A?ANT-PROPOS
En ma qualité de membre du Jury international pour TAngieterre à TExposition internationale de 1878 dans la classe de l'industrie de la soie, j'ai eu naturellement de fréquents rapports avec M. Natalis Rondot, le président très capable et très expérimenté de ce Jury; j'ai été sous sa direction, et je suis heureux d'être resté en relations avec lui depuis cette époque.
J'ai tenu M. Rondot au courant des recherches et des travaux auxquels je me suis livré, à la demande du Gouvernement de l'Inde, sur les soies des vers sauvages de l'Asie, dans le but de tâcher d'utiliser ces soies en Europe dans la fabrication des tissus et de leur trouver d'autres emplois.
Mes collègues, membres du Jury, MM. Raimbert et Vatin, étant morts, M. le Ministre du commerce de France demanda au président du Jury de vouloir bien écrire le rapport sur les soies et les tissus de soie. M. Rondot accepta cette tâche.
Mon ancien président m'informa qu'il avait jugé utile de présenter dans son travail un exposé de tout ce qu'il savait sur les vers a soie sauvages et leurs soies, et que, sur sa demande, l'administration impériale des douanes maritimes chinoises ayant procédé à une enquête sur ce sujet, il espérait apporter plus de clarté dans une question dans laquelle il y avait encore beaucoup d'obscurité. Comme M. Rondot connaissait mes études dans leur ensemble, il voulut bien m'inviter à rendre compte moi-même de
tout ce qui a éié fait en Angjieterre en vue de tirer parti des soies sauvages de l'Asie, c'est-à-dire à parler des entreprises auxquelles Il est de notoriélé publique que j'ai pris une part très active dans les dix dernières années.
Je répondis avec le plus vif empressement à cette invitation, et je suis très heureux, je le dis hautement, de m'associer à l'œuvre de mon président.
Je n'ai pas l'intention d'expliquer longuement les essais et les travaux qui ont été accomplis pour faire acquérir aux soies sauvages leur valeur actuelle et leur donner les applications qu'elles trouvent à présent. Ces travaux, ces progrès, sont connus. Ils ont été suBBsamment rais en lumière par moi-même et par les écrivains de différents pays qui ont suivi avec intérêt cette entreprise devenue féconde en résultats importants.
Ce que M. Rondot a désiré que je fisse, c'est d'exposer d'une façon claire et concise , outre mes recherches sur ces matières nouvelles, la longue suite de tâtonnements, d'expériences, d'essais, que j'ai poursuivis. Je n'ai plus besoin de discuter des questions à présent épuisées, ou plutôt résolues, è savoir si l'on pourra se servir de ces soies et quels en seront les emplois probables. Gomme je l'ai dit, nous savons cela parfaitement. On consomme dans les manufactures en Angleterre tout ce dont le commerce dispose , et l'extension des applications industrielles n'est retardée que par la lenteur des progrès de la production de la matière première.
J'ai eu l'honneur de former, pour le Gouvernement de l'Inde, la collection des vers sauvages de l'Inde et de leurs soies qui fut placée à l'Exposition universelle de Paris. A cette époque, quand je montrais quelles ressources ces soies pouvaient offrir à l'industrie, quels usages elles devaient avoir, ma démonstration était fondée en quelque sorte sur des données et des expériences de l'ordre scientifique. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Nous sommes entrés dans la période manufacturière, et je n'ai plus qu'à dire les progrès que nous avons faits et les succès que nous avons obtenus.
Mais qu*il me soit permis de m'arréter à un souvenir. C'était une bien modeste vitrine que celle dans laquelle j'ai présenté à la grande Exposition universelle de 1878 ma première collection. Cette petite vitrine contenait des spécimens de soies sauvages, spécimens insuBBsants et peu attrayants, des spécimens de mes premiers essais personnels qui n'étaient pas décisifs. C'est le président du Jury de l'industrie de la soie qui, arrêtant plus d'une fois son attention et l'attention du Jury sur la petite vitrine oubliée, a le premier assigné une haute portée à l'entreprise à laquelle je m'étais voué. Il a prévu que, en présence de la continuité du mouvement qui porte les consommateurs d'étoffes de soie à ne les vouloir que d'un prix de plus en plus bas, les soies des vers sauvages devaient devenir une matière première nécessaire.
