APOLOGUES, CONTES, DIALOGUES, FACÉTIES
Le xvne siècle s'était donné la <r maxime » et le c portrait » pour couler ses observations morales. Le xviii° siècle, pour <r illustrer » la critique universelle des idées et des institutions, organisa Y « apologue » et Y « allégorie », le <r conte », le « dialogue », et ces fantaisies indéfinissables que l'on ramasse sous le nom de a facéties ». Ces sortes d'écrits sont exactement des formes fixes : elles s'offrent à quiconque veut présenter aux gens du monde une idée abstraite ou un ensemble d'idées. L' « allégorie », Y « apologue », sont des métaphores ou des comparaisons développées; le « conte », le a dialogue », la « facétie », sont des cadres disposés pour recevoir les petits faits concrets, les détails pittoresques et vivants qui peuvent réaliser la pensée philosophique.
Fontenelle est le premier qui ait appliqué méthodiquement les formes de l'apologue et de l'allégorie à l'expression des notions métaphysiques ou scientifi-
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ques, en même temps que la forme du dialogue. Dans ses Entretiens sur la Pluralité des Mondes, voici par quelle ingénieuse fiction il rend sensible à cette marquise, dont il n'exigeait, pour comprendre le système de l'univers, que l'attention qu'elle pouvait donner à un roman, l'idée abstraite et difficile de la relativité de la durée : il imagine un jardinier dans un jardin où il y a des roses. Les roses ne voient pas changer le jardinier, elles naissent, elles meurent, et il reste le même : chaque jour, il est là. Elles disent donc : a Le jardinier ne meurt pas. Pendant plus de a quinze mille âges de roses », on ne l'a pas vu changer, a Eternellement » il vit, sans changer. » Notre éphémère vie humaine est l'éternité des roses (1).
Dans un autre ouvrage, Fontenelle exprimait cette pensée :
(( Assurez-vous bien du fait avant de vous inquiéter de la cause... Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. »
Voici 1' a apologue » charmant dont il illustrait sa remarque et son conseil :
(( En 1593, le bruit courut que les dents étaient tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans; il lui en était venu une d'or à la place de ses grosses dents. Horstius, professeur de médecine dans l'Université d'Helmstadt, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie mira-
(1) 5' soiî,
culeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurezvous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolstetetus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre gFand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse; mais on commença à faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre (1).
Gomment oublier, après cela, la maxime de « s'assurer bien du fait avant de rechercher la cause »? Chaque fois que l'on pensera à la a dent d'or », l'évidence et la sagesse du conseil apparaîtront à tout esprit bien fait.
.Ce fut une « manière » dans tout le siècle que d'envelopper ainsi les vérités philosophiques. Montesquieu inventait une histoire des Troglodytes pour proposer quelques idées sociales et politiques (2).
Voltaire, reprenant l'idée de la relativité des grandeurs et de toutes les notions humaines, créait l'habitant de Sirius, Micromégas, haut de cent vingt mille pieds de roi, et le secrétaire de l'Académie de Saturne, qui n'a que mille toises. Rien, sur la Terre, n'est visible à leurs yeux. Enfin, avec un bon microscope, le Saturnien a distingué « quelque chose d'impercep-
(1) Hist. des oracles, 1" p., ch. 4.
(2) Lettres Persanes, 11 et suiv.
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tible qui remuait entre deux eaux sur la mer Baltique: c'était une baleine ».
« II la prit avec le petit doigt fort adroitement, et, la mettait sur l'ongle de son pouce, il la fit voir au Sirien qui se mit à rire... de l'excès de petitesse dont étaient les habitants de notre globe (1) ».
Pour poser le problème de la Providence, Voltaire, dans Zadig, reprend le vieux conte oriental de T a Ange et l'Ermite », et c'est à un conte chinois, transcrit par le Père Du Halde, qu'il emprunte, dans le même roman, l'illustration de la légèreté des femmes.
D'un bout à l'autre de son œuvre si diverse, il se découvre inépuisable inventeur de paraboles, apologues, allégories ou anecdotes didactiques. Ce n'est pas en métaphores, mais en symboles qu'il éprouve le besoin de réaliser ses idées.
