‹ L'art de la soie. Les soies (volume 2)Chapitre 19 sur 172 · PRODUCTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PRODUCTION GÉNÉRALE

dîversilë des emplois de celle-ci ajoutent aux embarras. Le commerçant est souvent forcé de se faire entrepreneur d'Industrie; il faut, dans bien des cas, qu'il présente à l'industriel la soie dans l'état où celui-ci veut la mettre en œuvre.

Les difficultés dont nous avons parlé proviennent aussi, au moins pour les soies de l'Asie, de l'état nouveau dans lequel se trouvent les opérations de crédit à long terme, par suite de l'incertitude dans le prix de l'argent. C'est une remarque due à M. F.-B. Forbes, qui a été à la tête de la plus grande maison américaine du commerce des soies en Chine et qui est un observateur judicieux et sagace. Le commerce des soies de l'Asie entraine une dépense assez grande de temps, et dès lors un usage assez large du crédit. L'argent, dont le rôle est important dans les transactions en Asie , a perdu sa fixité de valeur relative dans les échanges de peuple à peuple; on sait quelle a été la baisse de son prix, et comme, même à ce prix abaissé, on n'est pas h l'abri des variations notables de ce prix. Il s'ensuit qu'on est généralement pressé de vendre une marchandise dont la demande n'a plus d'ailleurs la même activité, afin de ne pas voir, dans l'intervalle de l'achat à la vente, changer à son désavantage les conditions dans lesquelles on a entrepris l'opération.

Le cours présent des choses suggérerait bien d'autres remarques, mais nous n'avons pas à nous occuper de ce qui se rapporte au commerce de la soie.

Nous nous bornerons à dire que plus d'une institution a été fondée dans le but de rendre les transactions plus faciles et plus régulières; nous citerons les magasins généraux, les établissements de pesage, de conditionnement, de décreusage, de titrage, etc., et que les opérations de banque, c'est-à-dire de crédit, sont, plus que pour toute autre matière première, étroitement liées avec les opérations de commerce.

IMI'HIIILIIIL XiTIOXALC.

Nous sommes îci en présence de véritables fils, c'est-à-dire de matières préparées et peignées qui ont été soumises sur le métier à l'opération de la filature.

La soie proprement dite est une réunion de filaments continus. Le filament ou bave se compose de deux brins distincts juxtaposés, agglutinés le plus souvent au sortir de la trompe de la chenille; il suffit d'eau chaude pour amollir cette bave, ou plutôt le grès, pour tirer la bave du cocon. Le dévidage simultané de plusieurs baves est opéré de telle sorte qu'un fil unique est obtenu par l'eflet d'une soudure naturelle et de la croisure de ces baves. Le fil de bourres ou de déchets de soie est le produit de la filature de filaments non continus, longs ou courts, entiers ou coupés, peignés ou cardés, dressés, rapprochés, liés ensemble par la torsion sur le métier.

Le cocon est entouré d'un réseau à larges mailles, en quelque sorte indépendant, formé d'une bourre légère dont les filaments sont moins fins que ne l'est la bave normale. C'est la première couche ou veste tissée par la chenille. Le cocon présente ensuite une succession de couches ou de vestes superposées, d'épaisseur égale ou inégale, dont les premières et les dernières peuvent être, mais sont rarement dévidées : celles-là, parce que la bave est irrégulière et grossière; celles-ci, parce que, quand la fileuse les atteint, le cocon tombe au fond de la bassine.

La matière première de la soie est toujours le filament ou bave qui se trouve au milieu du cocon, qui en forme la plus grande partie, et l'on doit regarder le coron comme étant une pelote creuse dont le fil est continu.

La matière première du fil de bourre de soie ou fil de déchets de soie est diverse.

Cette matière première se divise en rinq groupes :

i" Les cocons ouverts par le fait même de leur construction et ceux dans lesquels la bave est très enchevêtrée à raison de Tinëgalité des vestes^^^ (il s'agit, dans ces cas, des cocons de plusieurs espèces devers à demi domestiques ou sauvages);

a* Les déchets à la magnanerie, savoir : les cocons percés par le papillon pour lui permettre de sortir, et notamment les cocons dits de graine, c'est-à-dire ceux qui ont été réservés pour le grainage et desquels le papillon s'est échappé; les cocons tachés, les cocons fimdus, les cocons hariés ou piqués, les cocons inachevés et défectueux, les cocons doubles ^^); enfin le réseau soyeux, plus ou moins épais, qui entoure le cocon et qu'on appelle blaze ou bourrasse;

3" Les déchets à la filature, savoir : lesfirisons et les firisonneis, qui sont le produit du purgeage et du battage à la bassine, et dans lesquels on trouve les premières couches ou vestes du cocon; les cosles, qui sont des frisons allongés comme un ruban et un peu plus grossiers; les capitons, qui sont aussi dos frisons inférieurs; les telettes ou pelettes, qui sont les dernihres vestes du cocon , et les cocons bassinés, qu'on ne peut pas dévider, chacun de ceux-ci restant, comme la telette, au fond de la bassine avec la chrysalide; les cocons difficiles à dévider et dont le tirage est dès lors peu avantageux , etc. ;

/t"* Les déchets au moulinage, qui comprennent principalement, sous le nom de bourre, les bouts de fils cassés ou abandonnés pendant les façons de l'ouvraison;

S*" Les déchets au tissage , très variés , qui proviennent de l'ourdissage des chaînes, du dévidage des trames, du tissage lui-même, etc.

^*) Tous les cocons naturellement ouverts et ceux à bave enchevêtrée peuvent être dévidés; la soie est ménie tirée facilemerit des cocons ouverts de quelques espèces. En général, les cocons à ouverture apparente et large sont réservés pour le peignage, à raison du trop grand soin qu'il faudrait donner au tirage.

^*) On peut dévider les cocons doubles, et Ton en tire, dans ce cas, une soie de qualité inférieure qu^on appelle douppion et qui est encore principalement employée à faire des soies retorses. Nous disons les cocons doublai, parce que ces cocons ont été généralement construits par deux chenilles, mais il y a des cocons qui ont été faits par trois, quatre, et même, mais très rarement, cinq chenilles.

Le public a pu, pour la première fois, à TËxposition universelle de 1878, se rendre compte du caractère de l'industrie qui va nous occuper. A aucune autre Exposition n'avait été montrée d'une façon aussi saisissante l'étroite analogie qui existe entre les procédés de la filature des déchets de soie et ceux de la filature des autres fibres textiles, de la laine, du lin ou du coton. Matières premières brutes, matières préparées, peignées, fils simples, tordus, doublés, retordus, tout était réuni et rapproché. On avait de plus, dans une infinité de tissus et d'autres produits, des exemples, non seulement des applications nombreuses de ces fils, mais encore des diversités de nature, de qualité, ^apprêt et d'emploi de ceux-ci, qui donnent, dans bien des cas, à peu de chose près, mais au prix d'un grand travail, ce qu'on aurait obtenu de la soie.

