SOIES GRÈGES ET SOIES OUVRÉES
Si instructive que soit l'histoire de ]a production de la soie, nous n'avons pas à la faire ici. Histoire instructive, en effet, car c'est rhistoîre de luttes entre les peuples dans un des champs du travail. Née à Textrëmité de la Chine ^^^ dans ces âges si reculés qu'on est tenté de regarder comme fabuleuse la dynastie qui les a remplis de ses travaux, l'industrie de la soie y est restée longtemps ignorée, inaccessible. Pour ne pas la laisser enlever, les souverains chinois édictèrent des lois cruelles ; néanmoins, c'est par des larcins successifs que le ver à soie, ou plutôt l'art d'élever ce ver et de dévider les fils de son cocon, a été porté au Khotan, au Japon, dans la Bactriane, puis dans l'Inde et dans l'Empire grec. Dans chaque contrée de l'Orient , plus tard dans chaque état de l'Occident, l'essor de cet art a été contrarié ou arrêté par des obstacles ou des résistances sans nombre. Plus qu'aucune autre, l'industrie de la soie était tenue pour un trésor, qu'on gardait avec une âpre jalousie ; l'Italie, qui l'avait dérobée aux Grecs et aux Arabes, et pour laquelle elle est devenue une source de richesse, n'a pas été, on le sait, la moins ardente à étouffer toute entreprise qui la menaçait.
<^> Le ver i soie et le mûrier ont eiiaté de tout temps et dans beaucoup de contrées. Ce qui a été découvert en Chine, ce qui a été tenu longtemps secret en Chine, c^est fart d^élever les vers à soie et Part de dévider le fil qui forme le cocon.
Celle produclion , qui devail faire la forlune des pays méridionaux, a pris ses premiers développemenls dans une région septen- Irionale. Les premiers Iravaux onl élé accomplis tanl dans la parlie méridionale des provinces de Ghan-si el de Chèn-si que dans les provinces de Ho-nan el de Chan-loung, foyers les plus anciens de la civilisation chinoise ^^\ Le mûrier et le ver à soie étaient indigènes.
L'Asie centrale avait dérobé le secret de Tari de la soie à TExlréme Asie, h la Chine, la Perse à l'Asie centrale, l'Inde à Tune ou h l'autre. Les Arabes et les Grecs avaient découvert les procédés des Persans ; les Grecs égalèrent presque les Arabes , et cet art fut, pour les Siciliens, conduits par un prince de race normande, un des fruits de la victoire. L'Italie à son tour s'appropria cette industrie déjà fameuse, el le jour vint où la France, patiente, tenace et pénétrante, servie plus d'une fois aussi par des transfuges , fil tout à fait sien cet instrument de fortune autant que de gloire. Au prix de quels efforts! Ces efforts, ces luttes ont duré trois siècles; les preuves abondent dans nos archives. On vient de voir que cette carrière a été ouverte par les Italiens. Ceuxci n'ont certainement pas introduit en France cette nouvelle branche du travail. Par quelque moyen qu'elle ait élé portée chez nous, ce sont des Français, nous le voyons par les lettres de nos rois, par les comptes, par les rôles d^impôt, qui ont accompli avec persévérance, dans plusieurs provinces, au xin% au xiv% au xv"" siècle, pendant cette longue suite de temps troublés, une tâche que rendait si ardue la supériorité des Italiens. Dans la seconde moitié du xV siècle, un de nos rois, politique avisé, Louis XI, impatient d'assurer la réussite de cette longue suite d'essais étroits et restés obscurs, tira résolument d'Italie des maîtres, des ouvriers et des engins. Charles VIII et François I" suivirent cet exemple. Le peuple- n'a pas eu toujours la clairvoyance du souverain, et on l'a vu souvent, comme l'écrivait, à propos de cette in-
^*) Voir le livre si intéressant à plus d^un titre de M. le D' Brctschneider, intitule : Botanicon sinicum. Notée on chineie bolany from native and toeitern iourceif 188s, (p. 93). On sait par Marco Polo et par Aboulféda comme la production de ia soie a élé abondante au nord de la Chine dans les temps anciens.
dustrie, Isaac de Laffemas en 1606, c(se roidir contré un si grand bien et mesprîser le juste poids de cesle entreprise ^^^ y>.