DBS SOIBS.
M. Natalis Rondot s'est occupé dans le cours de son ouvrage de la plupart des vers à soie sauvages que Ton connaît; il a montré qu'il existe un grand nombre de ces vers, qu'ils appartiennent à des genres et à des espèces différents, et que les soies qu'on obtient de ces vers présentent de notables différences quant aux caractères et aux qualités.
Ces études sont tout à fait nouvelles, elles sont hérissées de difficultés. J'ai éprouvé souvent moi-même comme il est pénible de frayer la voie qui n'est pas même tracée.
Tai eu toujours en vue l'utilité pratique éventuelle de ces matières, et j'ai dA dès lors ra'attacher particulièrement à celles qu'on peut se procurer le plus facilement et en plus grande abondance. J'ai donc limité ma tâche à dessein , mais je tiens à faire remarquer que les heureux résultats auxquels je suis arrivé avec trois seules espèces donnent è penser que la recherche et l'étude d'autres espèces apporteront aux manufactures un autre contingent de ressources, et quant à moi, j'en suis convaincu.
C'est sur l'Inde que mon attention s'est portée, et cela était naturel.
5i& APPENDICE.
y ai trouvé qu'il n'y avait dans ce pays que trois espèces dont il était bon, au moins dans Tétat présent des choses, de s'occuper :
i"* La soie iussah (appelée aussi (uswre, tuuur et tasar, du mot hindoustani iusuru qui signifie navette), produit de la chenille de VAntherœa myUUa, lequel Antherœa est répandu sur presque toute la surface de Tlnde anglaise;
ù^ La soie eria, produit de la chenille de YAuacus ricini, originaire de TAssam, où l'on trouve ce ver en abondance, et Ton est fondé à espérer que son élevage dans ce pays sera développé de la plus large façon ;
3"" La soie muga, produit de la chenille de VAntherœa assama qu'on trouve aussi abondamment dans l'Assam.
Toutes ces soies ont des qualités naturelles très dissemblables. Elles ont à peu près la même couleur, et cette couleur est un brun grisâtre pâle, quand la soie vient d'être tirée du cocon et avant qu'elle ait subi aucun nettoyage.
Une des grandes différences entre ces soies est dans la grosseur ou le diamètre des dernières fibres. Si, après les avoir tirées du cocon, on les examine avec un microscope d'une force grossissante de â5o diamètres, on trouve que chaque fibre, telle qu'elle a été filée par le ver, a la forme d'un fil double, dont les brins simples ne sont pas ronds, mais sont comprimés ou aplatis, et de plus sont adhérents l'un à l'autre dans la longueur par les bords et non pas par les surfaces plates.
Les diamètres des dernières fibres des trois soies dont je parle, comparés avec le diamètre des fibres du Bombyx mari, sont les suivants :
Bombyx mon î^ ^ iÀ« de pouœ anglais.
Tussah 715
Bria ïàs
On observe une autre différence caractéristique dans la force et l'élasticité respective de ces soies.
RAPPORT DE M. THOMAS WARDLE. 5i5
Ainsi, pour la ténacité ou la résistance :
Tustah 8 draïuB avoixMla-poîdfl.
Eria Sy
Mttga 3
Il est également nécessaire de faire connaître l'élasticité des dernières fibres.
Chacune d'elles s'allonge» sans se rompre, dans la proportion suivante :
Tussah n de sa longueur.
Eria I
Muga i
Actuellement la soie tussah, dans laquelle il faut comprendre la soie dite tussah de Chine qui est le produit du ver du chêne» YAntlienea Pemyi, est la seule dont la consommation soit importante en Angleterre.
On commence à faire usage de la soie eria, et, d'après les résultats très satisfaisants qu'on a obtenus dans la fabrication, la demande de cette soie ne sera limitée que par la production , qui est à présent très restreinte, excepté dans TAssam, oii les indigènes font depuis longtemps un large emploi de cette matière.
Quant à la soie muffi, elle n'est pas encore entrée dans la consommation en AngFeterre, mais des mesures sont prises pour en introduire l'emploi dans plusieurs manufactures, de même que pour développer dans l'Inde la production et l'exportation.
