‹ L'art de la proseChapitre 9 sur 31 · FÉNELON ET LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

FÉNELON ET LA BRUYÈRE

Fénelon est un esprit facile et jaillissant, que cea dons mêmes ont empêché d'être un grand artiste de la prose. Il improvise fiuidement et brillamment, et tout le génie du monde ne peut empêcher que, souvent, son développement ne soit lâche et verbeux, sa phrase molle et flasque. Il a des vivacités et des saillies délicieuses ; mais, pour les goûter, ce n'est pas sa prose qu'il faut regarder, c'est le naturel qui s'y abandonne. Il est pourtant arrivé au moins deux fois, à Fénelon, de vouloir une forme qui ne fût pas l'éruption aventureuse de l'esprit. Il a voulu se hausser à la grande éloquence, et il a déclamé. Mais il a aussi fait le Télémaque, et il a essayé d'y créer la prose poétique.

Cette forme est, d'abord, le produit d'une imagination fleurie, d'une sensibilité tendre, qui marquent à Fénelon une place à part en face des grands écrivains, sérieux, raisonnables et sobres, du xvn6 siècle. Même les petits poètes mignards, les coquets faiseurs de bergeries, même La Fontaine, — fe La Fontaine

de Psyché et des Œuvres diverses, — sont ici dépassés. C'est un mélange des Eglogues de Virgile et des scènes rustiques de Y Iliade, de la pastorale italienne et de VAstrée, des décorations d'opéra et de la peinture de l'Albane et des Carrache, de pastiche littéraire, de rêverie sociale où le regret chimérique d'un âge d'or couvre la réelle tendresse humaine : tout cela, souvenirs livresques, impressions d'art, besoins de sensibilité, se mêle et fermente dans cet alerte cerveau de Gascon, et tout cela se déverse dans la prose du Télémaque.

De là, les couleurs inattendues qui ravissent ou scandalisent les lecteurs. L'on n'est pas habitué à rencontrer, sous la plume d'un archevêque, des motifs de trumeaux pour les chambres des dames.

Je n'ai presque vu autre chose, dans les premiers tomes du Télémaque, de M. de Cambray, disait cette méchante, mais non mensongère langue de Faydit (1), que des peintures vives et naturelles de la beauté des nymphes et des naïades, et de celle de leurs parures et de leurs ajustements, de leurs danses, de leurs chansons, de leurs jeux, de leurs divertissements, de leurs chasses, de leurs intrigues à se faire aimer, et de la bonne grâce avec laquelle elles nagent toutes nues aux yeux d'un jeune homme pour se faire aimer. La grotte enchantée de Calypso, la troupe galante des jeunes filles qui l'accompagnent partout, leur étude à plaire, leur application à se parer, les soins assidus et officieux qu'elfes rendent au beau Télémaque, les discours que leur maîtresse, encore plus amoureuse qu'elles, lui tient, les charmes de la jeune Eucharis, les avances qu'elle fait à son amoureux^ les rendez-vous dans un bois, les tête-à-tête sur l'herbe, les parties de chasse, les festins, le bon vin et le précieux

(1) La Télémacomanie, 1700, p. 4.

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nectar dont elles enivrent leur hôte, la descente de Vénus dans un char doré et léger traîné par des colombes, accompagnée de son petit Amour; enfin, la description de l'île de Chypre et des plaisirs de toutes les sortes qui sont permis en ce charmant pays..., occupent une bonne partie du premier et du second tomes du roman de votre prélat, madame...

Enfin, les charmes de la vie champêtre et des tendres amours des bergers et des bergères d'Egypte, dansant sans cesse au son du chalumeau et de la flûte, sur la fougère, et la peinture qu'il fait de la beauté naturelle et sans fard des petites paysannes égyptiennes, avec qui Télémaque se console de la rigueur de son exil et de son esclavage, remplissent une troisième partie de ce merveilleux livre. Les jolies bergères de l'Andalousie, ou de la Bétique, font l'ornement du pays, et du roman.