Veut-il dire que l'encyclopédie ne doit pas être condamnée parce que tout n'y est pas bon? 11 fait dire au roi par un courtisan :
(( Sire..., il y avait, à votre souper, deux ragoûts manques ; nous n'en avons pas mangé, et nous avons fait très bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts? (2) ».
C'est un apologue sommaire. En voici un, un peu plus détaillé, pour faire éclater l'inconvenance de louer Shakespeare en France :
(( Figurez-vous, messieurs, Louis XIV dans sa galerie
(1) Micromégas, ch. 4.
12) De V Encyclopédie, XXIX, p. 327.
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de Versailles, entouré de sa cour brillante ; un Gilles, couvert de lambeaux, perce la foule des héros, des grands hommes et des beautés qui composent cette cour ; il leur propose de quitter Corneille, Racine et Molière, pour un saltimbanque qui a des saillies heureuses, et qui fait des contorsions. Comment croyez-vous que cette offre serait reçue? (1) ».
Pour engager à se a conformer aux temps », il conte l'aventure, plus ou moins embellie, du pauvre M. de Montampuis, cet estimable recteur de l'Université de Paris, qui, mourant d'envie de voir jouer une tragédie de Racine, au lieu d'aller ouvertement à la Comédie comme tous les honnêtes gens, — à quoi nul n'aurait trouvé à redire, — s'avisa, par déférence pour un préjugé barbare et suranné, de se déguiser en femme, et fut reconnu, hué, houspillé, finalement conduit au violon, avec grand scandale et dérision.
Ainsi tout se transforme en fable pour Voltaire : il est vraiment le seul second tome de La Fontaine que nous ayons.
Diderot et Rousseau mettront en parabole la thèse de l'indifférence religieuse : Dieu existe peut-être, mais il n'est pas évident à la raison; s'il existe, il est tout bon ; il ne pourra donc pas punir l'honnête homme qui n'aura pas cru en lui, parce que sa raison ne lui commandait pas d'y croire. Cela devient l'histoire d'un jeune homme endormi au bord de la mer sur une planche ; le flot l'enlève pendant son sommeil et le porte vers un rivage inconnu où un bon vieillard l'accueille en lui disant :
— Tu me niais ; mais comme, raisonnablement, tu
(1) Lettre à l'Académie Française, t. XXX, p. 369.
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ne pouvais pas me connaître, je ne suis pas fâché contre toi.
Tout le monde, en ce temps-là, parle par paraboles ou par fables. A ses amis qui lui demandent, au Grandval, chez le baron d'Holbach, ce qui vaut le mieux, du génie ou de la méthode, l'abbé Galiani répond par un récit amusant : le Coucou, le Rossignol et l'Ane.
C'est le procédé des dessinateurs satiriques et des caricaturistes, le procédé de la fameuse image qui résumait les résultats d'une assemblée de notables en montrant le contrôleur général en face d'une bande de dindons.
— A quelle sauce voulez-vous être mangés ?
— Mais nous ne voulons point du tout être mangés.
— Vous sortez de la question.
Une partie de la puissance du Figaro de Beaumarchais vient de ce que cette œuvre a fourni de symboles des abus sociaux ou des travers humains. Le couplet de Basile sur la calomnie est une allégorie. La modification qu'il propose d'un proverbe : « Tant va la cruche à l'eau qu'elle s'emplit », est une autre allégorie sommaire. Le monologue tapageur de Figaro n'est point une analyse d'états d'âme : c'est un résumé satirique, dans une personnification symbolique, de tous les griefs des gens éclairés du temps contre l'ancien régime.
Le conte n'est souvent qu'un apologue développé, s une allégorie prolongée. On peut ranger dans cette j catégorie toutes les narrations de choses imaginaires ! et impossibles, voyages fantastiques, contes orientaux,
contes de fées : la Vision de Mirza d'Addison ; *e Conte du Tonneau de Swift ; le Micromégas et le Pot pourri de Voltaire, ou ce qu'il intitule le Blanc et le Noir ; l'Histoire des Sévarambes de Denis Vaira&se, et tant d'autres récits où l'idée s'exprime, voilée et pourtant claire, dans d'étranges ou extravagantes formes.
