivains se renferment dans le vocabulaire général et moral : ils pensent et acceptent, selon l'occasion, les mots de la philosophie, de la législation, de l'agriculture, des mathématiques, de la navigation, de la sculpture, voire de la menuiserie. Ils trouvent naturel qu'on dise un bill quand il s'agit de l'Angleterre, et des icoglans, quand on parle des pages du sultan.

Ils emploient volontiers en métaphores les termes spéciaux, de même que, dans le langage populaire, c'est surtout aux expressions figurées que leurs emprunts s'adressent.

M. le marquis d'Argenson ne se gêne pas pour écrire, dans son Journal : *

La marquise clabaude beaucoup. Le Parlement plus mené par le nez qu'ait jamais été César. Ces trois ministres s'entendent comme larrons en foire.

Et le cardinal ministre de Bernis parlera, dans une correspondance politique, de barboter dans un boudoir, fairt Un trou à la lune ou prendre la lune avec les dents ; il dira qu'il est emmailloté (gêné dans sec mouvements), ou salé (chargé de reproches), que les cartes se brouillent en Pologne, et que l'armée de M. de Soubise est en panne.

D'autres écriront : écharper un discours ; ce chien d'art oratoire ; le temps se passe en picoteries ; grêler sur le persil ; palper des millions ; casser les vitres; gober le brouillard ; enfiler une rue ; en avoir pardessus la tête; c'est une autre paire de manches; ce nyest pas de la petite bière. Et l'on arrive à la verdeur

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de Mrae Roland jetant négligemment, dans une lettre: Je m'en bats l'œil !

Quant aux vocabulaires scientifiques ou techniques, ils fournissent déjà à Mlle Delaunay d'ingénieuses images :

Il (son amoureux) me donnait la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et, dans les commencements de cette connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place. Je vis alors qu'il la traversait par le milieu : d'où je jugeai que son amour était diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré... (1).

Une vérité sera un théorème ; un citoyen, une unité dans la société; les doctrines politiques s'énonceront en termes mathématiques : maximum, minimum, moyenne, raison composée ou raison inverse. Il y aura de la mécanique aussi : des forces vives, motrices, centrifuges, des frottements, des leviers. On parlera du baromètre de V entendement, et de la boussole puîblique. Un tempérament sera combustible ; une philo- |sophie corrosive ; un cerveau bouillonnera, fermen- \tera. La misère sera un cancer ; des préjugés, une jau- %nisse; le luxe, un opium. Les écrivains auront un ; coloris, une manière. Une tragédie sera dans son cadre, quand elle sera terminée. Des idées seront calquées, des sentiments modelés. Il y aura des ombres dans la vie et dans la politique, ou, dans un style, un tapage de vives couleurs. Les dissonances, Vunisson, le diapason, etc., noteront des choses morales.

(1) Mémoires de Mme de Staal-Delaunay, éd. 1821, t. I, p 25.

Le jeu fournira des façons de parler : l'in6tinct fera paroli à la raison ; on liera partie; la politique sera un pharaon, et le politicien un ponte. Déjà Mme de Sévigné voyait Louvois s'apprêter à donner un échec et mat aux ennemis de son maître.

Voici les métiers, maintenant ; les individus seront arc-boutés les uns contre les autres dans l'état social, ou encastrés comme les pièces d'une charpente. Il y aura du placage dans un écrit, ou des soudures. Des tragédies auront une coupe heureuse. On fera des refontes dans l'éducation nationale. On assouplira un esprit comme un cheval de manège. Un sermon aura une charpente de syllogismes. On étoffera un mensonge. L'esprit sera un champ qu'il faudra fumer. Des siècles d'ignorance seront un fumier, qui rendra un pays fertile en grands hommes.

Ces façons de parler se multiplieront à la fin du siècle : elles sont déjà communes dans la première moitié. Le Dictionnaire Néologique en ridiculise plus d'une de cette sorte.

Ainsi le vocabulaire et le magasin des images s'enrichissent. La plupart des gens, hommes du monde ou hommes de lettres, ne font, dans tout cela, que suivre une mode, ou la commodité. Mais, par de telles habitudes, les ressources artistiques de la langue se multiplient ; elle se prête à des effets inusités au siècle précédent et peut devenir l'instrument d'un art original et nouveau.

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