Toutes les bourres, tous les déchets, ont aujourd'hui une valeur. Nous venons de le constater en énumérant les sources où l'on puise la matière première de la filature de bourre de soie. Les cocons les plus défectueux, les débris qu'on recueille à la suite de chaque opération, trouvent des emplois productifs; c'est le perfectionnement des procédés de préparation et du matériel du peignage qui a permis d'en tirer parti, comme aussi d'utiliser les déchets du deuxième degré que laisse le peignage.

On sait quelles conditions générales la consommation impose de nos jours à la production : les modes se succèdent plus rapidement; les tissures et les couleurs des étoiïes, les formes des costumes, changent plus souvent, et l'on en est venu par degrés à porter les vêtements moins longtemps. Cela a conduit à choisir des tissus d'un prix plus bas, et à tenir plus de compte de leur apparence que de l'excellence de leur qualité. Dans ces circonstances, les fils de déchets de soie ont joué un plus grand rôle dans la fabrication , et la demande en a été plus active que ne Ta été la demande des soies. La production de ces fils a notablement augmenté, et, tant du fait de cet accroissement de demande que par suite de la diminution de la quantité des déchets dans les magnaneries, ainsi que dans les ateliers de tirage ou d'ouvraison en Europe, il a fallu aller ramasser en Asie des matières que le petit tissage domestique était seul à y employer. Celte vive re-

cherche a, pendant un temps, fait hausser les prix tellement que, tandis que, de 1867 à 1881, le prix des cocons secs a baisse de lib p. 100, celui des déchets de soie n'a baissé que de 2 0 p. 1 00. En 1883 , les déchets de soie valaient plus que les cocons. A partir de 1 883 , le rapport dans les prix a été rétabli. En somme , Fécart entre les prix est resté le même de 1877 h 1880.

cocon UC8.

Il aOTUII , PAI Al.

Périodes quinquennales.

Années

le kilogr.

Del867à 1871 a/i^6o'

De 1872 à 1876 16 3o

De 1877 à 1881 i3 90

1882... la 5o

MUftii ra ton, M auM.

m ■ormi, pai ai.

le kilogr.

i5'ûo'

la

La filature des déchets de soie est ce d'origine française, et date de i833 seulement», a dit le rapporteur de la Commission du tarif général des douanes de la Chambre des députés^^^ M. Méline avait ajouté foi à des déclarations antérieures des filateurs français ^*^).

Le rapporteur de la Commission du tarif général au Sénat ^^^ a assigné h l'invention de cette filature une date un peu plus éloignée : il a donné la date de i8ao. Il a fait l'honneur de l'invention à

(*) «G^est grâce à elle (à cette indiulrie d'origine française) qu'on peut aujounl^hni tirer parti de tous les résidus de la fabrication des soies , qui auparavant restaient sans emploi; tous les détritus des ûlalures, des magnaneries et des moulinages, qui n'avaient aucune valeur commerciale, sont transformés par elle en fils magnifiques. • . » (Rapport de M. Méline, ao décembre 1879). — Le délégué des filateurs de bourre de soie avait dit, le 5 juin 1878, devant la Commission de la Chambre des députés: c . . .C'est pour la première fois, et en France, qu'en 1 833 on a commencé à utiliser et filer les déchets de soie» {Proch-verbaux des séanceê de la Cotnmûêion du tarif général dee douane» , 1878, p. 369).

(') Mémoire à l'appui de la pétition de» filateur» de bourre et autre» déchet» de noie, avril 1869. — ^^ déclarations faites par les filateurs en 1869 et en 1 860 ont été reproduites en 1878 et en 1879. Un des délégués des filateurs a dit: «Notre industrie est une création française. Cette industrie s'est développée en 1 835 pour la première fois 7* (Sénat, Enquête »ur le» »ouffrance» du commerce et de l'induttrie, Procèt^verhaux de»»éance»,S février 1878, p. 119, 120 et ia3).

^^^ M. Mayran.

l'An^eterre, au Yorkshire, et a rapporté qu'une maison d'Halifax a introduit en 1897 cette nouvelle branche de travail en France. D'après la Chambre syndicale des fabricants de soies de Paris, la filature des déchets de moulinage a pris naissance, vers Tannée 1897, h Halifax, et la fdature des déchets de filature, quelques années après, à Bàle^'^.

La vérité est que le filage au fuseau des bourres de soie remonte aux premiers temps de l'histoire du travail, et il est même probable que le filage au fuseau a précédé le tirage de la soie, c'est-à-dire le dévidage du cocon par le procédé des Chinois. C'est du moins ce que nous a rapporté un des commissaires plénipotentiaires chinois en iSbli^^K

Les anciens ont connu les vers à soie sauvages; ils en ont récolté les cocons, et ils se sont servis de la soie de ceux-ci : cela a eu lieu en Chine, dans Tlnde, en Assyrie et en Grèce.

Un seul fait le démontrera : Dans le nord de la Chine, en l'an 39 avant l'ère chrétienne, on ramassait, dans une petite chaîne de montagnes de la contrée qui est devenue le Chan-toung, plus de 600,000 kilogrammes de cocons de vers sauvages, et de la soie qu'on en obtenait on faisait des vêtements. Nous n'avons pas à rechercher ici s'il s'agit de cocons de vers sauvages du mûrier (comme nous le pensons) ou de cocons de vers sauvages du chêne (de YArUlierœa Pernyi)^ ces deux sortes de vers vivant encore de nos jours, à l'état sauvage, dans la même région, dans les mêmes montagnes. Ce qui est certain, c'est que ces cocons étaient percés par le papillon; c'est qu'on n'en pouvait tirer parti qu'en les réduisant en étoupe, en les peignant, et qu'en filant h la quenouille la soie produit de ce peignage nécessaire. Encore aujourd'hui, dans la même contrée, ces cocons, une partie même des cocons non percés, sont peignés et filés au rouet.

Bien longtemps avant le 1^ siècle avant J.-C. on filait au fuseau en Chine la soie des vers sauvages; on le faisait en même

^') Rapport $ur la êituaiion de la filature dee déchelê de êoie en France, 1881, p. 3. (') Tcbao Tcban|{-Ii, de T Académie des Uan-lin.

temps qu'on dévidait le cocon des vers domestiques du niAricr. Nous l'avons démontré précédemment.

Au. Japon, les mauvais cocons et les cocons percés ((/è^ora nuiï) servaient à faire de la bourre ou de la ouate de soie [ma waltaj^ et cette bourre était filée. On a signalé pour la première fois ce produit sous le règne de Youriakou Tenno (de /iSy à /179 de J.-C). On peignait aussi les cocons doubles [lama mal), qui donnaient le meilleur fil de bourre.

