‹ L'art de la soie. Les soies (volume 2)Chapitre 24 sur 172 · SUISSE · texte numérisé non relu

SUISSE

Le filage des déchets de soie n'a pas pris naissance en Suisse, nous l'avons montré plus haut. On filait ces matières en France dès le xui' siècle, et cette filature y avait acquis une certaine importance dans le xvii' et le xviii" siècle. Quant à la filature à la mécanique, elle était établie dans notre pays en 1 Sq/i , et nous ne savons pas, au moins jusqu'à présent, si ce mode de travail existait ailleurs en Europe avant cette époque.

Il est possible qu'il y ait eu en Suisse, au xv* siècle (peut-être

^') On a vu plus haut que les cocons à jours, de couleur d^or et d'édat métallique, du Cricula trifenestrata sont consommos en grande quantité dans des 6iaturcs de fantaisie en Angleterre.

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même au xiv'), quelques fileuses de déchets de soie^^^, mais Thistoire de la filature en Suisse ne commence qu'au milieu du xYi' siècle. On filait alors les bourres de soie à Locarno , dans le Tessin. Locarno ëtait le chef-lieu d*un bailliage suisse, administré tour à tour par les magistrats des huit anciens cantons de la Confédération. Les catholiques, qui avaient, depuis i53i, la prépondérance en Suisse, s'opposaient aux progrès de la Réforme dans les bailliages qu'ils gouvernaient en commun avec leurs alliés de Zurich et de Berne. C'est ce qui amena l'expulsion de Locarno, en i55â, par la Diète helvétique, d'une centaine de réformés qui vinrent, au printemps de i555, chercher un asile à Zurich. Us reçurent un bon accueil dans cette ville.

Zurich doit à ces réfugiés la filature de la bourre de soie et l'onvraison de la soie; à eux aussi, il doit le rétablissement de la fabrication de tissus légei*s de soie, qui existait dans celte ville au XIV* siècle et qui avait été entièrement éteinte.

Voilà donc le filage des bourres introduit en 1 555 par des exilés ardents au travail, impatients de relever l'édifice de leur for* tune. Ce filage était en pleine activité à Zurich en i585; ses produits, les Jilmli et les gakti, simples et retors, étaient, pour la plus grande partie, vendus à Lyon. Les produits suisses avaient certainement quelque supériorité, car leur vente n'était guère entravée par les droits d'entrée contre lesquels les marchands de Zurich et de Saint-Gall élevèrent tant de réclamations auprès de Henri III et de Henri IV. La requête la plus ancienne de ces marchands est le premier document qui fasse mention de la filature des déchets de soie à Zurich ^^\

Nous relevons dans cette requête ce fait intéressant qu'on faisait alors, en i585, à Zurich, des fils de schappe, galeti, c'est-à-dire des fils faits de cocons percés et de déchets de soie préparés par le rouissage (l'ancien procédé suisse), et des fils de fantaisie, JUisoli,

(^) Lesdécheto (slrazia) élaienl probablement des dëcbets faits dans les ateliers de tissage (dans Tourdissage des chaînes, le dévidage des (rames, le tissage même).

(') Cette requête du 93 janvier i585, qui est conservée dans les archives de TÉtat à Zurich , a élc publiée par M. le D' Paul Schweizer dans son mémoire intitulé : Ludwig XIV und dk schœeizerûchen Kaujleute, i88i, p. /ia et /i3.

c'esl-à-dirc des fils de bourres et de ddchets de soie soumis à Tébullition ou cuits dans de Teau de savon (Fancien procédé français).