La France, après avoir combattu longtemps ce dur combat, a triomphé de l'Italie, et, par un retour qui n*est pas rare dans les entreprises humaines, l'Ilalienous dispute aujourd'hui la prééminence que nous avions conquise sur elle. Dans les derniers débats parlementaires, un orateur, qui a défendu avec vigueur la cause de la liberté commerciale^'^), a rappelé que, en i853, une mission italienne était venue étudier, en France, par quel art nos fileurs et nos mouliniers donnaient à la soie française une excellence de qualité alors inimitable. C'était au temps des prospérités de cette industrie. On verra plus loin quelles leçons l'Italie a apprises de nous et quel profit elle en a tiré.
Nous ne dirons ni les causes ni les conséquences de la maladie des vers à soie, de la pébrine surtout, dont les ravages ont été les plus funestes; nous nous en tiendrons, autant que nous le pourrons, h la situation présente.
L'époque où la sériciculture a commencé à être menacée est loin de nous ; trente ans ont passé depuis lors. Dès que la gravité du mal ne laissa plus de doute sur la nécessité de recourir à des moyens extrêmes, des entreprises furent formées: les unes pour découvrir en Asie des races saines et robustes; les autres pour établir, sous des cieux éloignés , des grainages avec nos anciennes races ou avec des races nouvelles. On connaît le résultat de ces entreprises. Ces grainages précipités, excessifs, ont été comme le véhicule du fléau ^^\ L'épidémie n'épargna , depuis l'Extrême Orient jusqu'à l'Extrême Occident, aucune contrée, la Chine et le Japon exceptés ^*^ Sans les graines de ce dernier pays , l'éducation des vers
(') baac de Laffemas, L'hittoire du commerce de France (Archivée curieutee de Vhi$ioire de France, 1" série, t. XIV, p. âis).
(') M. Édoaard Millaud, aujourd'hui sénateur. (Chambre des dëputës, séance du 90 mars 1880.)
(^) On a fait des grainages parlout, même au Chili, en Californie, dans la République Argentine, en Mandchourie, dans le Turkeslan.
(^) Nous parlons en général. En Italie, comme en France, Tépidémie n*a pas pénétré dans quelques localités; les vers des races primitives, rest^ sains, qui ont
IMPIiniBllir. TtATIOfALB.
à soie eût dA probablement être abandonnée en Europe. L'exportation japonaise a été de 3 millions de oartons en i865 et de 9,/îoo,ooo cartons en 1868.
On pressentait, en tSSy, que le germe du mal était dans la graine, et, dès Tannée 1869, le microscope servait en Italie à faire rejeter toule graine dans laquelle on apercevait des corpuscules ovoïdes dont la nature était inconnue. Il faut faire honneur au professeur Ëmilio Gornalia, de Milan, de la découverte de ces corpuscules, ou plutôt c'est ce savant qui a émis le premier, en i856, Topinion qu'il y avait une relation très probable entre la présence des corpuscules et la maladie ^^l Guérin-Méneville , Filippi , Lebert et Frey , Osimo , de Padoue , Carlo Vittadini , M. de Quatrefages (^), ont fait, de 18/19 à 1869, des recherches et des observations qui ne sont pas oubliées. M. L. Pasteur en a écrit l'histoire avec sa ferme impartialité ^^^
C'est en 186 5 que M. Pasteur, après avoir démontré à son tour que le corpuscule de Cornalia était la cause unique de la pébrine, proposa, pour prévenir la maladie, la méthode de la sélection de vers et de papillons sains et celle du grainage cellulaire. Cette découverte (qui devait être la découverte définitive), fruit de longs travaux, a changé la situation du tout au tout; elle a eu toutefois le sort d'inventions aussi hautes. On a nié la découverte elle-même, on a contesté l'efficacité des procédés, on en a combattu l'application, et l'on s'est refusé si longtemps h l'évidence , qu'il semble que ce soit de la main de l'Italie , devenue la première familière avec cette pratique délicate, que la France ait reçu l'invention dun de ses enfants.