Au Khotan , dans les premiers temps de Fintroduction du marier et du ver à soie dans ce pays, on ne recueillait que la soie des cocons percés. On se rappelle Tédit par lequel la reine du Khotan défendait de tuer les vers à soie et ordonnait de ne t^ travailler les cocons que quand les papillons en seraient sortis ^^U. Il paraît que l'on obéissait encore à ces ordres de la reine longtemps après, lorsque ces ordres n'avaient plus leur raison d'çtre, puisque Hiouèn-thsang, qui écrivait en 648 le Si-yu-ki, dit : R Aujourd'hui le royaume (le Koustana ou Khotan) possède des vers à soie, et pei'sonne n'oserait en tuer un seul ^'\ v II fallait qu'on iilât alors au fuseau la soie de ces cocons percés.

Dans le reste de l'Asie, lorsque la méthode chinoise n'était pas encore connue, on récoltait néanmoins les cocons de vers à soie; c'étaient surtout des cocons jaunes. En Perse, en Assyrie, dans l'Asie centrale, en Grèce, le cocon percé ou non était peigné, et la malière soyeuse peignée était filée. Aristole et Pline en ont parlé ^^^ Cette mise en œuvre des cocons était si bien entrée dans les pratiques du travail qu'on ne l'a pas abandonnée après qu'on a eu introduit le dévidage des cocons. Les Perses, les Grecs et les Arabes ont continué la filature au fuseau, et, à l'époque ou les tisserands arabes ont donné la preuve d'une habileté qui n'a guère été dépassée, au ix'' et au x° siècle, ils faisaient usage de l'une et de l'autre soie.

^'^ Ab^l-Rémiutat, llàloirê de Khotan, traduite du chinois, i8so, p. 3â et 55. ^^) Mémoirei sur lei contrées occidentales, traduits du sanscrit en chinois, en Van 6ù8 , par IHouèn-lhsang, et du chinois en français par Stanislas Julien, 1 807 et 1 858 , vol. Il ,

^^- Ulpicn , jurisconsulte de Tancienne Rome, qui vivait au m' siècle, sous Ëlagabale

Nous avons dit déjà que, chez les Perses, on appelait ibriclitm ou ibrichem le cocon intact, non percé, la soie dévidée, tirée du cocon intact, eiguédj^^\ le cocon percé, Tétoupe ou bourre provenant de ce cocon et cette bourre iilée. Les mots arabes ibrissim^^^ et qazz, d'origine persane , ont l'un et l'autre la même signification qu'en persan. Le mot harir, purement arabe, paratt n'avoir été donné par les Arabes qu'à la soie ouvrée ('); quelques auteurs sont même d'avis que le moi hartr désigne le plus souvent la soie quand elle est tissée ^^^ Nous avons trouvé, dans le Traité des simples d'ibn el-Beïthàr, un passage qui confirme la distinction faite par les Arabes entre les deux sortes de soie. Cet auteur, voyageur et botaniste, qui vivait dans la première moitié du xiii* siècle, a dit, d'après Ibn Massa : (( Quand le ver à soie a achevé de tisser tout autour de son corps une étoffe de soie, il perce cette enveloppe et s'en échappe : alors on récolte à la fois le cocon et la soie. Quand on laisse le cocon au soleil jusqu'à ce que la chenille meure, alors seulement la soie est prête à être dévidée. »

Nous ferons ici la remarque que, même à une date éloignée, une des parties du cocon qui a le moins de valeur, la blaze qui l'enveloppe, est l'objet d'une mention. On lit dans les Etymologies d'Isidore de Séville, qui écrivait au vi' siècle : v^Placium est stupa, et quasi crassedo scrici, et est gra^cum nomen ^^\ Ji Blaze vient donc du grec plax.

On voit que le filage au fuseau des cocons ou des bourres n'est pas une invention moderne. Les uns ont dit qu'il a pris

et Alexandre Sévère, a fait, dans uq de ses écrils, la distinction entre la soie du pays des Sères et ceUe autre soie qu^oii appelait hombycine : «Vestimentorum sunt omnia lanea, iineaque, vel serica, vel bombucina» (Muratori, AnUquiiaien iudicoê, 1.11, p. 399).

<^) On dit aussi gouzé,

t-) Le cheikh Dawoud et ilm el-Beïthàr ont dit : ^Vibriniin est le cocon de soie avant que le papillon le perce. ?>

^') Glément-Mullet, Becherche» êur Vkitioire naiureUe chez leê Arabei, Sur le ver à ioie {Journal aiiatique, 5' série, t. Vil, i856, p. ^97).

^*) Jhrir a, dans le Coran, le sens de vêtement de soie.

(') Sancii ïêidori UiËpalemU episcopi E:ytnologiarum Ubri XX (Opéra omma, i58o). Ub. XIX, cap. ixxu y De laniê.

naissance en Suisse dans la seconde moitié du xyiii'' siècle, ou en Angleterre au commencement du siècle présent; les autres ont soutenu que cette invention est française, qu'il n'y a qu'un demi-siècle qu'on a pu tirer parti en France de déchets, restés, a-t-on dit, jusqu'alors sans valeur commerciale, et qu'on a créé alors en France cette industrie^^^

Nous venons de dire qu'on a fait emploi de cette façon , dans toute l'Asie, dès les temps les plus reculés, des cocons percés des vers sauvages et même des cocons des vers domestiques. On procédait de même autrefois dans le pays des Berbers, au Mexique, à Madagascar. Nous pouvons ne pas chercher aussi loin et ne pas remonter aussi haut dans le passé.

Au xiu'' siècle, en Italie, à Lucques, on faisait usage de fils de soie provenant, les uns de cocons percés, les autres des déchets du tirage des cocons ^^^. Dans le même temps, en France, on connaissait aussi le fil de bourre de soie, qu'on appelait àéjkjlorel, florin, Jlourin.

On lit dans le règlement du c^ Mestier des tissuz de soie » de Paris, qui a été enregistré vers laGS :

rNuIos mestresses du mestier ne pueenl ne ne doivent ourdir fil avèques soie, ne flourin avèqucs soie, por ce que l'uevre est fausse et mauvèse , et doit estre arse se elle est trouvée. . . -^U

La mâme interdiction de c^tislre... flourin avecques soye...?' se trouve dans «l'Ordcnance, FAcort etTEstablissement» des faiseuses d'aumônières sarrasinoises à Paris; ces règlements sont datés de

mars 1^99 **^.

11 est aussi fait mention dix Jlourin, du ce flourin de Montpellier 79, dans les statuts du métier des laceurs de fil et de soie et du métier des merciers de Paris au xiii'' siècle.