Vers cette époque, à la (in du xvi*' siècle, la filature se montrait déjà bien assise; David et Heinrich Werdmûller (de Zurich) et Giacomo Duno (de Locarno), leur associé, paraissent lui avoir donné les premiers une organisation ayant un caractère plus industriel^^). Affermie à Zurich, la filature fut établie, au xvii* siècle, dans les cantons de Lucerne, d'Argovie et de Bâle; au xviii* siècle, elle fut portée à Schwyz, à Gersau, à Maennedorf, s\ Staefa, à Hornbrechtikon. Un fait est certain, c'est que, au xvii* et au xYiif siècle, la filature des bourres de soie, la filature a la main, bien entendu, était conduite en Suisse avec le plus d'activité et y était relativement la plus étendue ^^^

L'histoire de cette industrie chez nos voisins a été présentée par M. A. Bûrkli-Meyer. M. Bûrkii-Meycr est revenu sur ce sujet dans les notices historiques de l'industrie de la soie en Suisse, notices d'un haut intérêt, qu'il a écrites en faisant usage de documents originaux presque ignorés ^^\

Au commencement du xv!!*" siècle, on savait donner à Zurich

(^^ Uae supplique que David et Heiniicli Werdmûller et Giacomo Duiio adressèrent en 1687 au Gouvernement de Zurich fait connaître Télat de cette industrie à cette époque. 11 est è remarquer qu*on devait avoir recours alors à des étrangers pour la teinture et le lutlrage des âloselles, mais on les vendait souvent en ccru sur le marché de Lyon (D' Blunlschli, Geschichte der Republick Zurich, III, p. 11 5. — Ad. Bûrkli, Die Einjûhrung und Enlwicklwig der Fhretspintierei in Zurich, p. 6 et 7. Lettre du 5 septembre i885).

^*) Le procédé de ((fabrication de la soie dite galette de Suisten a été décrit en 1786 par Paulet dans une note que celui-ci adressa à Vaiidermonde. Celle description a été pubhéc dans le Bulletin de la Socié'é d'encouragement, i8i5, programme des prix, p. 5 et 6. La galette de Suisse était filée au rouet.

^'^) Voici la suite des travaux de M. Âdolf Bûrkii-Meyer qui font grand honneur à leur auteur : Die Einjûhrung tmd Enlwicklung der Floretspinnerei in Zurich, i88i. — Zur schweizerischen Seidenindnstrie (Officielle Zeitung der schweizerischen Landes- Ansstellung, Zurich, i5 mars i883, p. 7^ et suiv.). — Geschichte der Zùrcherischen Seidenindustrie vom Schlusse des XIII. Jahrhunderts an bis in dieneuere Zeit, 1 884. — Zûrcherische Fabrikgesetzgebung vom Beginn des t à. Jahrhunderts an bis zur Schweizerischen Staaisumwâlzung von i^gS (publié à la suite du Bericht iiber Handel und Industrie im Kanton Zurich fur dos Jahr î883), i88û. — M. Kœchlin-Geigy, président de la Chambre de commerce de Bâle, a publié une étude historique de la filature des déchets de soie, qui est intitulée : Die Anfànge und die Entaicklung der Floretspinnerei in der Schweiz.

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toutes les façons. La matière première était tirée d'Espagne et d'Italie ^^^; elle était peignée, filée, tordue, retordue, teinte et lustrée. Le procédé du schappt^, c'est-à-dire de la fermentation ou du rouissage, était connu depuis le xvi* siècle, et le Conseil de la Seigneurie de Zurich prescrivit, le âo avril 161 3, de ne l'employer qu'en dehors de la ville, à cause de la mauvaise odeur. Aux termes de cette décision du Conseil, l'exercice de l'industrie du 9chappage, du rouissage, était libre ^'^^

Tandis que, en France, on soumettait les bourres au décreusage, on préférait en Suisse la méthode de la fermentation, et c'est à la meilleure préparation qui résulte de l'application de cette méthode qu'il faut attribuer la faveur dont les fils suisses jouirent longtemps en France, principalement au milieu du xviii' siècle ^^\