Quoi qu'il en soit, celte invention est acquise, et elle a eu une
Gontinué à y élrc élevés, ont servi plus tard à faire entrer de nouveau les anciennes races à cocons jaunes dans Télevage général.
(0 Le professeur Emilio Gornalia est l*auteur de la très remarquable étude du Bombyx du mûrier, intitulée : Monografia del Bombice del geUo, publiée à Milan en i856.
(') A. de Quatrefages, Etudei $ur le» maladie» actuelle» de» ver» à $oie, 1869.
i^) Etude» »ur la maladie de» ver» à »(ne, 1870, t I, p. aa à 36. — Noos ne dirons rien, dans notre travail, de la maladie des vers à soie. M. Pasteur a traité ce sujet en mailre, et son livre est dans toutes les mains.
conséquence naturelle, c'est la reconstitution, poursuivie avec un esprit intelligent et avec patience, de nos anciennes races, surtout de races à cocons jaunes d'une rusticité certaine.
Le ver à soie succombe souvent encore à d'autres maladies (la Jlacherie, la muscardine, etc. ^^^), contre lesquelles on n'est pas absolument impuissant ^^\ et, dans le cours des dix dernières années, des intempéries anormales ont fait perdre plus d'une fois une partie de la récolte.
Les méthodes inventées par M. Pasteur ont eu pour effet de préserver les vers de la pébrine. On s'attache par des soins d'un autre ordre et non moins rigoureux à prévenir les autres épidémies, et c'est dans ce but qu'on met tout en œuvre pour donner aux races de vers à soie la plus grande force de résistance.
Revenons au point capital de notre étude.
Les règles qui découlent de la découverte de M. Pasteur ont été acceptées partout, et Ion a partout des vues plus justes quant à la conduite des éducations. Aujourd'hui l'Europe alimente ses magnaneries, h très peu de chose près, avec le produit de ses propres grainages. Chaque année, les progrès s'affermissent; les races gagnent en vigueur; la richesse en graines indigènes ^^^ s'accrott; l'élevage est mieux ordonné. L'amélioration de ce chef est lente, mais elle est continue, et l'on en a la preuve par l'augmentation du produit moyen par pnce^^^ des graines mises à l'éclosion.
(') On a dëcn't les maladies aaxqudles les vers à soie sont exposes; elles sont au nombre de quinze. La pébrifie, la Jlacherie, la mvicardine et la gras$erie sont les seules de ces maladies qui soient bien dé6nies.
(*) Noos n^avons pas à nous occuper de ces faif s. Ce sujet a d^ailleurs été traité par un savant tout à fait compétent, M. Eugène Maillot, directeur de la station de sériciculture de Montpellier, qui était un des rapporteurs du Jury de TËxpoeîtion de 187B (Classe 83, Lee ifuectei utile*, p. 87 à 56).
t') Nous comprenons dans les graines indigènes les oeufs de vers de race japonaise provenant de reproductions faites en Europe. On a donné jusqu^à présent en Italie, surtont dans quelques provinces, la préférence aux races japonaises , mais il y a une tendance marquée à revenir aux races indigènes à cocons jaunes.