DB LA FILATURE (nnnilNo) BT DU MOULINAGE.
SOIE TUSSAH.
La soie tussah a reçu, dans les dernières années, des emplois très nombreux en Angleterre et en Ecosse; elle a été moins employée en France. On a fabriqué avec elle une grande variété de tissus et d'objets soit très simples, soit très ornés. Gela a été rendu possible par l'introduction dans les manufactures de différents procédés de fabrication, de teinture et d'impression que je décrirai rapide-
ment dans les chapitres suivants. Il y a eu , par suite de cette consommation, une demande continue de cette soie, et, par suite aussi de cette demande, on a donné plus de soin à la filature dans rinde et en Chine. Toutefois cette filature est encore loin d'être parfaite. Je n'ai pas à m'arréter sur ce point. Je me bornerai à dire qu'on importe sans cesse de grandes quantités de soies gr^es iuêsah, que ces soies trouvent à l'arrivée une vente prompte et facile à des prix qui, si l'on se reporte à quelques années en arrière, auraient été regardés comme impossibles à obtenir.
Je dois ajouter à ces remarques, relativement à la soie tussah, un fait qui montre comme on est aujourd'hui loin d'un état de choses qui n'a pas même dix ans de date.
Ce que j'ai à dire à cet égard est intéressant, parce que cela prouve que, à l'époque présente, il faut bien peu de temps pour changer du tout au tout les conditions d'une industrie.
Au début de mes recherches sur la soie tus$ah, ayant la con* viction qu'un meilleur mode de filature rendrait plus facile la teinture, et de plus élargirait le champ de la consommation de cette soie, je proposai au Gouvernement de l'Inde anglaise de m'envoyer de l'Inde une certaine quantité de cocons iussak qui seraient filés en Europe. Ces cocons reçus, je ne pus pas les faii*e filer en Angleterre, et je fus autorisé à tâcher de les faire tirer en Italie. Grftce à la recommandation d'un ami, je fus admis dans une filature à Santo-Gio, près de Torre Pellice, dans le Piémont.
Quand j'expliquai aux chefs de cette filature l'objet de ma visite, je ne fus guère encouragé par eux à entreprendre mes expériences. Toutefois ils me permirent de les faire, et mirent obligeamment k ma disposition tous les moyens de les accomplir.
Je pris quelques-uns de mes cocons de vers sauvages, et, après bien des tâtonnements, je parvins à les assouplir en les tenant plongés pendant un certain temps dans de l'eau chaude » à laquelle j'avais ajouté du savon , de la potasse et de la glycérine.
Les cocons étant amollis suffisamment, une des plus habiles ouvrières fut chargée de les dévider, et, après les avoir débarrassés des brins extérieurs les plus grossiers, elle fila ces cocons, réunis* sant les brins de quatre cocons en un, presque sans une seule
rupture de fil, et cela, je Tavoue, à la surprise de mes amis et à la mienne.
Aujourd'hui personne n'élève plus de doute sur la facilité de la filature des cocons iussah.
La grosseur ou le titre ordinaire de la soie tussah du commerce moulinée (organsin et trame) varie deiSa&aSS deniers, c'està-dire que des éclieveaux de 1,000 yards de longueur pèsent <le 9 à i5 drams. Mais des cocons dont j'ai dirigé la filature, j'ai obtenu de la soie grège de 9 5 deniers, et, de cette soie de s 5 deniers , j'ai obtenu des organsins et des trames d'un titre de 5 1 deniers, avec une parfaite régularité du fil dans toute la longueur de l'écheveau.
Je fis, en 1878, la connaissance de M. Henri Meyer, un grand industriel de Milan , qui prit un très vif intérêt à mes recherches. Je lui envoyai des cocons tussah, et il en tira également, aussi facilement que cela avait eu lieu dans la filature de Santo-Gio, de la soie grège de 9 5 deniers , avec laquelle il fit des organsins et des trames de 5o à 55 deniers, très réguliers.
J'abrège, mais je le répète, filature et moulinage de la soie tussah ont pleinement réussi; il n'y a plus de doute à avoir à cet égard.