(^) Voir la déposition des délégués de rindusliie de la Gialure de bourre de soie, i3 février 1878 {Sénat, Commission d'enquête sur les souffrances du commerce et de l'industrie, Procès-verbeutx des séances, p. 119), et 5 juin 1878 {Chambre des députés, Commission du tarif général des douanes, Procès'Verbaux des séances, p. 968).

^') T. Bini, Su i Lucckesi a Venezia, p. 53. — S. Bongi, Delta mercatura dn Lucchesi nei secoU Xïii e xif, 188& , p. /lA.

^*^) Le lÀvre des métiers d'Etienne Boileau, publié par R. de Lespinasse et F'. Bonnardot, 1879, p. 7/1 et 75.

^*) Règlemens sur les arts et métiers de Paris. . ., 1837, p. 385.

En ce tetnps-lill, parmi les «(illeresses de soie» qui recevaient des marchands merciers la soie écrue pour Touvrer et la retordre, il y avait des fiUerenses qui remplaçaient la soie par du fil de bourre de soie^'^ Nous reviendrons sur ce fait dans le chapitre des soies retorses.

On a des preuves assez nombreuses de Teraploi de la filoselle au XIV' siècle. En 1869, Tarmurier de Charles V faisait avec du «filoisel azuré» les cordes destinées à soutenir les tentures ce à fleurs de lis de brodeure » d'une des chambres du roi^^^. En 1387, on se servait de «veloux azur alexandrain sur fil oyscl... pour faire et garnir le siège d une chaière à pigner le chef du Roy. . . ^^^ ». Le Livre des acquits et couêtumes de la prévosté de Harjleu (Harfleur), qui est daté de iSSy et qui contient le tarif des marchandises dont on faisait commerce dans la baie de Seine, fait mention de la bourre de soie filée ou non filée ^^\

En Italie, la seta dijiltigello 0 dijiluzello et les capitani sont inscrits sur les tables de la gabelle de Pise en 1/108 ^^^; on cite à Florence, en 1 A3o, des capitoni spagnuoli Jilati^^K II y a de nombreux exemples de l'emploi de ces fils au xv"" siècle.

Nous avons une autre preuve de l'usage du fil de fleuret dans les lettres que Henri VI, roi d'Angleterre, donna à Paris, en décembre \liab9 pour confirmer l'ancienne ordonnance relative au gouvernement du métier des ouvrières en tissus de soie. L'article 5 porte : c( Nulle maistresse ne ouvrière du mestier dessusdit ne pevent faire fausse entaveleure, ourdoye, ne tissus de fil ne de ilourin , ne faire euvre enlevée où il ait fil ne flourin ; et se telle euvre est trouvée, elle doit estre arse, car elle est faulse et mauvaise ^"^K »

Il est aussi parlé ànjlorin dans les lettres de Charles VI, de

^^) Voir rordoiinance du prévôt de Paris, de juin 1 375.

^^) Mandemenli et acleê diter$ de Charleê V, p. bao.

^^^ L. Doùet d^Arcq, Nouveau recueil de compUi de l'ai'genterie du roi de France,

(*) E.-A. Borély, Hiêtoire de la ville du Havre et de son ancien gouvernement, 1880-

(^) La pratica délia mercatura scrilta da Viovanni di Antonio da Uzzano nel 1 ùâa (Pà^nini, DeUa décima, t. IV, 1756, p. 58).

^*> Pagniiii, Délia décima, t. ]1, p. 3 60.

^'^ Ordonnancée dee rois de France, vol. XIII, p. 108 et J09.

mars 1&07. (1&08), qui cooGrinent les statuts du corps des marchands merciers de Paris.

Au xiv% au xv' et au xvi" siècle, UJlourin portait le nom àejilozelle, en ldii\aJilladisserium,JlroseUum de seia, JiroseUum, jlaretus. Les fabricants de drap de Garcassonne faisaient usage, en i466, de fleuret, t^Ooretus... species ex filo serico crassiori contesta^')».

Le moi Jlourei était en usage à Lyon au commencement du xvi* siècle ^^l

On parle du fleuret, de la galette «ou autres espèces provenuës de la bourre de soye?? dans les «Règlemens et statuts concernant le commerce , art et fabrique de draps d*or^ d'argent et de soye r> qui se faisaient à Lyon. Ces règlements furent approuvés par lettres patentes du roi du i3 mai 1667.

En 179 1, les prévôt des marchands et échevins de Lyon interdirent, sous peine d'amende et de confiscation, le mélange du (il de galette avec la soie dans la trame te des satins, des damas, des brocarts, des persiennes et des lustrines».

La filature de la bourre de soie existait donc en France au siècle dernier; elle y était si peu ignorée qu'un de nos plus célèbres missionnaires en Chine, le père d'Incarvilie, a dit, dans son mémoire sur les vers à soie sauvages, qui contient tant de faits exacts et qui a été cité tant de fois : «On ne dévuide pas les cocons des vers sauvages; on les file, comme nous faisons le fleuret. >> D'Incarvilie envoya ce mémoire en 17/10 au cardinal de Fleury.

On verra plus loin comment la filature des déchets de soie a été portée de l'Italie en Suisse et établie à Zurich au milieu du XVI* siècle; nous signalerons les développements qu'elle a pris en Suisse au xvu" et au xvm' siècle.

Lejleurel ou Jloret, matière première ou fil, est décrit dans les anciens dictionnaires, dans ceux de Furetière, de Richelet et de Ménage, publiés de 1727 à 1789, dans le Dictionnaire univcnel de commerce de Savary qui date de 1796 ^^\ Les auteurs de YEncy-

^') Du Gange, Gtoêtariwny édition Henschel, L III, p. 3fi6. (^) Archivos de Lyon, CC 33/i, compte du peintre Liévin Yandemère (Entrée de François 1", i5i5).

^^) On appelait auiretoh fleur, Jhr ou fleuret cria bourre ou soye grossière qui couvre

clopédie connaissaient Temploi qu'on en faisait, et Paulet a nettement distingué les différentes sortes de cette matière ^^K

Ce n'était pas seulement en France, en Suisse, en Angleterre, qu'on exécutait ce travail au xyiii' siècle; un nommé Kàhnci avait établi à Vienne en 1788 une filature de fleuret ^'^).

Les assertions que nous avons rappelées touchant l'origine française de cette industrie et son origine si récente s'expliquent d'autant moins que des témoignages récents les contredisent.