Mais, souvent, le conte est la figuration, non point symbolique, mais réaliste, des idées : c'est-à-dire que l'auteur illustre ou démontre son idée en présentant les faits moraux et sociaux dont elle est l'abrégé. J'ai déjà dit ce que Voltaire savait mettre de réalité dans ses expositions directes de thèses philosophiques. Je ne veux plus ici que montrer les procédés généraux de structure et d'agencement de cette forme littéraire.
Il y a deux sortes de « contes » philosophiques : ceux où la narration, construite indépendamment de toute idée, sert de carcasse à supporter toute sorte de satires et de critiques qu.3 l'auteur fait éclater successivement comme des pièces d'artifice, et ceux qui sont construits pour démontrer par toutes leurs parties une thèse définie.
Le premier modèle serait bien représenté par l'Angola du chevalier de la Morlière. Sous le voile diaphane d'une fiction orientale et féerique, ce sont les mœurs et les modes de Paris qui sont décrites; l'intrigue au fil très léger est une suite d'aventures galantes. Mais, là-dessus, l'auteur a piqué la satire des gouvernements, des cours, des ministres, de la diplomatie, des géographes, de l'opéra, du public, des livres, et de je ne sais combien d'autres choses.
Lisez aussi les Voyages de Scarmentado ou la Princesse de Babylone, deux contes de Voltaire; dans le premier, la curiosité d'un voyageur, dans le second, les amours fidèles d'un prince et d'une princesse qui
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se poursuivent à tour de rôle à travers le monde, fournissent un dessin de narration, où Voltaire trouve le moyen de nicher toutes les choses et une partie des personnes qui ne lui agréent pas : la métaphysique, la guerre, les jésuites, la censure de Bélisaire, Coger, Larcher, Fréron, que sais-je encore ? C'est une fusillade incessante, ou, si vous préférez, un jeu de massacre : à chaque chapitre, à chaque phrase, un des c bonshommes » fait la culbute.
La seconde forme est plus artistique et moins facile, (y II s'agit de recueillir dans la vie tous les faits qui appuient ou réfutent une doctrine, et de les présenter dans la lumière la plus favorable. Candide est le chefd'œuvre du genre. Voltaire veut réfuter Yopti- ?nisme : <r Tout est bien en ce monde. » Il a le choix entre l'optimisme anglais, Pope, ou l'optimisme allemand, Leibniz. Il choisira Leibniz, parce que sa terminologie est plus éloignée de la langue commune, donc prête mieux à la parodie, et parce qu'il présente une forme plus outrée de la doctrine ; il ne dit pas : a tout est bien en ce monde », mais a tout est au mieux dans le meilleur des mondes ».
Ayant choisi la forme allemande et leibnizienne de l'optimisme, il la localisera en Allemagne, dans un château de Westphalie ; il la réalisera dans un docteui allemand, Pangloss. Pour que ce docteur ait occasion de s'expliquer, il lui faut un disciple à catéchiser, qui lui propose des difficultés : voilà Candide. Mais pour que l'ouvrage devienne un roman, il faut de l'amour : donc Cunégonde ; un amour traversé : donc un père, une mère, un frère de Cunégonde, de nobles parents qui méprisent l'humilité de Candide.
Lancé dans, le monde, Candide connaîtra tous les maux de la vie et de la nature : mal moral, mal social,
mal physique, inégalité sociale, oppression sociale, discipline prussienne, guerre, massacres, pillages, fanatisme des sectes, maladies, tempêtes, tremblement de terre de Lisbonne (c'est le fait dont la secousse a cristallisé toutes les idées de Voltaire sur l'optimisme, jusque-là diffuses), inquisition et bûchers, cruautés, viols, vols. Vanité ironique de la bonté : l'homme charitable se noie et le coquin est sauvé. Par lui-même, par Cunégonde, Pangloss, la vieille, tout cela lui est révélé. L'Allemagne, la Hollande, le Portugal, l'Espagne, l'Italie, le Maroc, la Turquie, la Crimée, sont visités. Partout, l'homme est mauvais et misérable, la société mal faite, et la nature impitoyable. Candide, le doux Candide, est contraint, par les circonstances, à être deux fois meurtrier. Peut-être le Nouveau Monde sera meilleur ? Le Nouveau Monde présente à Candide les mêmes vices, les mêmes douleurs : il ne se distingue de l'Ancien que par l'anthropophagie des sauvages et l'esclavage des nègres. Il n'y a de bonheur et de vertu que dans l'Eldorado, un pays enchanteur, qui n'existe pas. On retourne en Europe : même les pays où l'on est le moins mal ont leurs misères; en France, on assassine les rois, en Angleterre, on fusille les amiraux.
