‹ L'art de la proseChapitre 7 sur 31 · L'ART DE MONTAIGNE : L'ABT DE C 8E DIRE · texte numérisé non relu

L'ART DE MONTAIGNE : L'ABT DE C 8E DIRE

bout de sa phrase : elle a trois pages. C'est mal écrit, si vous voulez, mais c'est bien causé. Ces phrases sauvages, qui abondent dans les Essais, indéfinies, inorganiques, dix fois arrêtées et reprises, ce ne sont pas les maladresses d'une prose encore mal formée, pas même l'engorgement d'une pensée trop riche et trop vive; c'est l'image réfléchie d'une manière d'être naturelle : « Est-ce pas ainsi que je parle ? »

Tous les accords et tous les gestes qui colorent sa conversation s'inscrivent dans sa phrase. On entend la voix monter et descendre, s'égayer en notes claires, ou s'émouvoir en tons graves. Le voici qui imite, par l'allure sautillante de sa parole, la trépidation insoucieuse des hommes :

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent : de mort nulles nouvelles.

Mais, aussitôt, l'idée de leur effroi devant la mort rend l'accent sérieux ; le mouvement de la phrase, plus lent, s'élargit ; le timbre s'assombrit :

Tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive à eux ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessous et à découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage, et quel désespoir les accable (1).

Comme il tire son discours de choses communes et familières, et comme il philosophe du même ton dont il traite les affaires de son ménage, il fait sa phrase avec les mots de tous les jours, d'abord c le généreux jargon de nos chasses et de notre guerre » 2

(1) L. I, ch. J8.

cela sent son gentilhomme ; et puis tous les mots des rues françaises, voire des Halles, voire les plus vulgaires, les plus rustiques, les plus crus. Il y jette ces façons de parler excellentes dont use le peuple : acheter chat en poche, languir autour du pot, mettre en place marchande, se ronger les ongles, puer à cornichon va devant, brider Vâne par la queue, le terme vaut l'argent, etc. :

Toute cette fricassée que je barbouille ici n'est qu'un registre des essais de ma vie.

Quand les vignes gèlent en mon village, mon prêtre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pépie en tienne déjà les cannibales (1).

Comme on entend souvent, dans la phrase rabelaisienne, Téclat de rire énorme de l'auteur, ainsi au coin de la phrase de Montaigne est logé son sourire amusé et ironique. Dans un mot vulgaire passe l'éclair de l'œil malicieux. Qu'est-ce que notre raison ? Un pot à deux anses (2). Pourquoi nos gens de l'Europe chrétienne méprisent-ils la sagesse des cannibales ? Ceux-ci ne portent point de hauts-de-chausses (3). Les malades d'une ville d'eaux sont tout le jour à grenouiller dans leur bain (4).

Il crible de trivialités la grandeur royale. Qu'est-ce qu'un roi? Regardez-le en chemise; c'est un homme pour tous potages. Il est sur le trône, mais <r au plus élevé trône du monde, si ne sommes-nous assis que sur

(1) L. I, ch. 26.

(2) L. II, ch. 12 (t. II, p. 391, éd. Garnier, in-8*).

(3) L. I, ch. 31.

(4) L. II, ch. 37.

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notre c... ». Il agite, aux oreilles du roi les mots bas, les mots crus qui déshabillent la majesté :

Ce ciel de lit, tout enflé d'or et de perles, n'a aucune vertu à y apaiser les tranchées d'une verte colique (1).

On entend le timbre de la voix qui fait sonner, avec gaieté, ces tranchées d'une verte colique.

Il aime à débiter tout le vocabulaire familier en métaphores qui ajoutent à leur couleur propre son accent personnel. Il se couve de ses pensées. Il est disposé à se mettre à l'abri des coups partout où il pourra, sous la peau d'un veau. L'homme doit être toujours botté, prêt à partir pour l'autre monde. L'honnête homme, en temps de désordre civil, doit couler en eau trouble sans vouloir y pêcher ; mais la plupart suivent leur intérêt et pelotent les raisons divines, jouent du prétexte de religion comme d'une balle de paume qu'on se renvoie d'un camp à l'autre. Les gens s'enferrent souvent en discutant, et il a eu, lui, parfois, des revirades (des ripostes ; voilà le Gascon qui perce) qui ne lui ont pas toujours réussi. Il saute d'une image à l'autre ; il les mélange, il les bariole avec indifférence : sa phrase est un habit d'Arlequin, chaque pièce a sa couleur.