Il y a un peu d'exagération maligne dans tout ceci. Cependant, l'impression d'ensemble n'est pas fausse. Nous sommes blasés sur le Télémaque, nous y voyons un livre pour enfants, innocent, moralisant et fade. Et, pour la liberté des peintures, nous en avons vu bien d'autres. C'est pourquoi il est utile de ressaisir toute vive l'impression d'un contemporain. Il y avait là un usage de la prose qui était nouveau ou, du moins, à peu près oublié depuis VAstrée et depuis Jean Le Maire de Belges. Ce n'était plus la belle prose intellectuelle qui place les images pour le service des idées. Ce n'était pas la prose des romanciers, qui décolore tout ce qui n'est pas anatomie du cœur. Ce n'était même pas la mignardise sèche et spirituelle de la poésie mythologique ou champêtre de ce tempslà. C'était une prose sensuelle, molle, voluptueuse, touchante, décorative, un ruissellement de descriptions et d'images faites pour aller à l'âme par les yeux.

Voici un morceau où jout est pour les yeux : je le choisis parce qu'aucun élément psychologique ou moral ne s'y cache ; on y voit d'autant mieux la nature de l'imagination et le procédé du style :

... Nous aperçûmes (4 syll . ) des dauphins couverts

d'une écaille (8) qui paraissait d'or et d'argent (8). En s© jouant (4), ils soulevaient les flots avec beaucoup d'écume (12). Après eux, venaient des tritons (8), qui sonnaient de la trompette (7) avec leurs conques recourbées (8). Ils environnaient le char d'Àmphitrite (10), traîné par des chevaux marins plus blancs que la neige (13), et qui, fendant l'onde salée (8), laissaient loin derrière eux un vaste sillon dans la mer (14) ; leurs yeux étaient enflammés (7) et leurs bouches étaient fumantes (8). Le char de la déesse était une conque (12) d'une merveilleuse figure (8); elle était d'une blancheur plus éclatante que l'ivoire (15), et les roues étaient d'or (6). Ce char semblait voler sur la face des eaux paisibles (14). Une troupe de nymphes couronnées (*) de fleurs (12) nageaient en foule derrière le char (10) ; leurs beaux cheveux pendaient sur leurs épaules (10) et flottaient au gré du vent (8).

La déesse tenait d'une main (9) un sceptre d'or pour commander aux vagues (10), de l'autre elle portait sur ses genoux (10) le petit dieu Palemon, son fils (9), pendant à sa mamelle (6). Elle avait un visage serein (9) et une douce majesté (8) qui faisait fuir les vents séditieux (10) et toutes les noires tempêtes (8). Les tritons conduisaient des chevaux (9) et tenaient les rênes dorées (8). Une grande voile de pourpre (8) flottait dans l'air au-dessus du char (9) ; elle était à demi enflée par le souffle d'une multitude de petits zéphyrs (**) qui s'efforçaient de

(*) Ici, comme dans roues, je ne compte pas Ye muet, qui n'es! guère ou point sensible dans la prononciation.

(**) Je ne compte pas ici les syllabes, parce qu'il me semble qu« l'impression du rythme ne se fait plus sentir à l'oreille.

la pousser par leurs haleines (12). On voyait, au milieu des airs (8), Eole empressé, inquiet, et ardent (11) : son visage ridé et chagrin (9), sa voix menaçante (5), ses sourcils épais et pendants (8), ses yeux pleins d'un feu sombre et austère (9), tenaient en silence les fiers aquilons (11) et repoussaient tous les nuages (8). Les immenses baleines (6) et tous les monstres marins (7), faisant, avec leurs Vitrines (7), un flux et un reflux de l'onde amère (10), sortaient à la hâte de leurs grottes profondes (12) pour voir la déesse (5).

Cette page (1) est un joli spécimen de la prose poétique du Télémaque. Elle se rythme, moins nettement et moins largement que l'éloquence de Bossuet, en membres distincts de sept, huit, neuf, dix syllabes, rarement de plus. La mélodie du vocabulaire et des groupes de mots, assemblés presque sans hiatus, est douce, voire douceâtre, agréablement monotone. Avec Fénelon, commencent les cadences molles de la phrase : l'harmonie consiste à bannir les cuivres de l'orchestre de style, et toutes les sonorités fortes. La phrase s'arrondit par des adjectifs, prolongés parfois en comparaisons.

La noblesse, qui est, avec l'agrément, le caractère voulu par l'auteur, la noblesse résulte d'abord du thème antique et mythologique, et de tout ce qu'il évoque de souvenirs livresques ou d'images de l'art gréco-romain chez un lecteur cultivé. Elle résulte de l'emploi du vocabulaire des poètes : onde, etc. Elle résulte du pastiche de l'expression homérique, surabondant en épithètes et en comparaisons (2). Elle ré-

(1) L. IV, fin.