(*) Léonce est restée, pour les œufs de vers à soie, Tunité en usage dans rindustrie de rélevage; cette unité n'a pas représenté et ne représente pas toujours le même poids. Léonce était le seizième de Tandenne livre (3o gr. 5g6) et ensuite de la nou^ velie livre (3i gr. 95o). Elle était, après 18A8, comptée pour 3o grammes, et c'est
Voici, du reste, la preuve indirecte de cette amélioration. L'exportation d'œufs de vers à soie du Japon a été :
En 1876, de 1,018,000 cartons.
En 1877, de 1,176,000
En 1878, de 887,000
En 1879, de 8i/i,ooo
En 1880, de 53o,ooo
En 1881, de 874,000
En 1882, de 177,000
L'Italie et la France, qui sont les principaux foyers de la production en Europe, ont donc repris leur indépendance et leur sécurité; elles ont recouvré un élément de travail qui a été longtemps fort amoindri ^^^ L'éducation des vers à soie n'est pas cependant revenue encore, dans l'un et l'autre pays, h l'importance qu'elle avait vers i858.
L'Italie et la France produisaient :
son «lin.
Laoremière I ^^^^^ la maladie, en moyenne... 3,710,000 kilogr.
'( en 1 865 1 ,760,000
La spcondp i avant la maladie, en moyenne.. . 1,600,000
( en 1 865 • 365,ooo
Depuis lors, dans aucune année , la production n'a remonté à l'ancien niveau.
La récolte a été en moyenne , par an , dans les cinq années de 1876 à 1880 :
sou oiici.
En Italie , de 1 ,860,000 kilogr.
En France, de 5i 0,000
en 18/19 ou en i85o qu*on prit Thabitude de diviser le kilogramme en quarante onces, soit de compter Tonce à 96 grammes. Le graineur donne s 5 ou do grammes de graines par once, suivant que la graine est plus ou moins abondante. On a même donné quelquefois jusqu^à 35, 60, 65 grammes. L*once est donc une unité de convention admise pour 95 grammes, mais qull serait peut-^tre plus vrai décompter pour 3o grammes. Le taux de a 5 grammes a fini par prévaloir, parce que le carton du Japon portait a 5 grammes de graines, et parce que les graineurs dits de $élection avaient adopté le même poids.
(0 Le compte a été fait du prix payé pour les carions de graines du Japon, depuis 186/1 jusqu^à Tannée 1880. Celte dépense a été de 36A,886,5oo francs pour 91,750,000 cartons, soit de 9 i,A6/i,ooo francs en moyenne par an {BuUetin des $oiêi et des ioiertetf 93 avril 1881).
Dans deux des dernières années (en 1880 et en 188 1), pendant lesquelles la température a été généralement favorable, le produit a été comme il suit :
oocon. ton etaoï.
... ( 1880 61,670,000 kilogr. = 3,oi 1,000 kilogr.
'( 1881 39,83o,ooo = 3,966,000
C'est en moyenne 80 p. 100 de la récolte d'il y a vingt-cinq ans.
GOOOM. 80U OIÈCB,
p, ( 1880 6,&9o,ooo kilogr. =^ 5a8,ooo kilogr.
j 1881 9,a5o,ooo = 780,000
C'est en moyenne /îo p. 100 de la récolte avant la maladie.
Ce déficit était prévu : l'éducation des vers à soie n'offre plus, par suite des conditions plus difficiles dans lesquelles il faut la conduire, une rémunération suffisante, et beaucoup de ceux qui se livraient à ce travail se sont abstenus.
Les choses se sont passées à peu près de même en Espagne.
Nous rendrons compte de cette situation en plus d'un endroit de noire étude; cependant nous devons insister dès à présent sur un fait aussi capital.