Tout cela est si aisé qu'on serait tenté de croire que c'est le feu naturel de l'imagination de Montaigne qui produit son style, que cette verdeur savoureuse, ce pétillement perpétuel de l'expression, ne sont qu'une création spontanée. Il nous suffit, pour nous détromper, de lire ses réflexions sur l'usage du français, sur l'art d'exploiter le vocabulaire du peuple,

(1) L. I, ch. 43.

ses phrases excellentes et ses métaphores, dont la couleur, un peu ternie, peut se raviver, sur l'art Retirer et ployer la langue, d'approfondir la signification et l'usage des mots, d'apprendre des mouvements inaccoutumés à la phrase, prudemment et ingénieusement. Ce sont là propos d'un homme qui a médité sur l'art du style.

Et la preuve qu'il a joint la pratique à la théorie, nous la trouvons dans les corrections de ses Essais. L'homme qui, ayant écrit de ses ouvrages : c II s'en faut tant qu'ils me plaisent », efface plaisent pour mettre rient ; l'homme qui, ayant dit de l'asservissement du monde aux caprices de la mode : « C'est une vraie manie qui lui roule ainsi l'entendement », se ravise pour changer roule en tourneboule dans une édition ultérieure, celui-là aura beau se défendre d'être un artiste de la prose. Ses corrections le dénoncent comme sensible à la beauté du mot, à la physionomie de l'image et du son.

Si Rabelais, dans ses charges énormes, avait créé la phrase objective, pittoresque, miroir souvent déformant de l'univers sensible, Montaigne, par sa causerie abandonnée, crée la phrase subjective, dramatique, accent toujours surveillé d'une personnalité morale. L'un a voulu nous amuser des formes innombrables des choses reflétées en sa fantaisie ; l'autre, du timbre infiniment souple de sa voix parcourant toutes les gammes des idées. Le naturel charmant des Essais est l'imitation artistique, très étudiée et consciente, du naturel vécu, si je puis dire, et vivant, de l'homme qui a écrit ce livre : il entre beaucoup d'art dans ce naturel littéraire, comme dans celui d« La Fontaine.

LE STYLE a LOUIS XIII *

Taine et Victor Cousin se moquent de nous, je veux dire se trompent, quand ils nous peignent un dix-septième siècle figé dans la grandeur et la délicatesse. Le bon Dumas, qui lisait Tallemant plus que Mlle de Scudéry et Bossuet, a mieux vu quand il a raconté les aventures de M. d'Artagnan : les Trois Mousquetaires contiennent plus de vérité historique que les études des deux grands critiques.

Le xvne siècle, regardé dans la réalité, et non dans l'image qu'il a donnée de lui-même ou l'idéal qu'il s'est flatté d'exprimer, est tout débordant de vie, de vie énergique, fougueuse, brutale, même encore grossière : il est raffiné sans doute, et non pas délicat ; il contraint sa fougue et sa brutalité à des cérémonials compliqués dont l'outrance même a quelque chose de violent. Il va, c'est certain, se simplifiant, se polissant, s'adoucissant, s'amollissant, s'appauvrissant aussi, se refroidissant, se vidant de sa sève, s'étalant en façade pompeuse, s'amincissant en sécheresses distinguées. Mais, jusqu'au bout, le fond vigoureux et un peu rude persiste, et affleure par endroits. Il y a aussi loin, dans l'ordre littéraire, de la délicatesse précieuse à la grâce de 1780, que du

style Louis XIII au style Louis XVI dans l'ameublement.

La phrase du grand siècle en reflète exactement l'âme, la vie, et inscrit, dans son évolution, tous les changements de mœurs. Cependant, et cela n'a rien de surprenant, ce qu'elle exprime le plus fidèlement, et le plus complètement, c'est l'intelligence du siècle, qui est en avance sur les mœurs ; c'est l'effort vers l'ordre rationnel et clair ; c'est la volonté qui tâche de discipliner la spontanéité violente des émotions et des idées ; c'est l'élément raisonnable dépossédant, peu à peu, l'élément sensible dans la conception esthétique. Mais la nature résiste à l'esprit, et le conflit se traduit dans la forme de la prose.