Restent les conditions à passer en revue après les pays : Candide a été pauvre, il est riche, il redevient pauvre. Le gueux est injurié et battu ; le riche, flatté et volé. Rois, seigneurs, vizirs, moines, filles de joie, tous sont misérables. Le moins malheureux est miné par l'ennui.
Ainsi est démolie, pièce à pièce, la thèse de l'optimisme par le défilé grotesque et lamentable des réalités du monde terrestre.
Mais Voltaire ne prétend pas édifier le pessimisme
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Bur les débris de l'optimisme. Il introduit donc de la bonté çà et là, de la douceur, des hommes qui veulent bien faire, et qui ne pèchent que par la contrainte des circonstances : le charitable anabaptiste, le dévoué Cacambo, le doux et fidèle Candide, plusieurs fois homicide, mais qui ne ferait pas de mal à une mouche, et qui épouse sa Cunégonde flétrie, laide et acariâtre, pour ne pas lui faire de la peine en la repoussant, autant que pour faire enrager son orgueilleux beau-frère. En France, il y a plus de tracasseries et de petites vilenies que de méchanceté offensive et sanglante. Un bon Turc sait être heureux dans la pauvreté, par le travail.
Le monde est un mystère. Il n'est pas le meilleur possible; il n'est pas le plus mauvais possible. Laissons-là les rêves métaphysiques et travaillons à l'améliorer : cessons de raisonner, dit Candide, et « cultivons notre jardin d. L'explication du mal, personne ne la donnera; mais par l'activité pratique, par la coopération sociale, les hommes peuvent diminuer la quantité du mal.
Voilà comment se construit en forme de conte une démonstration philosophique : tous les personnages, tous les épisodes, servent au raisonnement et contribuent à opérer la persuasion.
S'agit-il de montrer les vices de l'institution monastique? Diderot bâtit sa Religieuse. Rousseau réalise, dans sa Nouvelle Héloïse, la critique morale de la société française : la fable principale s'oppose aux mœurs mondaines qui tolèrent l'adultère et permettent le plaisir sans amour. Marmontel, Saint-Lambert, nombre d'autres, prennent la forme du conte pour proposer leur morale ou leur philosophie. L'archéo-
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logie même, dans le Jeune Anacharsis du bon abbé Barthélémy, se déguise en roman.
Fontenelle et Fénelon avaient employé la forme du dialogue des Morts, d'après Lucien. Voltaire l'élargit. Il fait dialoguer toutes sortes de personnes : des anciens, Lucrèce et Posidonius, Epictète et son fils, des modernes vivants ou irréels, le comte de Boulainvilliers, l'abbé Couet et Fréret, l'abbé Grizel et un intendant des Menus, un brahmane et un jésuite, un plaideur et un avocat. Il mêle les morts et les vivants, il fait rencontrer au Capitole Marc-Aurèle et un Récollet, ou venir Tullia, fille de Cicéron, à la toilette de Mme de Pompadour. Il se met à l'école de La Fontaine pour écouter l'entretien du chapon et de la poularde. Il exerce une fantaisie charmante, qui voile une vigoureuse logique, dans l'invention de ces interlocuteurs.
Montesquieu, d'Alembert, Diderot, firent des dialogues. Rousseau même s'y essaya.
Cette forme est préférable à celle du conte, avec laquelle elle peut, d'ailleurs, s'unir, quand il ne suffit pas de présenter des faits, et qu'il en faut éclaircir ou en discuter l'interprétation. Ainsi l'optimisme se réfutera bien par un conte. Mais, pour l'existence de Dieu ou pour l'immortalité de l'âme, le dialogue sera plus efficace.
Dans le dialogue, l'art est de combiner l'expression de l'humour des personnages avec la conduite de l'argumentation. Il faut donc choisir des interlocuteurs dont les caractères ou les professions fournissent
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des points de vue favorables au raisonnement, comme quand le fanatisme ou l'ignorance d'un moine ou d'un théologien donnent des formes outrées et absurdes aux idées que Voltaire désire réfuter. Mais, surtout, il faut résumer chaque thèse en formules claires, d'une vérité ou d'une absurdité palpable, qui se gravent ineffaçablement dans l'esprit.