On a récolté moins de cocons parce qu'on a élevé moins de vers à soie : on vient de voir dans quelle mesure, Cette diminution dans les éducations a eu plusieurs causes sur lesquelles nous reviendrons souvent : non pas seulement l'emploi et l'importation plus grands des soies d'Asie, mais les conditions nouvelles, économiques et sociales, qui ont changé le cours de la consommation. Ces événements multiples de l'ordre économique ont eu pour effet de faire perdre aux soies de haute qualité le prix de l'excellence de leur nature et de leur façon, faute d'avoir besoin de cette excellence, et d'amener, par d'insensibles degrés, le prix de ces soies à ce qu'on peut appeler la valeur intrinsèque de la matière, à la valeur des soies d'Asie, c'est-à-dire à un taux qui n'est guère en rapport avec le coût des choses dans les pays de l'Occident.
On verra plus loin quel a été l'abaissement du prix des soies; nous montrerons déjà ici quels mouvements dans les prix se sont
38 SOmS DES VERS DOMESTIQUES DU MÛRIER.
produits en France dans les dernières années , sur le marché des cocons de récolte française.
Prix des cocons frais.
(bN MOYBIfRE, PAR AN.)
Le kilogr.
De 1854 h 1858 S^'go"
De 1859 h 1863 6 aS
Périodes J De 186/i h 1868 6 35
quinquennales. ) De 1869 à 1873 6 3o
De 1874 à 1878 A 8o
De 1879 à 1883 k 35
Si Ton veut, sans remonter aussi loin dans le passé, juger mieux de la continuité et de l'accélération de la baisse des prix, nous nous renfennerons dans les douze dernières années.
(bn motbrnb, pâb an.)
Le kilogr.
IDe 1872 à 1874 &'hf
De 1875 h 1877 4 78
De 1878 à 1880 4 84
De 1881 à 1883 4 07
Ces prix s'appliquent à nos propres produits, mais ils expriment, à peu près, dans l'ensemble, l'état des choses en Italie et en Espagne.
On s'est montré en certains cas plus sévère qu'il n'était juste de l'être à l'égard des éleveurs de vers à soie. Ce n'est pas à nous d'exposer la situation qui leur est faite ; d'autres défendront mieux que nous ces intérêts qui sont considérables; mais nous avons le devoir de rappeler un fait élémentaire, la condition générale de la sériciculture.
La sériciculture est une des branches de l'agriculture, et l'on ne peut pas comparer la production dans l'agriculture à la production dans l'industrie proprement dite. Dans l'industrie manufacturière, les forces qui sont mises en jeu sont relativement limilées et dépendent toutes de la volonté de l'homme ; celui-ci est le
matlre du pouvoir producteur. Dans ie domaine de l'agricuiture, les forces infinies qui agissent échappent à la direction de l'homme 9 et le travail de celui-ci compte pour quelque chose sans doute, mais pour peu de chose, dans la fabrication d'un kilogramme de cocons, par exemple. C'est ce que M. Eugène Tisserand, directeur de l'Agriculture, a démontré de la façon la plus judicieuse et la plus nette dans le rapport qu'il a présenté à la suite de l'Exposition universelle de Vienne ^^K
Ce que M. Tisserand a dit de la production des denrées agricoles en général est vrai pour la production de la soie. L'homme a préparé le sol pour planter le m&rier; ce mArier, il l'a planté, il l'a cultivé. Il a fait choix des graines de vers à soie, il les a mises à l'éclosion, il a nourri les vers. Telle a été sa tâche; mais combien plus grand a été le travail soit des agents naturels, soit de l'insecte! Par l'action des forces naturelles, la feuille de mûrier a été développée, et dans son tissu ont été fixés ces éléments inconnus que le ver, par des moyens d'élaboration non moins inconnus, transformera en soie. Ces forces multiples, gratuites, insaisissables, variables, indépendantes, et nous comprenons parmi elles les forces atmosphériques sous l'influence desquelles l'œuvre s'accomplit, l'homme ne peut que les mettre h profit dans la mesure non constante que l'expérience lui a fait connaître : dans l'agriculture, le travail humain leur est absolument subordonné.