Le procédé du rouissage était italien, et une partie des matières que la Suisse tirait de l'Italie étaient rouies; c'est u elles qu'on donnait le nom de schappes. Ainsi, les frisons italiens rouis en Italie étaient appelés schappes, et les frisons italiens bruts, non rouis, étaient appelés sirasi; ces derniers étaient rouis en Suisse. La façon de rouir, de peigner et de filer les déchets fut l'objet de prescriptions minutieuses insérées dans une ordonnance du Gouvernement de Zurich du 16 août 1717 ^*l Depuis une quarantaine d'années, le mot schappe a été appliqué à tout déchet de soie roui, et par extension au fil de déchets de soie rouis. L'opération du décreusage des bourres était pratiquée rarement en Suisse.

(^) Au \fii* siècle, les fiieurs suisses tiraient de la Brianze une assez grande quantité de la matière première, partie en masse et écrue, partie peignée ou cardée. Les déchets de soie en masse étaient appelés tlnui, et les déchets peignés ou cardés «tomi.

^*J A. Bûrkli-Meyer, ZurcherUche Fabrikgetetzgebung . . . , p. 9. — Nous devons à Tobligeance de M. Bûrkli-Meyer le texte de Tarrèt de s 6 1 3 ; cet arrêt ne laisse pas de doute sur Tusage du procédé du rouissage en Suisse au commencement du xvu' siècle : cr Gomme le rouissage (littéralement, pourrissage) de la soie a été jus(|u*à présent fait librement par toute personne, ce procédé n^est réservé à aucun corps de métier; il continuera d'être pratiqué librement (par les bourgeois de la ville). . . Le rouissage, à cause de la mauvaise odeur, ne pourra être fait. . . qu'en dehors de la ville.»

(^) M. Kœchlin-Geigy a fait ressortir nettement ce fait, qui est conQrmé par les documents français.

('} Bûrkli-Meyer, Geschichle der Zûreiicrischen Seidenindwlrie , p. is6 et suiv.

Jusqu'en 1 83o , te rouissage, le peignage et le filage des déchets de soie ont été, en Suisse, une industrie domestique, très divisée et très répandue, à laquelle on tenait beaucoup dans bien des localités et qu'on exerçait aussi avec un soin particulier. On attribue aux soins qu'on apportait h ce travail, à une habileté particulière dans la filature des schappes, la qualité des produits suisses, qualité qui a été longtemps supérieure.

On fait remonter à Tannée i83o l'établissement des premières filatures à la mécanique, et il aurait eu lieu en Suisse. On a vu précédemment que, en i8âÂ, les fils de fleuret que la Suisse vendait en France étaient filés à la main, et étaient regardés comme supérieurs aux nôtres ^^\ Il y avait alors en France 5 filatures à la mécanique; la Suisse n'en avait aucune. Mais, à une date qui n'a pas encore été déterminée avec certitude, disons de i83o à i833, â filatures étaient établies à Bâle^^^; nous ignorons quels en étaient les produits.

On a dit aussi que c'est en Suisse, dans une filature de Bâle, en i83o, qu'on a tiré parti pour la première fois des déchets de filature. On les filait certainement en France (et certainement aussi en Suisse) au xviii" siècle; et les explications que Paulet a données sur ce ])oint dans XAri du fabriquant des étoffes de soie sont décisives ^^K

8 filatures étaient en activité en Suisse en i86o; on comptait alors dans ces établissements 3 6 , o o o broches , dont 3 o , o o o broches

(') crLes produits offerts jusqa^â présent, soit par les fi leurs à la main, soit par les fileurs à la mécanique, étaient tellement inférieurs aux filés de Suisse, quMI n^y avait pas plus moyen pour nos fabricants d*employer les premiers, surtout à la confection des tissus unis, que de se passer des derniers pour cet ohjein (Réponse de la Chambre de commerce de Lyon au président du Bureau du commerce et des colonies, décembre

^') EidgenôiMche Committton zur Reviêton des Handebvertrofrs Ztvitchen der Schweiz und Frankreich. Bericht ûber die Erzeugnisse der Snden-, Leinen- und Wollenindustrie, . . Bâle, 1881, p. 5.

