‹ L'art de la proseChapitre 23 sur 31 · MOUVEMENTS ET RYTHMES · texte numérisé non relu

MOUVEMENTS ET RYTHMES

La clé de la prose du xix? siècle, ai- je dit. c'est 1'.:-.'. Tous les éléments de la phrase ont été refor: ou étudiés en vue de l' us aire artistique : de là ce caractère généra: de l'e:uulei des mots et des images, qu'or, peu: der.uir la prédominance des associations esthétiques sur les rapports logiques, la subordination de l'exactitude grammaticale à l'intensité pittoresque ou poétique. C es: .à la conclusion qui se dégage de-s études précédentes.

Ou n'aura donc mas oie peine à comprendre que, dans l'assemblage de ces éléments, dans la structure de la phrase, dans la succession des n'arases et leur dérculemeu: progressif, il ne sutùse ras de considérer les rapports intellectuels, la justesse svr.'axioue. le

çrrouuenient e: ce composition aes images rourmes nar

L'enveloppement e: le renforcement des images uar l'harmonie iu style es: un des caractères communs à les grandes proses du xix- siècle. On est arrive, sur ce point, à une richesse, à des finesses d'effets insoupçonnés.

La cadence oratoire a été délaissée. Elle n'a plus guère été, sauf chez des philosophes, moralistes ou critiques, insuffisamment artistes, qu'un moyen d'imitation réaliste, ou même de parodie, lorsqu'il s'agissait, pour le romancier, de rendre à l'oreille la sensation des discours qu'il rapportait ou résumait.

Le seul rythme du discours du comice agricole suffit, dans Madame Bovary (1), à faire éclater la pauvreté odieuse de la pensée officielle :

<( Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même, en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives sapaient audacieusement les bases... »

Même il ne faudrait plus se contenter de compter les syllabes pour faire apparaître les bases numériques de ces proses. Toutes sortes de correspondances, allitérations, consonances, éclat ou étouffement des sons, poids ou légèreté des syllabes, accélérations ou ralentissements des mesures, symétries ou inégalités des groupements, concourent ici à la qualité musicale de la phrase. Elle est le principal instrument d'idéalisation et de poésie qui, n'ôtant rien à la réalité des peintures, leur ôte la vulgarité et la sécheresse du réel, et leur communique un pouvoir presque illimité de suggestion et d'émotion.

C'est le rythme et l'harmonie qui font la souveraine

(1) Page 157.

beauté des mots pittoresques assemblés, à la fin d'un paragraphe, dans cette simple ligne que j'ai citée :

u Trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots. »

C'est un effet rythmique, qui, dans le morceau de Flaubert, que j'ai cité au commencement de ces études, ferme le développement avec une vigueur prodigieuse. « Ainsi se tenait — devant ces bourgeois épanouis — ce demi-siècle de servitude. » Une brève mesure, suivie de deux groupes antithétiques, contenant deux images : l'une matérielle, l'autre morale, et qui s'équilibrent exactement : c'est une cadence courte et nerveuse.

Otez la caresse musicale de la phrase, dans la Prière sur l'Acropole ; que ne perdraient pas les fines colorations du style ? Le sentiment même, subtilement inclus à cette musique, ne s'évaporerait-il pas avec elle?

(( Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens, bons et vertueux, qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil, les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonde d'herbes ondulées, se mire le ciel. »

Dans ces proses merveilleuses, l'élément le plus personnel est fait de cette harmonie.

Les précédés pittoresques ou intensifs sont, en quel-

que sorte, à tout le monde. Mais chaque prose a sa musique, et, dans l'unité complexe de notre impression, c'est cette musique qui, souvent, fait la couleur diverse des phrases, et différencie des images de même nature ou des procédés identiques d'expression.

La prose des Travailleurs de la Mer nous fait entendre toutes les harmonies des vers de la Légende, des C ont émulations , ou des Châtiments : quelque chose de plus même, de plus brusque, de plus libre, de plus personnel ; car le poète, dans la prose, est délié des cadences traditionnelles auxquelles, malgré tout, il ne peut dérober son vers, et n'est plus obligé de rompre le rythme individuel de sa forme à des mesures toutes faites.