^Regardons d'abord la phrase qu'écrivent, avec plus ou moins d'application, les gens qui ne pensent pas à l'art, et qui ne veulent que s'énoncer. Elle a, pour nous, un dessin qui l'assortit à l'architecture ou au costume du temps ; elle est « Louis XIII », parce qu'elle procède du même tempérament physique et moral, parce qu'elle obéit, à Tinsu de l'écrivain même, à une certaine idée, diffuse dans le milieu, du noble, ou du beau, ou de l'agréable. En voici divers échantillons :

Descartes, dans le Discours de la Méthode .*

Ainsi, ces anciennes cités = qui, — n'ayant été au commencement que des bourgades, — sont devenues, par succession de temps, de grandes villes, = sont ordinai-

LA PHRASE DU GRAND SIÈCLE ft-J

rement si mal compassées — au prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, = qu' = encore que, — • considérant leurs édifices chacun à part, — on y trouve souvent autant et plus d'art qu'en ceux des autres, = toutefois, = à voir comme ils sont arrangés, — ici un grand, là un petit, — et comme ils rendent les rues courbées et inégales, = on dirait — que c'est plutôt la fortune — que la volonté de quelques hommes usant de raison — qui les a ainsi disposés.

Mais c'est peut-être un effort de philosophe ajustant son argument. Voici le cardinal de Richelieu, écrivant une lettre à M. de Toiras, au nom du roi :

Monsieur de Toiras, je ne puis ajouter foi aux avis que l'on me donne, — gu'il y ait des gens assez lâches dans le fort de Saint-Martin pour parler de se rendre, — tant qu'il y aura de quoi manger et se défendre; = et tout ainsi qu'il n'y a ni honneur, ni gratification que je ne fasse à ceux qui endureront courageusement les incommodités d'un long siège, — aussi n'y a-t-il point de châtiment — que ne méritent ceux — qui seraient cause — que je reçusse une aussi grande injure — que de voir prendre à ma vue une place — qui ne court aucune fortune par la force de mes ennemis, — et qui a des vivres assez pour s'empêcher de mourir de faim (1).

Et voici une de ces charmantes femmes qui tournèrent la tête à Victor Cousin, le modèle de l'esprit et de l'urbanité, l'incomparable Arthénice, Mme îa marquise de Rambouillet ; elle badine avec Mme la comtesse de Maure, son amie :

Si ce n'était, madame, que je craindrais — que vous

(1) Choix de lettres du xvn' tiède, p. 36. (Hachette et Cie )

croiriez peut-être — que ce serait mon intérêt qui me ferait parler, = sachant bien que je ne puis espérer au mariage que tant que vous ne serez point veuve, = je vous conseillerais de faire bien prendre garde que l'on n'empoisonnât monsieur votre mari (1).

Le philosophe, le ministre d'Etat, la femme du monde, construisent la même phrase, lentement déroulée, solidement'étayée, la phrase d'une pensée qui travaille à se mettre en ordre et prétend, avant tout, manifester son enchaînement. Les mots sont serrés dans le cadre logique que construisent les relatifs, conjonctions et participes présents, comme la pierre de taille encadre la brique dans les hôtels de la place Royale. On sent un esprit robuste qui se contraint à une discipline nouvelle, à une marche posée et régulière : il se crée une forme un peu lourde, claire et sérieuse.

La passion, la souffrance, l'emportement, soulèvent, secouent, sans la rompre, cette carapace logique. Ecoutez Jacqueline Pascal, la religieuse de Port- Royal, se révolter contre ce Formulaire qu'on voulait l'obliger à signer :

Je sais bien que ce n'est pas à des filles à défendre la

vérité, — quoique l'on peut dire, par une triste rencontre,

— - que, — puisque les évêques ont des courages de filles,

— les filles doivent avoir des courages d' évêques; = mais,

— si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, — c'est à nou3 à mourir pour la vérité, — et à souffrir plutôt toutes choses que de l'abandonner... (2).

Ce qu'elle énonce ainsi à grand renfort de si, de

(1) V. Cousin, La Soirée française au xvn' aiècle, t. II, p. 33S. (2; Choix de lettres de **•* $iè^ £. 175.

mais et de quoique, c'est une douleur qui, bientôt, la tuera.