(2) Plus blanc que la neige ; une blancheur plus éclatante que l'ivoire ; eaux paisibles ; beaux cheveux ; immenses baleines, etc.

suite, enfin, d'un choix de mots qui ne suggèrent que beauté, grandeur, élégance, richesse (1). Même Eole — le repoussoir du reste du tableau — a une laideur et une férocité pour ainsi dire académiques ; c'est un dieu d'opéra, hirsute galamment, qui amusera les dames sans les effrayer, ou, si l'on veut, il est traité dans le goût des morceaux de réception pour l'Académie de peinture et de sculpture.

Faydit l'avait noté avec malice : C'est par la couleur qui embellit tout, que cette prose vise à rivaliser avec la poésie, par l'enluminure vive et mignarde :

Si les héros y boivent pour étancher leur soif, c'est de l'ambroisie et du nectar : ce n'est point dans des verres, c'est dans des coupes d'or. S'ils y mangent, ce n'est point de la viande de santé et commune, comme bœuf, mouton, agneau, à quoi Homère réduit précisément toute la somptuosité des festins de ses héros : ce sont des viandes inconnues et d'une rareté extrême. S'ils logent dans quelques maisons de hasard pour se mettre à couvert, ce ne sont pas des maisons bâties à l'ordinaire, de pierres ou de plâtre, ou autres semblables matériaux : ce sont des palais enchantés, tous bâtis d'or et d'argent, de pierres précieuses et de porphyre. S'ils brûlent du bois pour se chauffer, ils ne ramassent pas eux-mêmes le premier qui leur tombe sous la main, comme fait Ulysse, qui n'était pas si glorieux qu'eux chez le même Homère : c'est du bois de cèdre et odoriférant d'Arabie, que les déesses leur apportent... Leurs belles femmes et leurs maîtresses n'y ont pas de beaux cheveux blonds cendrés ou d'un beau noir, comme celles qui passent pour belles parmi nous : elles ont des tresses d'or. Elles sont toutes ou rousses ou jaunes (2).

(1) Or, argent ; blanc, iooire ; fleurs ; pourpre ; beau ; merveilleux ; éclatant ; serein ; maieeté, etci

(2) Télémacomanie, p. 474.

418 i.'art m LA FK0B1

La prose poétique do For.elon. il faut bien l'avouer. n'est poétique que par les faussetés et les fadeurs qui S'enjolivent, C'est, une forme d'art qui n'a de valeur que pour L'historien, curieux d'observer une prose faite sur le même modèle que la Duchesse de Bour- ■: . de Ceysevox. ou la Ifofi &*Htrculti de Coustou. Mais Coysevox et même Ooustou sont de bien autres artistes que Fenelon.

La Bruyère, quelques années avant. Têlêmaque, avait su eréer une phrase ferme et originale, qui marque une date dans l'histoire de la prose d'art. Elle indique un Changement de direction, une préoccupation d'effets nouveaux : d'abord, l'abandon des Cadences oratoires, et. à leur place, la recherche des coupes imprévues, saisissantes, qui détachent un moi ou pleine lumière, ou font porter sur lui tout le poids de la phrase. Je n'ai pas. ici. à analyser le talent de Bruyère : mais il y a deux choses chez lui qui, si elles ne sont pas absolument neuves, donnent à sa prose une saveur de nouveauté par l'insistance et l'intensité de l'emploi. C'est l'intention pittoresque, et c'est l'intention spirituelle. De la couleur et de l'esprit, au lieu de la logique, au lieu de la noblesse : voilà les acquisitions capitales de son style.

Ce n'est pas qu'il n'ait : Lé dans le goût nol

cadi ime Pléchier, et coloriant comme V

Ion, a Ni tes troul I nobio. qui agitent votre em-

pire, etc.. (1) » Le lecteur trouvera, s'il veut poursuivre, dans n'importe quel recueil de Morceaux choi-

(H C*. VI, «îd. Rebelhau. p. 177.

sis, cette page fameuse, que tous les élèves de tous les lycées de France ont admirée à tour de rôle, depuis qu'il y a des lycées. C'est de la rhétorique ; mais c'est de la rhétorique pittoresque, et non morale : ce n'est plus le lieu commun, c'est le pompier. Et ce fut neuf à son jour.