(') Olivier de Serres avait dit, en 1699, que, tavec les reliefs du tirage

et ce qui ne se sera voulu despoûiller restant au bassina, on fait delà «filozelle pour tapisseiicsn.

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en long et 6,000 broches en court; elles donnaient de â5o,ooo h 3oo,ooo kilogrammes de fils par an^^^.

Le nombre de broches s'est beaucoup accru. Il y avait, en 1 873 , j8 filatures, contenant environ 116,000 broches, produisant, d'après M. Ch. Kingwald, 6 5 0,0 00 kilogrammes, et, d'après M. Alexandre Heimendahl, 9^0,000 kilogrammes^^).

En 1878, le nombre des filatures était encore de 18, mais 5 de ces filatures, ayant ensemble â5,ooo broches, étaient fermées. II restait en activité i3 filatures, savoir : Dans le rayon de Bâle^^^ 6 filatures, contenant environ 83, 000 broches; dans le rayon de Zurich, 5 filatures, contenant environ 33, 000 broches^^); dans le rayon de Luceme, 9 filatures, contenant environ 6,000 broches. Celait un total de lâ 3,000 broches, produisant environ 700,000 kilogrammes. Dans le même temps, un filateur suisse nous indiquait un produit de 670,000 kilogrammes pour 100,000 broches actives; un autre déclarait 110,000 broches actives et de 676,000 à 600,000 kilogrammes; enfin nous avons eu sous les yeux un état des filatures qui faisait ressortir, pour la période de 1873 à 1877, une quantité moyenne de 633, 000 kilogrammes par an.

La filature suisse est restée à peu près au même point; do 1878 à i883, il y a eu peu de changements dans l'ensemble. Quelques établissements ont été fermés, d'autres ont été agrandis, d'autres fondés. On comptait, en 1 880, 1 1 5, 000 broches en activité. La Chambre syndicale des fabricants et des marchands de

(') Enquêté relative à V exécution du traité de commerce avec l'Angleterre. Rapport de M, Natalie Rondot $ur l'induitrie de$ eoiet et de$ eoieriee, 1 861 , p. 1 3. Nous rtions alors commissaire du Gouvernement. — Enquête. Induetrieê textileê, t. V, p. 789. DépcH silion de M. Riogwatd-Boelj^er.

(*) Bericht ûber Seiden und Seidenwaaren , 1 873 , p. 3o. — Le chiffre de 9^10,000 kilogrammes était certainement exagéré.

t^) Nous parlons du rayon de Bâle, nous ferons plus loin le compte de ca qui appartient au canton de Baie.

W ^ous trouvons dans un des rapports sur Tétat de Tinduslrie dans le canton de Zurich les indications suivantes. Filatures de déchets de soie : en 1871, 895 ouvriers, 90,668 kilo|>rammes de fils; en 187a, 7 établissements, 998 ouvriers, 10^,703 kilogramni<*s; eu 1881, 5 établissements, 880 ouvriers, 1 1 o, 1 1 6 kilogrammes (Bericht ûber Uandel und Industrie im Kanton Zùi-ichjùr dasJahr 188 1,^. loB).

soies de Paris, qui est intervenue activement en 1880 pour obtenir la diminution des droits de douane sur les fils de déchets de soie, a donné les chiffres suivants pour l'année 1880 : lU filatures, avec io5,ooo broches, produisant 760,000 kilogrammes ^^^

Il existait, au milieu de Tannée i883, 19 filatures, dont 16 étaient en activité. Ces 18 filatures avaient 1 38, 000 broches, et iâ3,Q00 broches étaient en marche, savoir:

GANTONS.

BAIe-ville

Bâie-campagne

Zurich 0)

Lacerae

Berne

Schwyz, Unlerwalden el Un. .

TOTADX.

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