Voilà la phrase brute à laquelle s'appliquera le travail artistique des littérateurs.

Mlle de Scudéry, comme les autres romanciers, la modifie à peine. Elle se plaît visiblement à la faire marcher de cette allure compassée, en déroulant une lourde traîne ; cela fait, à ses yeux, une manière noble de parler. Aussi, nous dépeint-elle en ces termc3 l'agrément de la voix de la princesse Clarinte :

Cette princesse — outre ces rares qualités — a encore la voix douce et charmante; et — ce qu'il y a de plus louable, c'est que, = quoiqu'elle chante d'une manière passionnée — et qu'on puisse dire effectivement qu'elle chante fort bien, = elle chante pourtant en personne de condition, — c' est-à-dire sans y mettre son humeur, sans s'en faire prier, et sans façon ; = et elle fait cela si galamment, gu'elle en devient encore plus aimable, — principalement quand elle chante certaines petites chansons africaines (c'est-à-dire espagnoles), — qui lui plaisent plus que celles de son pays, — parce qu'elles sont plus passionnées (1).

Ici, outre les étais logiques, remarquons ces adverbes trapus : effectivement, galamment, principalement, sur lesquels la voix se pose et pèse. Il appartenait à ce monde précieux de trouver de la grâce à remplacer de discrets monosyllabes, très et bien, par d'épais adverbes comme constamment , furieusement, terriblement, extraordinairement. Et savez-vous qui c'est, cette princesse Clarinte, dont la grâce nous est rendue engoncée dans une lourde phrase cérémo-

(1) délié, t. VI, p. 1325,

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nieuse ? C'est la toute vive, pétulante, rieuce et naturelle marquise de Sévigné. Même à Versailles, et pour saluer le grand roi, elle n'a jamais dû marcher de ce pas.

Passe pour Mlle de Scudéry : que la complimenteuse Sapho habille ses phrases de vertugadins qui les font bouffer, cela n'est pas pour nous étonner. Mais Voiture, le sémillant Voiture, n'écrit pas d'un autre style.

Voici le dessin d'un compliment raffiné à une do-. moiselle qui a perdu un frère :

Mademoiselle, — n'ayant pas moins d'admiration de votre courage et de votre bon naturel que de ressentiment de votre douleur, — je suis si fort touché de l'un et de l'autre — que = si j'étais capable de vous donner les louanges qui vous sont dues, et la consolation dont vous avez besoin, = j'avoue que je serais bien empêché par où commencer : = car, etc., = mais, etc., — puisque. ,s — que... — et que... etc., etc. (1).

Et voici le badinage charmant en faveur de la conjonction car, que l'Académie veut supprimer :

En un temps où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l'Europe, — je ne vois rien si digne de pitié — que quand je vois que l'on est prêt de chasser et faire le procès à un mot — qui a si utilement servi la monarchie, — et qui, dans toutes les brouilleries du royaume, s'est toujours montré bon Français (2)«

C'est avec cette architecture de style, avec ces

(1) Ed. Ubicini, I, 59.

(2) Choix de lettres du xvn» siècle, p. 60.

phrases cimentées de tous les termes de coordination, subordination et comparaison que le magasin de la langue contenait, que M. de Voiture a donné à tout son siècle la sensation de la grâce légère, et s'impose encore à nous comme un nom évocateur de la préciosité fine, de tout un art évaporé de manières exquises.

La caractéristique de ce style Louis XIII, — et il nous peint bien, par là, la tension des cerveaux appliqués à bien penser, — c'est que les mots de valeur y sont, très souvent, les termes de relation qui mani-

Ifestent l'ordre du discours ; l'esprit semble plus occupé de se définir les rapports des choses que de se suggérer la représentation des choses.

