‹ L'art de la proseChapitre 27 sur 31 · LE FAUX ABT · texte numérisé non relu

LE FAUX ABT

gnification précise ici) ; la succession continue (prétentieux, pour le cours) de ses flots (mot noble, pour eaux) épurés (épithète banale, sans valeur précise) se trouve ralentie par le pont qui sert de communication aux deux côtes de la ville (platitude : tous les ponts réunissent la cive droite d'un fleuve à sa rive gauche; ces mots ne servent qu'à arrondir la phrase; mauvais effet d'ampleur obtenu par remplissage). Après avoir franchi cet obstacle (noble et banal), le fleuve étend son lit (prétentieux, pour s'élargit), s'avance avec majesté (emphatique), glorieux (le fleuve se personnifie, figure banale et froide) de voir eor ses rives ce Louvre dont Varchitecture exquise fixe les regards enchantés (tons emphatiques. Exquis est une épithète intensive qui aurait un bon sens si elle renforçait un substantif énonçant le genre de beauté du monument; mais architecture, terme général, aurait besoin de se compléter par une épithète précise. Begards enchantés^ est banal et prétentieux). »

Voilà le monstre que produit, en s' appliquant à écrire comme les maîtres, une jeune personne d'esprit supérieur (1). Combien sont meilleures les lignes qui suivent dans la même lettre ! Elle n'y fait plus du style et note tout bonnement une impression :

(( U était huit heures et demie du soir ; après une forte application, je goûtais à ma fenêtre le repos et le frais; je croyais m'apercevoir, pour la première fois, de la beauté de l'exposition. »

Cette fois, en trois lignes, nous n'avons qu'une seule épithète, et qui est nécessaire sans, être pittoresque.

(1) Mlle Phlipon (Mme Roland), lettre à Sophie Cannet. du 16 juillet 1776.

2° Style Empire : XVIII9 siècle durci de gréco* romain :

« Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut état de gloire (le haut état de gloire d'une couronne?) qui, seul, pouvait lui donner du prix à meB yeux; mais, dans le même moment, nos ennemis pensaient à la détruire et à Vavïlir (les images ne sortent pas) ! Et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m' obliger o la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis (1). » (Comment placer une couronne sur plusieurs têtes d'ennemis?)

« ... Votre général, appelé au trône par le choix du peuple et élevé sur vos pavois (trône passe, parce qu'à force d'être usé il ne fait plus image : pavois est un poncif prétentieux)...

« ... Les vétérans des armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest, de la Grande Armée sont tous humiliés; leurs honorables cicatrices sont flétries (2). » (Honorables est plat, et cicatrices flétries est ridicule.)

Napoléon, qui a de la vigueur, du nerf, du relief, un mouvement dramatique, déclame volontiers en homme sensible qui s'est nourri de Rousseau. Mais il tient surtout de son temps la passion de l'image. Il dit tout figurément et trouve bien rarement une image neuve. Il fait, sans scrupule, déchirer le sein de la patrie. Il étale des oripeaux classiques : phalanges républicaines, vainqueurs de Tarquin, descendants de Brutus, etc. ; et aussi : guerriers, lauriers, etc. Ii abuse du cliché :

(( Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront, en vous montrant :

(1) Austerlitz, 12 frimaire an XIV.

(2) Golfe Juau, 1" mars 1815.

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