(( Acrotal. — Oh! le bon temps que c'était quand les écoliers de l'Université, qui avaient tous barbe au menton, assommèrent le vilain mathématicien Ramus, et traînèrent son corps nu et sanglant à la porte de tous les collèges pour faire amende honorable 1
(( Ariste. — Ce Ramus était donc un homme bien abominable? Il avait fait des crimes bien énormes?
(( Acrotal. — Assurément : il avait écrit contre Aristote; et on le soupçonnait de pis. C'est dommage qu'on n'ait pas assommé aussi ce Charron qui s'avisa d'écrire de la sagesse, et ce Montaigne qui osait raisonner et plaisanter. Tous les gens qui raisonnent sont la peste d'un Etat (iy».
Ainsi posée, la question est déjà résolue. Et voici une conclusion qui se passe de longue démonstration :
ce le bachelier. — Hé là, hé! monsieur le sauvage, encore un petit mot : croyez-vous, dans la Guyane, qu'il faille tuer les gens qui ne sont pas de notre avis?
« le sauvage. — Oui, pourvu qu'on les mange (2). »
Car, en Europe, comme a dit souvent Voltaire, un 'pendu n'est bon à rien, ni un brûlé, ni un roué.
(1) T. XXIV, p. 273.
(2) T. XXIV, p. 271,
Le mot du sauvage éclaire l'odieuse inutilité du sang versé dans la répression des hérésies et doctrines libertines.
Il y a un art de résumer la pensée de l'adversaire de façon qu'elle est réfutée aussitôt qu'exposée :
« Ce Rousseau préfère hautement les marchands de vin aux histrions. Il ne veut pas que, dans sa patrie, il y ait des comédies, mais il y veut des cabarets ; il regrette ce beau jour de son enfance où il vit tous les Genevois ivres. »
Cette petite phrase, piquée dans la Lettre sur les Spectacles^ la dégonfle instantanément.
ce Nous serions les maîtres du monde 6ans ces coquins de gens d'esprit », dit le défenseur de la théologie et de l'intolérance.
« Je me serais battu contre lui si j'avais été plus fort » : simple mot qui révèle tout le mystère de la guerre.
(( l'avocat. — Ah! si vos pupilles étaient nés à Guignesla-... au lieu d'être natifs de Melun près Corbeil !
(( le plaideur. — Hé bien! qu'arriverait-il alors?
(( l'avocat. — Vous gagneriez votre procès haut la main : car Guignes-la-... se trouve située dans une coutume qui vous est tout à fait favorable; mais, à deux lieues de là, c'est tout autre chose.
(t le plaideur. — Mais Guignes et Melun ne sont-ils pas en France?... Par quelle étrange barbarie se peut-il que des compatriotes ne vivent pas sous la même loi?...
(( l'avocat. — Ce que vous demandez est aussi impossible que de n'avoir qu'un poids et qu'une mesure. Comment voulez-vous que la loi soit partout la même, quand la pinte ne l'est pas?... (1) »
g) T. XXill, p. 4M.
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En quelques mots, la cause de l'unité de législation est gagnée, et à la fois, faisant coup double, Voltaire impose avec la même clarté l'unité des poids et mesures.
Outre l'apologue ou l'allégorie, le conte, le dialogue, le xviii6 siècle a connu des formes multiples et diverses, extrêmement libres et souples, qu'on peut grouper sous le nom élastique de facéties. Elles consistent essentiellement à se substituer pour l'exposition ou la discussion des idées un personnage réel, mort, ou de fantaisie, dont on conserve l'humeur et le langage, parfois presque jusqu'à la stricte vraisemblance, le plus souvent en entremêlant la vraisemblance et la bouffonnerie. Souvent aussi le raisonnement est retourné, et les réfutations se font par des apologies ironiques, et inversement.
Pascal, en mettant le masque du Provincial, Boileau, par son arrêt burlesque, indiquaient le genre. Il fleurira avec exubérance au xviii6 siècle.
