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LE FAUX ABT

rature, de beaux génies négligés, de grands écrivains dont l'invention facile a coulé comme un fleuve. Mais, justement, ceux-ci ont eu peut-être tout le reste, idées, imagination, sensibilité : on n'en indiquera pas un qui ait créé une prose. Ils ont eu des dons, des germes, des trouvailles, des moments ; ils n'ont jamais été sans défaillances, et leur style est un mélange de matériaux inférieurs, de beautés inachevées, et de réussites merveilleuses. Il n'y a que le travail obstiné et même douloureux qui vienne à bout de la résistance des mots : écrire juste est difficile, mais combien plus inventer une belle forme !

On en aurait la preuve en étudiant les brouillons de quelques grands écrivains. Nous pouvons, dans les manuscrits de Bossuet, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, de Flaubert surtout, voir par quels tâtonnements, par combien de retouches ils sont arrivés à la phrase qui les satisfait, et qui nous semble nécessaire. On en trouvera de curieux exemples dans le volume de M. Albalat, auquel je n'aurais à reiprocher que son titre : Le travail dû Style enseigné par l'Exemple des Grands Ecrivains (1). Il est utile de faire comprendre, constater comnient les grands écrivains ont fait leur style : c'est une excellente leçon d'esthétique expérimentale, un exercice de goût efficace. Mais il ne faut pas nous laisser croire, à nous tous qui sommes de bons bourgeois, professeurs, gens du monde, industriels, financiers, journalistes, etc., que ces procédés artistiques de création d'un style soient à notre usage. Nous nous servons, nous,

(1) Voyez aussi l'article de M. Armand Weil sur Flaubert, dans la Revue Universitaire (15 avril 1902), et mon article sur l'invention Chez Bernardin de Saint-Pierre (Un manuscrit de Paul et Vir~ ginie), dans la Revue du Mois, 10 avril 1908.

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de la parole et de récriture pour nous faire entendre, pour des fins intellectuelles et pratiques, et non pour donner des régals d'art à nos contemporains ou à la postérité. Nous n'apprenons pas à écrire pour être des Chateaubriand et des Flaubert, pas plus que l'on n'apprend à dessiner, dans les écoles, pour devenir des Raphaël ou des Léonard de Vinci. L'exercice du style, comme celui du dessin, est un instrument de culture intellectuelle, et a pour but, en même temps, l'acquisition d'une faculté pratique. Il faut laisser l'art et les procédés d'art à ceux qui se sentent artistes : c'est le bien petit nombre. Pour nous, qui sommes le public, contentons-nous de jouir des belles proses, et d'affiner, de multiplier par l'étude et l'observation nos jouissances ; ne croyons pas nous grandir en nous mettant en état de faire — facilement ou laborieusement — du simili, du haïssable simili.

Rien n'est plus odieux que le faux art. Et c'est où arrivent fatalement les braves gens, intelligents, sincères, qui ont quelque chose à dire, et le diraient bien, s'ils se contentaient de l'énoncer justement. Mais la justesse ne leur suffit pas, ils veulent la beauté ! Et c'est piteux. Voici quelques échantillons de faux art :

1° Style XVIÏZ* siècle, genre Rousseau :

(( Tu sais que j'habite les bords de la Seine, vers la pointe de cette île où se voit la statue du meilleur de$ rois (double périphrase banale : cette Ue où, etc. = l'île de la Cité; le meilleur des rois = Henri IV; attendrissement convenu). Le fleuve qui vient de la droite laisse couler paisiblement, devant ma demeure, ses ondes salutaires (laisse couler ses ondes, pour coule, expression arrondie en vue d'une fausse noblesse; ondes, pour eaux, style noble, de convention ; salutaires, épithète banale, sans si-

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