Il y a pourtant, dans ce monde intempérant des précieux et des burlesques qui s'évertue toujours à se placer en deçà ou au delà du simple vrai, dans l'emphatique ou dans le trivial, il y a des artistes qui ont encore des yeux et des oreilles. Ceux qui se plaisent encore, entre Descartes et les Jansénistes, aux impressions des choses corporelles ; ceux qui, à côté des idolâtres de justesse abstraite, ont encore la sensation du mot comme son et comme image ; ceux qui, laissant le jargon distingué des précieuses, se grisent de la saveur âpre du langage populaire, tous ceux-là se divertissent à faire éclater, à travers les enchaînements logiques, les représentations sensibles ; et dans leur phrase, derrière la grille épaisse de l'ordre syntaxique, se promène, bondit, hurle toute la canaille des mots concrets et pittoresques,

Le curé de Domfront voyage en brancard ; et voici le tableau de son équipage :

Un paysan, nommé Guillaume, conduisait par la bride le cheval de devant, par l'ordre exprès du curé, de peur que ce cheval ne mît le pied à faux ; et le valet du curé, nommé Julien, avait soin de faire aller le cheval de derrière, qui était si rétif, que Julien était souvent contraint de le pousser par le c... Le pot de chambre du curé, qui était de cuivre jaune reluisant comme de l'or, parce qu'il avait été écuré dans l'hôtellerie, était attaché au côté droit du brancard; ce qui le rendait bien plus recommandable que le gauche, qui n'était paré que d'un chapeau dans un étui de carte, que le curé avait retiré du messager de Paris, pour un gentilhomme de ses amie, qui avait sa maison auprès de Domfront (1).

C'est un petit Téniers, de facture moins fine. Le reflet du vase en cuivre met sa lumière au centre du tableau. Mais l'auteur ne se laisse pas oublier, il intervient de sa plaisanterie, il fait de l'esprit dans la comparaison des deux côtés du brancard. Cet art ne vise pas à donner l'image des choses, mais celle, plutôt, de l'intelligence qui se fait valoir en se jouant des choses. Cette prétention de l'homme, d'abuser de la nature au gré de son idée et d'asservir l'objet à l'esprit, éclate encore mieux dans l'excentricité très raisonnée de Cyrano de Bergerac ; il dépeint l'hiver :

Le barbare ne s'est pas contenté d'avoir ôté la languo à nos oiseaux, d'avoir déshabillé nos arbres, d'avoir coupé les cheveux à Cérès (la terre) et d'avoir mis notre grand'mère (la terre encore) toute nue... S'il neige, les hommes

(1) L* Remun Comique, V* p., eh. U,

s'imaginent que c'est peut-être, au firmament, le chemin de lait qui se dissout; que cette perte fait de rage écumer le ciel, et que la terre, tremblant pour ses enfants, en blanchit de frayeur. Ils se figurent que l'univers est une tarte, que l'hiver, ce grand monstre, sucre pour l'avater (1).

Il y en a plusieurs pages de ce goût. Ce goût, précieux ou burlesque, résulte de l'effort de l'esprit pour discipliner l'imagination et les sensations. Les impressions des choses affluent au cerveau de l'écrivain, mais son ambition est l'idée, non la peinture ; elle est de donner à connaître son esprit, non l'univers : il s'applique à trouver, dans la comparaison de ses sensations et de ses images, des rapports surprenants, subtils ou comiques ; et, avec de la couleur, il fait de l'esprit. Le mot a un rôle essentiel dans cet exercice : chargé encore de réalité concrète, il est contraint, par la réflexion de l'artiste, à doubler la suggestion première d'une signification d'idée, à porter, à la fois, la représentation sensible et le sens moral.

La blancheur de la terre sous la neige sert de passage à l'idée de l'effroi qui blanchit le visage. Ainsi, Voiture écrira au prince de Condé, après une victoire :

Quoique vous ayez été excellent, jusqu'ici, à toutes les sauces où l'on vous a mis, il faut avouer que la sauce d'Allemagne vous donne un grand goût, et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement (2).

S'autorisant d'un divertissement de société, où le

(1) Lettres diverses, I, 1.

(2) Choix de lettres du xvn' siècle, p 80.

prince de Condé avait figuré le brochet, et lui-même la carpe, Voiture écrit la lettre de la carpe à son compère le brochet. Toutes les images s'appliqueront directement au poisson ; mais toutes aussi auront un sens métaphorique relatif à l'homme : les sauces sont familièrement les occasions, et les lauriers, outre leur emploi culinaire, font poétiquement des couronnes pour les héros.

Ce jeu sur les propriétés évocatrices des mots, qu'on appelle proprement la pointe, est un des traits marqués du stylo du temps, dans la prose comme dans le vers.

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