On aura, dès 1714, le Chef -a1' Œuvre d'un Inconnu, avec les Remarques Savantes du Docteur Mathanasius, Pour se moquer de la pesante et diffuse érudition des philologues, de leur entêtement à trouver dans leurs textes mille choses qui n'y ont jamais été, Saint-Hyacinthe suppose un petit poème très court et bien clair, sur lequel un docte docteur écrit un volume de commentaires, en y découvrant, à tort et à travers, des sens mystérieux et profonds.
Un autre écrit la Lettre d'un Garçon Barbier à l'abbé Desfontaines : un autre, pour discuter une pièce nouvelle de La Chaussée, lui adressa une Lettre d'un
Archer de la Comédie-Française. Maupertuis fait écrire un horloger anglais à un astronome de Pékin. La Mettrie fait parler un savant chinois Fum-Ho- Ham contre les médecins de Paris ; et, quand il renouvelle son attaque, c'est sous le titre énigmatique : Ouvrage de Pénélope, et sous le nom mystérieux d'Àletheius Demetrius. Le roi de Prusse fera le Panégyrique de Jacques-Mathieu Reinhart, maître cordonnier, et un très peu catholique Mandement de Monseigneur V archevêque d'Aix.
Quand Montesquieu voudra combattre l'esclavage, il fera semblant d'en produire l'apologie : et, au lieu de condamner directement l'Inquisition, il écrira la très humble remontrance d'une jeune Juive de dixhuit ans, brûlée à Lisbonne, aux Inquisiteurs d'Espagne et de Portugal. Rousseau, lui-même, tentera de s'égayer dans la Vision de Pierre de la Montagne.
Mais ici, encore, le grand artiste sera Voltaire. Nul ne pourra rivaliser avec cette invention toujours jaillissante de noms cocasses, de circonstances piquantes, et de calembredaines de toute sorte.
Ce seront des lettres : un jour, il prendra le caractère et la signature du Romain Mcmmius, un autre jour, d'un avocat de Besançon ou de Y archevêque de Cantorbéry. Il sera M. Cubstorp, pasteur de Hehnstad, écrivant à M. Eirkerf, pasteur de Lauvtorp, ou M. Eratou écrivant à M. Clocpitre, et puis M . Clocpitre écrivant à M. Eratou.
D'autres fois, ce seront des discours. Discou?'s de maître Belleguier, ancien avocat. Discours d' Anne du Bourg à ses juges. Discours aux confédérés catholiques de Kaminieck en Pologne, par le major Kayserling, au service du roi de Prusse.
Des sermons. Sermon du rabbin Akib. Sermon
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prononcé à Bâle, le 1er juin de Van 1768, par Josias Rossette. Homélies du pasteur Boum. Sermon du papa Nicolas Charisteski, prononcé dans l'église de sainte Foleranski, village de Lithuanie, le jour de sainte Epiphanie.
Des plaidoyers. Plaidoyer pour Genest Ramponeau, cabaretier à la Courtille, contre le sieur Gaudon.
Des mandements d'archevêques et de muftis, un rescrit de l'empereur de Chine, un décret de la sacrée congrégation de Rome, un extrait des nouvelles à la main de la ville de Montauban ; des consultations de médecins, procès-verbaux d'académies, prônes ou conversations de curés, etc., etc.
Un réquisitoire d'avocat général au Parlement, avec parodie du style du Palais : Orner de Fleury, étant entré, ont dit...
Il racontera la maladie, la confession, la mort, et Yapparition du Jésuite Berthier, qui se portait très bien. De la fabrique de Ferney viendront encore la Canonisation de saint Cucufin, frère d3 Ascoli, par le pape Clément XIII, et son apparition au sieur Aveline, bourgeois de Troyes, mise en lumière par le sieur Aveline lui-même; ou bien une Instruction d,u gardien des capucins de Raguse à Frère Pédiculoso, partant pour la Terre Sainte.
Pour discuter certaines questions d'histoire naturelle, génération spontanée, fossiles, etc., il empruntera la plume du R. P. l'Escarbotier, par la grâce de Dieu, capucin indigne, prédicateur ordinaire et cuisinier du grand couvent de Clermont en Auvergne. Il faut bien qu'il y ait un R. P. l'Escarbotier, puisqu'il va être question d'expériences sur les colimaçons. Nous aurons donc des lettres du R. P. l'Escarbotier au R. P. Elie, carme chaussé, docteur en théologie, et les
réponses de celui-ci, pliïs un discours du physicien de Saint-Flour, avec une réflexion de l'éditeur.