En France, on filait la bourre de soie à la mécanique en 1819, puisque le Jury central décerna une médaille d'argent à un dateur de la Drôme, qui avait présenté à l'Exposition, en celte année 1819, des fils defantame du n° lâo au n"* i&o^^^

Les fileurs français demandèrent, en i8s/i, à la Chambre des députés l'augmentation du droit d'entrée sur les fils de fleuret. Ces fileurs étaient, les uns des fileurs à la main, les autres des Jikurs à la mécanique. Ils se plaignaient particulièrement de la concurrence que leur faisaient les fileurs suisses, tous fileurs à la main» et exposaient que, en Suisse, c^les fileurs sont des paysans qui se trouvent heureux de gagner de â5 à 3o centimes par jour dans les mois d'hiver, . . . que le filage est fait par des femmes et des enfants, soit dans les veillées, soit en gardant les troupeaux; qu'il n'y a point, de ce côté (en Suisse), d'avances de capitaux,

la véritable soye dos coconsn; de fleur on a tait fleuret. — Furelièrc dit de son cùté ; <rLe fleuret est ie cocon de la soye. Il est blanc, et la vraie soye est jaune. n

<*î L'Art du fabriquant d'étoffes deiote, 1778, 1" partie, p. xlj elxHj.

(*) Beiiràge zur Geechichte der Gewerbe und Erflndungen Oetterreichê von der Mitte de» XVIIL Jahruudertê bis zur Gegenwart, 1873, p. 986 à a 96.

<') Ce filaleur (à la mécanique) était Pascal Eymieu, de Saillans, «inventeur de toutes les machines qu^il emploie dans son établissement» {Rapport du Jury central, 1819, p. ^6). La Société d'encouragement pour Tindustrie nationale avait offert, en 181 â , un prix pour «le cardage et la filature par mécanique des déchets de soie». Un encouragement fut donné en 18 15 à un mécanicien de Paris, John Milne, qui vendait ses fils à Nimes; ces fils étaient moins fins et moins beaux que les fils à la main de la Suisse. Le prix fut décerné en 1817 à Hollenweger, de Gotmar. (Voir les rapports de Bardel dans le BuUetin de la Société d'encouragement, 181 5, p. 58 et 59; 1817, p. 900 à jsoa.) A FËxposilion de i8a3, le Jury central récompensa cinq filateurs de bourre de soie, qui avaient présenté des fils à la mécanique filés du n** ho au n* i5o.

270 vas DE DÉCHETS DE SOIE.

tandis qu'ici (en France) les loyers, les forces motrices el rétablissement de machines perfectionnées exigent l'emploi de capitaux très considérables qui traînent h leur suite des intérêts proportionnés ... ».

Nous avons trouvé l'analyse de ces pétitions dans une lettre adressée par le président du Bureau du commerce et des colonies, M. de Saint-Gricq, à la Chambre de commerce de Lyon, et datée du 19 octobre 183 4^^^.

Quelle était alors en France la situation de cette industrie? Les pétitionnaires^ dans leurs pétitions, et la Chambre de commerce de Lyon , dans sa réponse au président du Bureau du commerce (décembre 1 8 a & ) , nous l'ont appris.

Les fileurs à la main ne fdaient alors que des estrasses et desy^ntaisîes ordhiaires, et leurs produits n'étaient propres qu'à la fabrication des bas de fleuret et des lacets. Les fileurs à la mécanique employaient exclusivement la bourre qui comprenait les bouts de soie rompus au dévidage et à l'ouvraison, ainsi que cdes fonds de bassine 79; ces bourres et déchets étaient c^ coupés en morceaux, puis cardés». On comptait alors en France trois filatures à la mécanique ^'^^ La Suisse n'avait aucune filature; on n'a pas cité une filature existant en Angleterre en 182/1^^^. En fait, pour ce qui est de la filature à la mécanique, il parait certain qu'elle a été établie en France pour la première fois.

On tissait déjà, dans ce temps-là, à Lyon, à Nîmes, à Saint- Chamond et à Saint-Etienne, des étoffes de bourre de soie pure, comme de soie mélangée à la bourre de soie^ et la Chambre de

^*) Archives de la Chambre de commerce de Lyon.

<*) ff Quelle est Timportance de ces Glatnres à )a mécanique? On n*en compte que trois quMl ne faut encore regarder que comme dos essais. . . La phis importante est ^'tablie à Paris...» (Réponse de la Chambre de commerce de Lyon au président du Bureau du commerce, 9 décembre iSaA). On a vu plus haut que cinq fiUteurs de bourre de soie à la mécanique ont présente leurs produits à TExposition de

^') On a établi en Angleterre qu^une filature à ia mécanique a été fondée à Halilâx en 1895, et Ton a prélendu que cette filature est la première qui ait été oi^ganisée. La lettre du président du Bureau du commerce constate qu'il y avait eu, en France, en i8â/i, (rots filatures à la mécanique.

commerce de Lyon estimait, en i8âA, «à huit mille le nombre des individus employés à Lyon seulement pour ce genre de fabrication et à 7 millions la valeur des ëloffes qu'ils livrent à la consommation». La Chambre de commerce de Lyon ajoutait que, à Ntmes, à Saint-Chamond et à Saint-Etienne, cette manufacture avait peut-être plus d'importance qu'à Lyon.

C'était le fil à la main suisse qui entrait dans ces tissus; tiré de bourres rouies, non coupées et peignées, ce fil était fin, uni, tenace et brillant, tandis que notre fil à la mécanique était mou, terne et plus gros.

L'importation des fils de fleuret étrangers était de â8,âoo kilogrammes en 18 1& et de 99,600 kilogrammes en 1893. Ces fils étrangers étaient plus fins , plus réguliers et plus brillants que les nôtres.

La filature des déchets de soie est donc une industrie très ancienne. Au filage h la quenouille, au filage au rouet, a succédé la filature au métier, et ce qui a eu lieu pour le lin et la laine s'est produit à peu près de même pour les déchets de soie. Le perfectionnement de leur filature n'a réellement commencé que quand la fabrique des foulards s'est développée. Les fabricants de foulards ont été les premiers inspirateurs de pi*ogrès sans lesquels l'emploi de ces fils n'aurait pas été aussi étendu, et, s'il s'est produit en France le plus de perfectionnements, c'est que, en France, le tissage des foulards a été le mieux conduit et a acquis le plus d'importance.

Les fils de bourres et de déchets de soie présentent, même encore à présent, plusieurs genres de produits différents, moins cependant qu'autrefois.

Autrefois la nature et la qualité du fil dépendaient de la nature

et de la qualité de la matière. Olivier de Serres nous apprend

quelles matières on employait de son temps pour en faire de la

jUoulk; c'étaient «^les coucous percez, les doubles et les maculez,

• ..les reliefs du tirage ^^U. On faisait aussi avec de la bour-

(') On a dit souvent que, il y a une cinquantaine d'années, à Tépoque à laquelle on fait remonter la création de la filature, on ne faisait emploi que des «déchets du

retle^^^ « de grossière filozelie^^^ j>. Les choses n'avaient guère changé au milieu du xviir siècle. On lirait alors Ir fantaisie des cocons de graine; les chrysantins, les JUoselles, lespremiires barbes, Ae& frisons, des costes ou des estrasses; le fiewret de la bourre d'enveloppe du cocon, appelée araignée , fleur ou Jleuret , etc.^^^. Nous le répétons, de tous les déchets on faisait des 61s.