Tous les nerfs de Michelet passent dans sa phrase frémissante, sensuelle, électrique, féline. Flaubert enregistre ses images sobres et puissantes dans un rythme ferme, clair, riche sans fioritures, à la fois large et carré, un rythme classique, non pas au sens littéraire, mais plutôt au sens que l'histoire de la musique donne au mot (1). Chez Daudet, dans ses Contes, c'est quelque chose comme un chant de cigale, une mélodie claire, pure et grêle. Zola, dans les œuvres où il essaie de trouver une notation serrée et réaliste, comme la Conquête de Plassans, ne se soucie guère du rythme de la phrase. A mesure qu'il s'abandonne à sa puissance d'invention poétique, il cherche davantage les effets de mouvement et de sonorité. Ce grand peintre des masses et des cohues les exprime par le dessin de ses phrases :

(( Près de trois mille charbonniers étaient au rendez-

(1) Etudier, par exemple, la tableau de Carthage, la nuif. (Salammbô, page 347.)

vous, une foule grouillante, des hommes, des femmesj des enfants, emplissant peu à peu la clairière, débordant au loin sous les arbres; et des retardataires arrivaient toujours; le flot des têtes, noyé d'ombre, s'élargissait jusqu'aux taillis voisins. Un grondement en sortait, pareil à un vent d'orage dans la forêt immobile et glacée (1). »

Le début de la phrase indique l'idée : près de trois mille charbonniers étaient au rendez-vous : il n'y a là aucun effet d'art ; mais, dans la suite, ces appositions, ces propositions qui s'ajoutent, se surchargent, — unt foule grouillante, — des hommes, des femmes, des enfants, — emplissant peu à peu la clairière, — débordant au loin sous les arbres ; — et des retardataires arrivaient toujours; — le flot des tètes, noyé d'ombre, s' élargissait jusqu'aux taillis voisins, — c'est comme une mer qui monte ; cela donne la sensation de l'afflux, de l'entassement. Ce dessin de phrase se combine avec les termes expressifs et évocateurs qu'il enserre : grouillante, débordant, le flot des tètes s'élargissait, pour produire la sensation visuelle de la foule; elle se complète d'une sensation auditive, par la petite phrase de chute, — un grondement, eto., — où la comparaison fait penser à Chateaubriand.

La musique du style de Zola, avec son déchaînement assez vulgaire de gros effets et de tapages exubérants, a une réelle puissance. Elle est capable de soutenir, par ces harmonies épaisses et ses infatigables crescendo, la peinture lyrique de l'animalité furieuse; elle orchestre comme il faut l'idylle naturaliste de l'abbé Mouret et d'Albine, enveloppés des excitations génésiques de la luxuriante végétation du Paradou. Elle scande a merveille le piétinement, le

(1) Germinal, page 314.

halètement, la ruée des foules, mineurs de Germinal, régiments de la Débâcle, processions de Lourdes.

Anatole France nous ramène aux rythmes légers et fins de Renan, à la phrase onduleuse et souple, accompagnement exquis de l'idée et de l'image qu'elle a dévulgarise » et vaporise en quelque sorte ; toute réalité se poétise, se dépouille de sa brutalité, s'allège de sa matérialité, quand elle nous est apportée par cette musique.

« Les ormes du Mail revêtaient à peine leurs membres sombres d'une verdure fine comme une poussière, et pâle (1). Mais, sur le penchant du coteau, couronné de vieux murs, les arbres fleuris des vergers offraient leur tête ronde et blanche ou leur rose quenouille au jour clair et palpitant qui riait entre deux bourrasques. Et la rivière, au loin, riche des pluies printanières, coulait blanche et nue (2), frôlant de ses hanches pleines les lignes des grêles peupliers qui bordaient son lit, voluptueuse, invincible, féconde, éternelle (3), vraie déesse, comme au temps où les bateliers de la Gaule romaine lui offraient des pièces de cuivre et dressaient en son honneur, devant le temple de Vénus et d'Auguste, une stèle votive où l'on voyait, rudement sculptée, une barque avec ses avirons (4). Partout, dans la vallée bien ouverte, la jeunesse timide et charmante de l'année frissonnait sur la terre antique. Et M. Bergeret cheminait seul, d'un pas inégal et lent, sous les ormes du Mail. Il allait l'âme vague (5),

(1) Mis en valeur par l'asymétrie.