La Bruyère a un vocabulaire concret qui est fait pour mettre sous les yeux les formes du monde extérieur : le vocabulaire du costume, du physique, des attitudes, des gestes. Il ne sépare pas le moral de l'apparence du corps qui le loge et l'exprime. Et, ainsi, ses Caractères sont des images, des silhouettes : les profils et grimaces du grand siècle. Voici, enfin, des portraits qui ne sont plus des analyses abstraites, mais de vrais dessins, des tableaux de la vie qui ne sont plus des descriptions de l'activité intellectuelle ou sentimentale qui ne se voit pas, mais des représentations de ce qui se voit, des estampes nettes et fortes où ce sont bien des corps qui se remuent, s'approchent, se groupent, se répandent, se séparent, s'opposent.

Il nous montre le magistrat mondain en cravate ou en habit gris, le bourgeois en baudrier, l'homme qui parle au roi et voit les ministres (c'est lui qui le dit) en écharpe d'or, avec une plume blanche au chapeau (1). Il nous mène a dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que lee petits chiens aient aboyé *.

Il voit la petite ville et fait défiler toute la matière d'un roman de mœurs provinciales devant nous en quelques lignes :

Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel et a) Cb. III, p. M.

que, selon toutes les apparences, on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en aucuns partis, où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance ; où un mariage m'engendre point une guerre civile; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance; où l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs ; où le doyen vit bien avec ses chanoines ; où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres (1).

Pas d'adjectifs ; des verbes simples et forts, qui donnent tout leur sens : se voir, parler, vivre ; des substantifs surtout, précis et clairs, aussi particuliers que la langue peut les fournir : cousins (au lieu de parents), mariage, offrande, encens, pain bénit, processions, obsèques, caquets, bailli, président, élus, assesseurs, doyen, chanoines, chapelains, chantres ; en quelques lignes, tout le personnel de la petite ville, toutes les cérémonies qui déchaînent des tempêtes dans ce verre d'eau, s'évoquent à nos esprits par la vertu de cette notation si nette et si directe.

Il nous dira de la manie de bâtir, si commune au xvne siècle :

On bâtit dans sa vieillesse, et on meurt, quand on est aux peintres et aux vitriers (2).

C'est-à-dire quand la maison e&t presque achevée ; mais voyez-vous ce que le style gagne de couleur, de

(1) Ch. V, p. 140.

(2) Ch. VI, p. 166.

LA PHRASE DU GRAND SlfcCLB 121

vie, dans la substitution des termes particuliers aux ternies généraux ?

Et voici un bel-esprit parisien :

Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués (1).

Voulez-vous voir un docteur de Sorbonne î Le voici :

Un homme, à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui, avec cela, se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire et sait précisément comment l'on voit Dieu : cela s'appelle un docteur (2).

Il n'y a plus de souci de noblesse qui réprime l'écrivain : il est devant son modèle, il le rend d'après nature ; tant pis s'il est trivial. Giton, le riche, o déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et il éternue fort haut (3) ».

L'amateur d'oiseaux, Diphile, a passe les jours, ces jours qui échappent et ne reviennent pas, à verser du grain et à nettoyer des ordures (4) ».

On dirait qu'il a toujours peur de laisser perdre

(1) Ch. V, p. 149.

fi) Ch. II, p. 81.

&) Ch. VI, p. 179.

(4) Ch. XIII, p. 401.

12à l'art de la prose

du caractère du modèle, tant le style insiste, se tend, se charge. Regardez l'amateur de tulipes :

Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes, et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près ; il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie. Il la quitte pour Y Orientale; de là, il va à la Veuve; il pa-sse au Drap d'Or; de celle-ci à Y Agate (voici toute une terminologie de fleuriste), d'où il revient, enfin, à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner (1).

Il a une sorte de griserie devant la vie, qui fait que l'expression va au delà de Fidée, suivant le modèle dans les traits mêmes qui ne servent plus à démontrer la vérité morale dont il est question.

Arf ure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint-***, entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur (ce n'est pas, vaguement, un prédicateur : nous apprenons que ce n'est pas le curé de la paroisse, c'est un carme ou un docteur de Sorbonne), qu'elle ne voyait qu'obliquement (d'un des bas côtés), et dont elle perdait bien des paroles. Sa vertu était obscure et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le huitième denier (2) ; quelle monstrueuse fortune en moins de six années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place (dans la grande nef) ; elle le voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste : il y a une brigue entre les prêtres pour la

(1) Ch. XIII, p. 396.

(2) Il est homme de finance, fermier de l'impôt ainsi nommé.

confesser; tous veulent l'absoudre, et le curé remporte (1).