Les préparations étaient d'abord assez simples. La matière était tantôt peignée sans avoir subi aucune autre façon, tantôt décrusée, passée à la lessive, lavée, cardée. Plus tard, on procéda autrement. La bourre de soie proprement dite (elle comprenait les déchets au moulinage, et c'était d'elle qu'on faisait le plus usage) fut coupée, après avoir été décreusée, les fdaments ayant la longueur de ceux du coton, et elle était travaillée sur des métiers presque semblables à ceux employés pour le coton. On obtenait ainsi le fleuret ou la fantaisie. Les frisons et les autres déchets au tirage étaient soumis à la filature en long. Les métiers étaient différents. On doit ce dernier mode d'ouvraison à des fiiateurs do laine peignée, qui eurent bientôt l'idée de mélanger ces déchets (les iHH'bes de soie provenant dcsymoiu) avec de la laine peignée; ils firent de ce mélange un fil particulier qu'on appela Ûiibet.

La filature des déchets de soie a donc été faite, dans les premiers temps, avec le matériel, soit de la filature du coton, soit de

moulinage de Torgansin, connus sous le nom de bourres?», et que, «à celte époque, Tattention ne s^était pas encore portée, en France, sur les déchets du tirage de la soie grègen. Nous donnons la preuve que, à la fin du xn* siècle, quand Olivier de Serres écrivait son petit livre de La Cueillette de la soye, on faisait usage de presque tous les déchets, entre autres des reliefs du tirage. «Les reliefs du tirage ne se pouvant loger aux escheveaux comme tronçons de soye, et ce qui ne se sera voulu despoûiller restant au bassin , seront mesnagez pour estre emploiez en filozelle pour tapisseriesD (p. ii5). Olivier de Serres dit encore : «Estant perse (le coucon), les filets de la soye se treuvent indévidables et intirables, dont Ton est contraint de caixler telle matière, comme laine, pour après la filer?» (p. 99). Et ailleurs : ff Mettons à part les (coucous) percez, les doubles et les maculez. . . pour en faire de belle filozelle, comme estant de la plus fine matière») (p. 119).

(*) Cette bcwrette était la blaze : trOn relire la bourrelé en poilant les coucons par le dessus.. . c'est Tcscume que la beste vomit au commencement de son œuvre n (p. lis).

W La Cueillette de la Soye, Par la notirriture des Vei's qui la font, . ., 1 599.

<') Paulet, !'• partie, p. xlj et xlij.

la Glature de la laine ou du lin, mais les exigences des consommateurs, des fabricants de foulards surtout, forcèrent les filateurs h tâcher d'obtenir de meilleurs produits. La matière qu'ils avaient à Iraiter différait des autres filaments textiles; on en vint à construire des métiers de préparation et de filature tout à fait appro-^ priés à la nature particulière de la matière.

On entreprit alors cette suite d'efforts et de tâtonnements, on lit ces inventions ou plutôt ces perfectionnements, qui ont eu pour résultat l'établissement d'un ensemble bien ordonné de procédés et de machines qu'on s'accorde à regarder comme ayant atteint à un haut degré de perfection. On a fait ces essais en France, les conduisant avec beaucoup d'intelligence; on les a faits aussi en Angleterre et en Suisse. Au commencement de l'emploi de métiers et de moleurs, chaque manufacturier procédait suivant ses idées et construisait le plus souvent chez lui son malériel dans des conditions généralement peu satisfaisantes.

Les perfectionnements ont été accomplis, depuis une quinzaine d'années, dans le même sens, de sorte que l'industrie a aujourd'hui, au point de vue des méthodes de travail, les mêmes traits généraux. Ce qui forme le principal caractère des perfectionnements qui ont été introduits le plus récemment dans le peignage et la filature, c'est la mise en œuvre de tous les déchets, même des plus pauvres en soie. Il serait plus vrai de dire qu'on est ar^ rivé à faire des qualités de fil à peu près semblables avec des dé* chets de toute espèce. Les anciens fileurs dejtloselle (nous parlons des fileurs du xvif et du xviii* siècle), s'ils ne faisaient pas entrer bien des matières dans leurs approvisionnements, savaient tirer parti de tous les déchets ^^\ mais de chaque sorte de déchets on tirait alors des fils d'une nature particulière et dont on faisait un usage spécial.

La filature en coupé a en quelque sorte disparu.

On a distingué pendant quelque temps la filature exx filature en kmg et filature en court. II n'y a plus, à dire vrai, à présent qu'un

'^) Avant Paulet, Pomier a indiqué quelles sont les matières premières des fileurs de filoselle ( Traité $ur îa culture des mûriere blancs , la manière d'élever les vers à soie et Vusage qu'on doit faire des cocons, 1763, p. 966 et 967).

IMPBIMtftlZ NATIOKAII.

seul procédé de filature qui se rapproche plutôt de la filature en long. La matière soyeuse, quelle qu'elle soit, est préparée et peignée de la même façon; les harhe», longues ou courtes, sont filées d'après le même système de filature, mais avec un réglage différent suivant la longueur. Toutefois il y a des filateurs qui, ayant pour spécialité la filature des harhes courtes, ont trouvé avantage à faire emploi d'un matériel construit expressément dans ce but sans qu'aucun changement ait été apporté au système.

A une époque peu éloignée, en 1860, lors du traité de commerce avec l'Angleterre, on comptait en France ii5 filatures, dans lesquelles &,5io ouvriers étaient occupés. Elles contenaient 87,968 broches de filature, savoir :

53,Ai 6 broches de filature m Umg,

3 5,53 â broches de filature en coupé.

Ces établissements produisaient 669,790 kilogrammes de fils, savoir :

5 0 6,1 90 kilogrammes de fils en long,

I & 5, 600 kilogrammes de fils en coupé.

II y avait, outre les broches de filature, environ 1 9,000 broches de retordage.

Les filatures donnent deux sortes de produits : \esjll» defatUaisie et les fis de échappe. 11 n'y a pas d'utilité à distinguer aujourd'hui la filature en long de la filature en court, et nous répétons qu'on ne fait pour ainsi dire plus de filature en coupé,

La faniame est le produit de matières décreusées et cuites, c'est-à-dire soumises è l'action de l'eau de savon portée à l'ébullition.