De notre temps, la science a donné à l'homme les moyens d'élever la valeur de son propre travail et de tirer des forces naturelles le parti le meilleur. Pendant longtemps, dans la production de la soie, la part de l'homme dans le travail producteur a été limitée. Il n'en est plus de même de nos jours : le sentiment de la nécessité, de l'efficacité des efforts et des progrès est entré profondément dans les esprits, et l'on constate à présent, dans les populations qui se livrent à la fabrication des cocons, autant d'énergie pour maîtriser les difficultés que dans les populations des manufactures, plus certaines celles-ci des résultats de leur œuvre. Ne voit-on pas aujourd'hui (nous parlons eu général) le sériciculteur
^*) Rapport» des ^nembrei françaU du Jury de VExpoêition universelle de Vienne, t. 1 , 1875, p. 95 h io5.
chercher l'espèce de mûrier ou de ver capable de rendre le plus en raison du sol et du ch'mat? N'est-on pas témoin du soin avec lequel on choisît le reproducteur le plus sain, avec lequel aussi on rend la race plus robuste? On est au début de ces expériences délicates sur la matière vivante qui tendent à obtenir des iilcurs vigoureux qui (lient une soie de bonne nature. Disons-le en passant : les vers de race rustique, les vers robustes, ne dounent pas, généralement, la soie fine, nerveuse et brillante.
Et dans quelles conditions se font en général les essais dont nous parlons? Dans les conditions les plus difficiles. Cette industrie est exercée dans les campagnes, pendant un temps limité, par des paysans nombreux, divisés, découragés, livrés à eux-mêmes, n'ayant le plus souvent qu'un avoir très modeste, toujours en présence dune récolte incertaine. Il ne faut pas, dès lors, s'étonner de la lenteur relative de l'introduction des améliorations, même les plus pressantes. Nous verrons plus loin que, suivant que les intéressés trouvent plus d'aide, ils sont plus résolus à suivre les enseignements de la science et à faire plus d'efforts personnels.
La filature et l'ouvraison de la soie, qui sont de véritables industries et qui prennent de plus en plus le caractère propre à l'industrie manufacturière, n'en ont pas moins leur sort (le sort de la première surtout) en quelque sorte attaché à celui de la sériciculture; mais, pour ces industries, la condition est différente suivant les pays.
Ces industries ont été représentées brillamment à l'Exposition ^^l Dans la section française, jamais les exposants n'avaient été aussi nombreux, et jamais aussi il n'y avait eu moins d'abstentions parmi les maisons les plus renommées. H en a été de même, à cette Exposition, dans tous les pays, sauf en Italie.
Quoique l'élevage des vers à soie soit une entreprise délicate qui semble ne pouvoir être poursuivie avec quelque succès que dans des conditions de climat peu communes, on a pu juger sur quelle immense étendue de territoire il est exercé. (îette petite
(0 Toutes les fois que nous parlons de r£xposi(ion , nous avons en vue r£xi)osition universelle de 1878 à Paris.
OBSERVATIONS GÉNÉRALES. Al
industrie domestique est toujours attrayante , quelque incertaine et peu lucrative qu'elle soit à présent.
Nous ne pouvions apprendre rien de nouveau à cette Exposition, quant à la valeur des soies des trois grands groupes de pays producteurs : l'Italie, la France et l'Espagne, — le Levant, — la Chine, le Japon et l'Inde ; mais le public a trouvé là un enseignement. Il a eu, en 1878, sous les yeux, un ensemble d'assortiments de produits qui lui ont montré toutes ces soies diverses qui ont chacune une qualité, une utilité, un emploi spécial; il a pu juger à quel point les meilleures méthodes de travail ont pénétré aux extrémités du globe, et à quel degré d'habileté se sont élevés les Italiens, les Français, les Espagnols, rivaux ardents.