(2) Nudité mythologique à demi évoquée, imprécise.

(3) Rythme d'invocation rituelle, de litanie : ce chapelet d'épithètes donne à la phrase un peu de la gravité d'un hymne antique.

(4) La mélodie s'est atténuée pendant cette évocation archéologique. Elle reprend aussitôt : la phrase qui suit est d'une étonnante délicatesse musicale.

(5) Toute la fin de la phrase est d'une structure desserrée, vague, abandonnée, comme la pensée dont elle est l'expression : sans éclat da sonorités, doucement décolorée comme cette pensée,

l'art de la prosk

diverse, éparse, vieille comme la terre, jeune comme les fleurs des pommiers, vide de pensée et pleine d'images confuses, désolée et désirante, douce, innocente, lascive, triste, traînant sa fatigue, et poursuivant des Illusions et des Espérances dont il ignorait le nom, la forme, le visage (1). »

Il faut faire lire ce morceau par quelqu'un qui sait lire — non pas en comédien — pour en sentir la perfection. Mais le plus grand charme en est l'intime, l'indissoluble harmonie du son et de la couleur, du rythme et de l'idée. Quand j'appelle l'attention sur le caractère musical de cette page, c'est par une abstraction qui, à vrai dire, la détruit. L'effet réel est synthétique et simultané, résultant de tous les éléments, intellectuels, sentimentaux, colorés, musicaux, dont la combinaison est justement la beauté du style. Aujourd'hui que le souci des rythmes est devenu commun par les exemples et les leçons des maîtres, c'est dans cette correspondance, ce concours parfait de la forme auditive, de la forme visuelle et des valeurs intellectuelles qu'est la vraie difficulté, le vrai mérite.

Avec Maurice Barres, triomphent encore l'harmonie souple et les sonorités délicates, un peu contournées parfois, mais si personnelles. Toutes ses phrases, même les moindres, s'arrangent musicalement, ont un dessin mélodique dont la ligne est exquise.

<« Les plus belles filles, on peut les avoir pour un bout de ruban (2). »

(1) Le Mannequin d'Osier, page 226.

(2) L'Ennemi des Lcis, page 49.

Ce n'est rien, et cela sonne à l'oreille avec une gaieté charmante. Et voici une phrase étoffée :

« Or, comparant son agitation d'esprit et la sérénité de sa fonction (1), qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle, je fus écœuré de cette surcharge d'émotions sans unité, dont je défaille, et je songeai avec amertume qu'il est, sur la terre, mille paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il suffirait d'être comme mon amie, une belle végétation, et de me chercher des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans les bras de M. de Transe (2). »

Ce n'est qu'une réflexion, un mouvement de pensée ; mais le chant de la phrase fait sortir toutes les émotions secrètes dont l'idée s'accompagne dans la conscience de l'écrivain.

Jusqu'où peut se porter le travail rythmique du prosateur? Nous pourrions trouver, dans ces vingt dernières années, des proses modulées, assonancées, proses à reprises, à refrains, et comme à ritournelles, amenées à des états aussi voisins que possible de la structure et du développement métriques. Je renvoie le lecteur curieux à Péladan et à Paul Fort. Dans les Ballades Françaises de ce dernier, la prose et le vers se rejoignent. On peut dire même que, malgré la figure typographique, qui est celle de la prose, ce sont bien des vers que nous donne Paul Fort : l'harmonie est une harmonie d'alexandrin ou de décasyllabe, aussi atténuée, décomposée ou dissonante qu'on voudra. Un moule rythmique préexiste à la pensée, et

(1) Celle de Bérénice.

(2) Le Jardin de Bérénice, page 194.

cela suffit à séparer ces ballades de la vraie prose, dont le rythme naît avec et de la pensée; chaque phrase y est une individualité rythmique uniquement, singulièrement réalisée pour un état de pensée artistique unique aussi et singulier ; harmonie, style et idée Bont, dans la prose, indissociables.

Page 1