La échappe est le produit de matières rouies, c'est-à-dire macérées, désagrégées par l'effet d'une fermentation.

On peut faire de \a fantaisie ou de la échappe avec toutes sortes de déchets, suivant que les déchets sont décreusés ou rouis; néanmoins les filateurs, éclairés par l'expérience, emploient de préférence, quand ils le peuvent, certaines matières, et toujours les mêmes, pour obtenir les qualités de fil dont ils ont fait leur spécialité.

Avant d'aller plus loin, nous devons fixer la signification de

plusieurs noms qui avaient cours, il y a vingt ans à peine, dans la langue commerciale, et qui ne sont plus en usage ou dont le sens a changé.

En ] 860, on produisait sept sortes de fils : les Jils de fantaisie, \esjil8 de schappe, lesJiU de galette, \esjile dejleuret, les Jilaselles et les Jils de grossier.

Dans le langage officiel, tous ces fils étaient nf fêlés fleurets ou flls de bourre de soie; on les trouve encore réunis sous Tun ou l'autre titre dans les tarifs de douane et dans les états de corn-merce.

Le JU de fantaisie était fait avec des frisons décreusés et c( cuits à blanc 99. Il était tantôt peigné et filé en long, tantôt coupé, cardé et filé en court. La fantaisie en long était filée sur la muUjenny pour la laine, et la fantaisie en court sur la mull-jenny pour le coton.

Lefll de scliappe était le produit de frisons non décreusés, non cuits, mais rouis, toujours peignés et filés en long.

Lefll de galette était fait avec les cocons percés, les cocons bassinés, les telettes, etc., non décreusés, cuits, rouis moins fortement que pour la schappe, peignés et filés en long.

Lefll de bourre de soie, appelé souseni fantaisie anglaise, était fait avec de la bourre de soie proprement dite, c'est à*dire avec les déchets à l'ouvraison, cette bourre étant décreusée, coupée et cardée. On peignait aussi cette bourre en écru; on la coupait dans cet étal, et on la décreusait ensuite.

Les flls de fleuret étaient des fils de fantaisie ou de bourre de soie faits avec des frisons ou des déchets de moulinage non décreusés, non rouis , peignés et filés à la main.

La flloselle était faite avec des déchets de filature ou avec de mauvais cocons, cuits, peignés et filésiau rouet; c'était une soie assez grosse, qu'on tirait aussi de cocons de graine légèrement cuits et peignés.

La flloselle bassinée provenait de cocons bassinés et de cocons minces, cuits, battus, brisés, filés au rouet.

Le grossier était la dernière barbe de fantaisie; on en obtenait la fantaisie cardettp, qui était filée en gros numéros.

On ne connaît guère de nos jours que lesfiUde schappe el les Jils de fantaisie. £n France, on fait principalement des fils de scluippe; en Angleterre, on produit beaucoup de fils de fantaisie; en Suisse, on fait les di*ux sortes de fils, el les fils de scliappe en plus grande quantité.

Le dëcrcusage et le rouissage ou schappage sont deux opérations préparatoires qui doivent être faites avec un grand soin. On sait quel éclat a la soie. Des cocons percés ou défectueux, des déchets provenant des fils tirés des cocons, on peut obtenir des filaments aussi luisants que la soie, mais il faut, en les désagrégeant, en détruisant le grès, ne pas altérer une fibre qui est fine et délicate et ne pas en affaiblir le brillant.

Le décreusage était conduit au xviif siècle avec beaucoup de précautions; il comprenait deux opérations qui n'étaient pas inséparables l'une de l'autre : le décrusemmit prolongé dans Teau froide, la cuite dans une lessive bouillante ^^^r

Le lieu et la date de Tinvcnlion du schappage ou rouissage ne sont pas connus avec certitude ; il ne nous paraît pas douteux que ce mode de préparation était connu en Italie à une époque assez éloignée, et qu'il a été introduit en Suisse au milieu du xvi" siècle. Ce n'était pas en effet un procédé nouveau. Nous avons dit plus haut de quelle façon les indigènes de certaines peuplades à Madagascar préparent les cocons dont ils doivent tirer la bourre pour la filer au fuseau. Ces cocons sont ceux de deux espèces que le D' Ch. Coquerel a nommés Bombyx (?) Radatna et Bombyx (?) Diego, et surtout ceux du Barocera madiigascariensis. On écrase les cocons, on les mouille, on les enterre et on les laisse fermenter en terre, on les fait bouillir à deux reprises dans une lessive, on les lave et on les peigne ^^^ : procédé singulier qui réunit le schappage, le décrusement et la cuite. Dans l'Inde, le procédé était à peu près le même. Milburn rapporte que, dans le Bengale, on obtient la soie

0) Savary, Dictionnaire universel de commerce, \o\. H, 1796, col. 1607. — Ency^ clopédie méûutdique , Commerce, L II [, 178/1, p. 690.

(^^ Le D' Gh. Coquerel , Des différentes espèces de Bombyx qui donnent de la soie à Madagascar {^Annales de la Société entomologique de France , k* séné, l. VI, 1866, p. 3/11 à 3/16).

des cocons défectueux de la façon suivante : c(On les mcl en terre avec les détritus de l'éducation, on les retire deux jours après, on les lave longtemps, on les fait bouillir, et Tétoupe est (ilée à la main^^^»

Le schappage n'est pas fait toujours de la même façon. On rouit à froid ou à chaud, et il y a différents procédés de macération.

La partie du travail qui a le plus d'importance, celle qui présente le plus de difficultés, c'est le peignage.

Le peignage, improprement appelé cardage, est, dans bien des cas, une industrie séparée. Des industriels ont entrepris de faire le peignage des déchets de soie, et vendent aux (ilateurs des^ntaisies ou des échappes peignées, de tous genres et à divers degrés de préparation.

Un certain nombre de filateurs, en France et à l'étranger, n'ont pas dans leurs établissements des ateliers de peignage en rapport avec leurs besoins de matières peignées, ou même n'en ont pas du tout. Le matériel de cette ouvraison a été, peut-être encore plus que celui de la filature, l'objet de nombreux perfectionnements, et les derniers systèmes de peigneuse, avec les machines accessoires, donnent des produits véritablement excellents. L'effort principal a porté sur l'épuration des barbes ou rubans, sur leur régularité rigoureuse, et il est possible désormais d'obtenir des fils d'une netteté irréprochable.

Nous n'avons pas à nous arrêter à la filature, qui est conduite» pour la bourre de soie, avec la même précision et la même vitesse qu'elle l'est pour les autres fibres textiles.