Le public a appris aussi que les insectes lépidoptères fileurs d? soie sont dispersés dans toutes les régions, qu'ils vivent sous les latitudes les plus diverses, supportant le climat rigoureux de la Mongolie comme le climat torride de l'Indo-Chine. 11 a vu que les Bombyx qui se nourrissent généralement de la feuille de mûrier ne sont pas les seuls producteurs de soie auxquels l'industrie s'intéresse; que d'autres genres, nombreux, différents de toute façon, construisent des cocons qui commencent à alimenter les manufactures européennes. On ne s'attendait pas à trouver à l'Exposition ces produits nouveaux, à puiser dans ces collections tant de leçons. Ces leçons ont porté leurs fruits.
On estime que le commerce dispose, dans une bonne année, d'une masse de cocons représentée par io,5oo,ooo kilogrammes de soie grège, quantité énorme qui est absorbée tout entière et qui pénètre par mille voies diverses dans la consommation. Cette quantité fait l'objet des entreprises du commerce; ce n'est qu'une partie de la production , et nous sommes fondé a penser que celleci est du double.
Il nous a paru qu'il était nécessaire de dresser, en quelque sorte, l'inventaire de ces richesses.
Cette étude mettra en lumière la solidité nouvelle que la pro-
duction de la soie a acquise partout où elle était entrée dans les habitudes des populations, et Ton jugera avec certitude de la valeur des perfectionnements et des progrès que, sous l'inspiration et avec l'aide de la science, on a accomplis.
Mais notre étude présentera d'autres et de plus graves enseignements. Elle montrera une chose à laquelle on prête peu d'attention : l'importance qu'a l'industrie qui nous occupe dans ces contrées lointaines de l'Asie, qui retiennent, pour leurs besoins, les unes une grande partie, les autres la totalité de leurs produits. Elle montrera l'étendue, l'énergie actuelle de ces concurrences; leur mouvement, très inégal sans doute, mais ascendant. On prévoit quelles réflexions de tels faits nous suggéreront. Gomme nous l'avons indiqué plus haut, la récolte totale des cocons est de 3 1 o millions de kilogrammes ; il faut considérer que l'Asie en fournit plus des huit dixièmes, et que la Chine seule, qui
' était en plein essor dans les dernières années, donne bien plus
i de la moitié.
Avec le courant continu, irrésistible, qui entraîne la consommation , avec les modes et les habitudes de vêlements qui en sont la conséquence et qui ont pour effet de ne plus permettre de
\ payer, pour la soie, un prix en rapport avec l'excellence de sa
I nature ou la perfection de sa façon, l'Europe (et qui dit Europe
dit en cette occasion : Italie, France et Espagne) a à supporter,
) dans des conditions de plus en plus difficiles, le poids croissant
de la concurrence asiatique. Il est de notre devoir de ne rien cacher de celte situation.
La grandeur et rexcellence de Tindustrie italienne n'étaient pas, nous l'avons dit, mises suffisamment en relief à l'Exposition ; la place de plus d'une grande usine était vide, telle soie de premier ordre manquait. Ce n'est pas à dire pour cela qu'on n'ait pas pu se rendre compte de l'habileté des industriels italiens : les collections, qui étaient en rangs serrés dans les galeries, ont montré comme, & tous les degrés de l'échelle de l'industrie, la bonne qualité et même la perfection des produits sont communes. Les progrès sont éclatants.