Il suffirait, pour faire ressortir ce que l'argent donne d'éclat à la dévotion d'une femme, de s'arrêter sur ce trait : tous les prêtres veulent l'absoudre. Le dernier : et le curé remporte, n'a plus qu'une valeur pittoresque. Il nous avertit que l'écrivain se laisse emporter par le mouvement de la vie.

Ailleurs, c'est la fantaisie qui l'enlève, une sorte de griserie verbale qui pousse l'invention du mot aussi loin que possible, par la décomposition des termes qui s'associent. Il est difficile, ici, de ne pas croire que c'est le mot qui conduit la danse des images.

Diphile — l'amateur d'oiseaux — rêve de sa folie :

Il retrouve ses oiseaux jusque dans son sommeil : luimême il est oiseau ; il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve, la nuit, qu'il mue ou qu'il couve (2).

Ces deux monosyllabes, de sens si concret et particulier, ont, ici, une énergie bien amusante.

Notation des formes extérieures de la vie, de toute la gesticulation de la marionnette humaine ; particularité concrète, au besoin triviale et technique, du vocabulaire : voilà les moyens essentiels d'expression de ce qu'on a appelé le naturalisme de La Bruyère.

Mais il ne faut pas oublier qu'il est de son temps. Il n'est pas simplement, uniment, crûment naturaliste. Il l'est, et veut l'être, spirituellement. Il tient à dire les choses comme personne ne les dit, singu-

(1) Ch. VI, p. 157.

(2) Ch. XIII, p. 411.

lièrement, d'une façon qui pique, étonne, fasse sourire. Il emploie l'expression réaliste, parce qu'elle fait voir sans doute, mais aussi parce qu'elle surprend et amuse l'homme du monde accoutumé au vocabulaire général de la prose morale et noble.

Je devrais, ici, faire une revue de tous les procédés par lesquels La Bruyère ménage des surprises à son lecteur : c'est le fond de sa manière. Etre spirituel, pour lui, c'est mettre de l'imprévu dans son style. Il en met par une attention qu'il a à ne pas se laisser deviner, à conduire le lecteur à la fin d'un développement dont le dernier mot éclaire tout le reste et vient comme un dénouement adroit à une intrigue bien tissue. En voici un exemple sensible :

Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu, dans la suite, une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille unique; elles ont été nourries ensemble et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l'une des deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle entre au service d'une fort grande dame, et l'une des premières de la ocur, — chez sa compagne (1).

Dans le même esprit, il use de l'ironie, souvent d'une ironie couvert3 qui ne se révèle qu'en se prolongeant. Il accumule les contrastes, et volontiers les moins attendus. Il tâche d'éviter tous les clichés : clichéj de vocabulaire, clichés de construction et de mouvement. Il modifie les locutions et les phrases reçues ; il en invente ; il mêle le vocabulaire commun de ses contemporains d' archaïsmes, de néologismes,

(1) Ch. VI, p. 153.

LA PHRASE DT7 sRA!*» SIÈCLE 125

comme de termes populaires et spéciaux. Il fait de sa prose la collection et, comme a dit finement M. Rebelliau, le musée des mots, des figures et des tours de la langue française. Métaphores, métonymies, alliances de mots, ellipses, syllepses, hyperboles, antithèses, répétitions, exclamations, interrogations, énumérations : tout cela abonde, chez lui. Tout cela est employé à mettre dans le style une variété piquante, à y mettre, en un mot, comme il le dit lui-même, de l'esprit. Il voudrait, s'il pouvait, ne pas se ressembler à luimême. Cette inépuisable rhétorique de l'esprit enveloppe le réalisme de La Bruyère et lui donne une saveur bien originale, qui n'a rien de commun avec celle de la prose réaliste du xixe siècle.

Par là, enfin, La Bruyère a une place à part dans la littérature classique. De Montaigne à Chateaubriand, personne n'a travaillé la prose en artiste comme lui, avec un pareil amour de la forme pour la forme, une pareille foi dans la valeur des effets sensibles et du pittoresque de l'expression. Tous les autres prosateurs sont, au total, des hommes à idées qui cherchent à s'exprimer ; pour La Bruyère, son talent original s'exerce à la limite et au delà des idées, sur cette enveloppe de réalité concrète, de sensations d'où l'esprit a extrait les idées ; sur cette enveloppe de représentations auditives et visuelles qu'est le langage, signe des idées.

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