Pour discuter la question des miracles et houspiller quelques individus qu'il n'aime pas, il invente toute une correspondance, lettres de M. le proposant au professeur CL, de M. Beaudinet, de Covelle, etc. Et, dans ces lettres, dénient toutes sortes d'originaux vivante ou imaginaires, professeurs, militaires, pasteurs, citoyens de Genève, le consistoire et M. le modérateur, Montmillon, Needham, Jean- Jacques, Covelle, Mlle Ferbot, M. du Peyrou, M. Beaudinet, le capitaine Durost, l'Anglais qui n'ouvre la bouche que pour résumer en ces mots son sentiment sur une thèse de théologien : Do you corne from Bedlam, you, boobyî
C'est là, plus encore que dans les romans, que l'art de Voltaire est prodigieux : il y a dans ces rogatons, comme il les appelait, une vie extraordinaire, un grouillement de gens de toutes conditions, marqués chacun d'un trait net, parlant chacun avec l'accent de son état, une création infatigable de mots bouffons ou satiriques, de coq-à-l'âne, de saillies imprévues, d'imaginations saugrenues : là-dessus, Voltaire jette à pleine main les actualités mordantes, les méchancetés salées, et tous ces ingrédients se mêlent, en proportions infiniment variables, à la discussion des idées.
Là est l'attrait pour un auteur, le piquant pour un lecteur de cette forme souple : on y fait ce qu'on veut, et jamais le ton ne se soutient ni ne se prévoit. Tantôt l'invention se réduit à un titre amusant ; tantôt elle pousse, au travers des expositions sérieuses, toute sorte de lestes croquis ou de fantaisies malicieuses.
Au milieu d'un grave examen sur les religions, tout d'un coup, un juif, « fouillant dans sa poche sale et grasse », nous fait passer devant les yeux les habitants
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de ces ghettos de Hollande ou d'Allemagne que Voltaire connaissait bien : car il avait souvent été en affaires ou aux prises avec eux, et il avait vu leur geste quand ils lui présentaient un compte ou un billet.
Ou bien c'est un cabaret de la rue Saint-Jacques, où un moine entre pour boire un coup et caresser Fanchon ; ou bien le comptoir de M. Gervais, cafetier et libraire à Romorantin, chez qui les bénédictins voisins viennent prendre leur café et feuillettent les brochures.
Ou bien c'est une douzaine de paysans assemblés sous un de ces tilleuls qu'on appelait des rosnys (parce qu'ils avaient été plantés par Sully) pour entendre lecture d'un édit de Turgot.
C'est là, enfin, que le style court sur les rythmes les plus légers, que les mots tintent comme des grelots fous, de façon à donner les effets les plus capricieux et les plus imprévus.
Tout le monde n'a pas le génie de Voltaire ; mais tout le monde peut manier les procédés fondamentaux du genre ; de là, ces centaines de pièces, feuilles, libelles, où des gens cl? tout talent et de tout esprit essaient d'égayer les écrits didactiques ou polémiques. Les habitudes prises persisteront pendant la Révolution, et lorsque Camille Desmoulins feindra de traduire Tacite, ou que Hébert fera « gueuler » le Père Duchêne, marchand de fourneaux, ils seront dans la tradition littéraire de Montesquieu et de Voltaire.
Au xixe siècle, deux rares artistes la continueront : Paul-Louis Courier, sous son masque de vigneron tourangeau, et M. Anatole France, en faisant monologuer et dialoguer de omni re l'abbé Jérôme Coi-
gnard, M. Bergeret, M. Masure et tant d'autres originaux délicieux.
Tous ces rogatons et petits pâtés, comme disait Voltaire, sont, si l'on veut, de petits produits de l'art du XVIIIe siècle, adaptés à l'utilité journalière. La littérature y sert à l'amélioration sociale. C'est de l'art industriel. Nous savons, aujourd'hui, qu'il ne faut pas le dédaigner et que, souvent, ses productions sont plus originales, plus charmantes que celles du grand art académique qui ne s'abaisse pas jusqu'à la vie. C'est le cas pour la littérature du xviir3 siècle.