On voit quel est, dans l'ensemble, le caractère de cette industrie. Cette industrie n'a aucune analogie avec le tirage de la soie; elle est organisée d'une façon générale comme l'est la filature de la laine peignée ou celle du lin peigné; elle présente une suite d'opérations bien définies, et l'on dispose, pour chaque opération, d'un matériel tout à fait propre au traitement de fibres qui sont d'une nature particulière. La soie Jilée, c'est-à-dire le fil de bourre de soie, remplace, dans plus d'un cas, à s'y méprendre, la soie

^*î The Oriental Commerce, vol. II, 181 3, p. a/i3.

278 nLS DE DÉCHETS DE SOIE.

tirée (la soie proprement dite, la soie formée de baves continues); cela donne la mesure des résultats auxquels on est arrivé.

Avant d'aller plus loin, nous ferons mention d'une branche tout à fait distincte de l'industrie dont nous nous occupons. Ce ne sont pas seulement les déchets du premier degré qu'on a mis en valeur, ce sont aussi les déchets du peignage de ces déchets du premier degré , les bourreltes. On ne laissait pas autrefois ces matières inférieures sans emploi; on les mélangeait avec le grossier, mais on n obtenait du grossier que de très médiocres produits. Organisée dans des usines il y a une quarantaine d'années» l'ouvraison de ces déchets n'a présenté quelque intérêt qu'à la suite de l'établissement, fait en i865 par M. Emile Hubner, d'un matériel spécial de peignage.

On vend deux sortes de bourrette : la bourreUe dite montagne, qui est généralement filée k la main dans les gros numéros; la bourrette dite midlrjenny, plus fine et meilleure.

La filature des déchets de soie, tant à la main qu'à la mécanique, à la main en Asie, à la mécanique en Europe et aux Etats- Unis, a une importance plus grande qu'on ne le pense. Le prix de la soie a notablement diminué depuis plusieurs années, et cependant l'emploi des fils àc fantaisie et de schappe n'a pas cessé de s'accrottre; Le prix des bourres s'est moins abaissé que le prix des cocons.

■ODIUS , GOGOM SKt. M

ni MOTIIRI , PAI AR. U MOTimiB , PAft Al.

le kilogr. le kilogr.

De 1868 à 1870 a6' oo' i5' 3o'

De 1871 à 1873 i8 8o i5 ao

Périodes I De 187^ à 1876 i4 6o lo oo

triennales.) De 1877 à 1879 i& ao lo 6o

Del880à1882 1360 i& 00

De 1883 à 1885 1080 910

L'accroissement de la demande de cette matière première a fait

faire une recherche plus attentive de ces matières en Asie et a déterminé des entreprises de production de cocons de vers sauvages dans rinde.

Quand on jette les yeux sur les prix courants des déchets, on voit quelle large part les produits asiatiques ont prise dans l'approvisionnement des Glatures européennes.

Les ventes portent à Marseille sur 1,800,000 à a,QOO,ooo kilogrammes par an, et les prix ont été échelonnés, en 1883 » depuis I fr. 35 cent, jusqu'à 16 fr. 5o cent, le kilogramme.

Voici les sortes principales qui ont été vendues à Marseille en 188a :

Bamnés et crapaud» divers 35o,ooo kilogr.

Frison» de la Perse , du Boukhara et du Khorassan . 3oo,ooo

Cocons percés 1 70,000

FrisowMt» de Nouka, de Smyrne et autres 106,000

Frûonnels de la Chine 1 10,000

Chine eurley et Canton »leam wa»te 80,000

Blaze de la Chine. . . . / 60,000

Kibitio» du Japon 60,000

Fri»on» allongés du Ho-nan 5o,ooo

On jugera mieux, d'après les étals des douanes maritimes chinoises, du développement que le commerce des déchets a pris en Chine :

n MOTBMI , PiK Al.

De 1864 à 1866 188,000 kilogr.

De 1867 à 1869 217,000

Période» J De 1870 h 1872 4oa,ooo

triennale&i De 1873 h 1875 595,ooo

De 1876 à 1878 6ia,ooo

De 1879 à 1881 1,910,000

AnmCes l **^^ i,734,ooo

looo 1,734,000

L'exportation a été : en 1881, de 1, 683, 000 kilogrammes.

dont i,Qo6,ooo kiiogramines sont sortis par Ghang-haî et /i77,ooo kilogrammes par Canton; en 1889, de i^ySA^coo kilogrammes, dont i,s6s,ooo kilogrammes par Ghang-haî et £73,000 kilogrammes par Canton; en i883, de i,7iiÂ,ooo kilogrammes, dont i,o35,ooo kilogrammes par Chang-haî et 689,000 kilogrammes par Canton; en 188&, de 3,137,000 kilogrammes, dont 1, 59^,0 00 kilogrammes par Chang-haî et 637,000 kilogrammes par Canton. Il n'y a guère de port par lequel il ne sorte pas des déchets. Ces déchets sont apportés k Chang-haï ou à Canton, qui en sont les deux grands marchés. Ainsi on voit figurer, sur les états des douanes : I-tchang, en 1881 pour 37,000 kilogrammes, en 1883 pour 68,000 kilogrammes, en i883 pour 3&,ooo kilogrammes, et en 18 8& pour &5,ooo kilogrammes; Niou-tchouang, en 1881 pour 6/1,000 kilogrammes, en 1883 pour 63, 000 kilogrammes, en i883 pour 33,000 kilogrammes, et en 188& pour 110,000 kilogrammes; Han-kéou, en 1881 pour 178,000 kilogrammes, en 1883 pour 375,000 kilogrammes, et en i883 pour 3i6,ooo kilogrammes; Tchi-fou, en 1881 pour 188,000 kilogrammes, en 1883 pour 3 36,000 kilogrammes, en i883 pour 1/16,000 kilogrammes, et en 188/1 pour &i 3, 000 kilogrammes. Ce commerce est aussi très étendu au Japon.

Exportations du Japon.

coooHS mch, Dicim.

»ilI00n TBinBALB. '"^ "

m MOTIRNI, PAK AH. IR MOTIH», PAI AR.

De 1873-1874 à 1875-1876 198,800 kilogr. 349,000 kilogr.

De 1876-1877 à 1878-1879 i83,8oo 546,5oo

De 1879-1880 à 1881-1882 333,700 1,171,400

L'exportation des cocons percés et des déchets de toute sorte a été, en 1881-1883, de i,594,4oo kilogrammes, et, en i883- 1 884,, de 1, 4 5 3, 4oo kilogrammes.

Les chiffres qui précèdent comprennent tous les déchets , même les fils de déchets, car nous avons trouvé dans une publication de

rAdmînistràtion impériale des douanes japonaises^) les états suivants dont nous présentons le résumé :

Frison» élirés ou peignés et 61s àe/ritons tordus ou noa {nochi sUk). . .

Cordonnets de fils de dé> cliets de soie (Jloêê sUk).

Déchets de soie (trofle nlk)

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