Ces progrès auraient été mieux marqués aux yeux de tous si ritalie avait fait en 1878, à Paris, ce qu'elle a fait à Milan en 1881. A cette dernière Exposition, 81 exposants ont représenté le travail de la soie à tous ses degrés, et &i d'entre eux ont maintenu en pleine marche, devant le public, les appareils et les métiers des différents systèmes qui sont le plus en usage dans la Péninsule ^^^
Elle est ancienne en Italie, cette industrie, mais, comme pour toutes les branches du travail qui touchent à l'agriculture, ses origines sont obscures. Si nous en croyons des traditions locales, on aurait récolté des cocons dans la Calabre dès le milieu du ix' siècle ^*^^ Les Arabes avaient déjà formé, dans ce temps-là, des établissements permanents au sud de l'Italie. Toutefois il semble que c'est un peu avant les conquêtes de Robert Guiscard, au milieu du XI* siècle, que des ouvriers de l'Orient [arlefici Orientait) introduisirent à Gatanzaro la culture du miirier, l'élevage des vers
(0 On peut juger, diaprés le catalogue, de Tordonnance, de la diversité et de riotérét de celte partie de TExpcNiition (Catalogo ufficiaU, GalUria del lavoro délia •eta, p. A79 à hSh).
^') Fitippo Marincola S. Floro, Staiuti deW arte délia »eta in Cataruaro, preceduù
da una reûmone êulla origine, progreêso $ decadenza delV arte délia eeta m Ca-
tanzaro, 1880, p. 5 et 6.
à soie et le tirage de la soie. Robert Guiscard, qui fut un souverain très avisé, contraignit ces ouvriers à enseigner leur art aux gens du pays^^^. Ce serait de io65 à 1070 que cette industrie aurait été fondée dans cette région. On signale, en 1089, une plantation de mûriers également dans la Galabre ^'^K Les habitants de ce duché avaient à la fois des communications continues avec l'Empire grec et de fréquents rapports avec les Arabes, de sorte que les faits exposés par l'hislorien de Amato sont vraisemblables, mais nous ignorons si les arlefici Orientait étaient des Grecs ou des Arabes.
On a dit aussi que Tart de la soie a été apporté en Sicile pai les Arabes, lors du morcellement de leur empire au vin* et au IX* siècle ^^\ et que cet art resta longtemps en quelque sorte caché dans les campagnes, progressant lentement.
Quoi qu'il en soit, Roger 1", le premier roi normand de la Sicile ^*\ victorieux en Grèce , emmena en captivité des ouvriers en soie pris à Corinlhc, à Thèbes et à Athènes : c'étaient surtout des tisseurs ^^K L'arrivée de ces caplifs grecs eut lieu à Palerme en iilii ^*^\ et Roger entreprit tout de suite et accomplit par eux une sorte de vulgarisation de l'art des Grecs et des Arabes ^"^K Edrisi , le géographe arabe , contemporain de Roger dont il fait le plus
^') Yincenzo de Amalo, Memoriê hùtoriche délia ciilà di Catanzaro, 1670,
livre I , p. 1 6 à 1 9. — F. Mariacola , StUla origine delV arie délia teta , p. 6 ; leUre du 19 décembre i883. — Ces ouvriers, venus de rOricnt à Gatauxaro, «ecostituirooo
una casla esercente cssa sola questa industria (Tarie serica), e posterionneote
Roberto Guiscardo obbligo questa classe ad appreadere quesl* arle ai Calaoïaresi» (F. Marincola).
^') F. Marincola, Sulla origine deW arte délia êeta, p. 6 et 7.
(^) G^est sous deux dynasties musulmanes régnant en Afrique, sous les Aglabites et les Fatimites, que la Sicile fut occupée par les Arabes, du ix* au u* siècle.
^^) C^esl le même que Roger II, comte de Sicile.
(*) fcOpifices qui sericos pannos Icxerc soient Quos Rogerius
artem illam texendi suos edocere praecepil n, comme on lit dans le livre d'Olhon
de Freisingen (Ottonû Phriêingen. episcopi De geetù Friderici primi lÀbri duo).
ficelas Ghoniatès a dit la même chose. Muratori, s'appuyant sur le témoignage du Sicilien Hugo Falcandi , est d'avis que ces ouvriers étaient des tisseurs d'cloQes brochées (panni eerici figurati).
(*) D'après VEgeai de chronographie byzantine d'Edouard de Murait. En 1168, d'après Muratori.
('^ F. Marincola. Sulla origine deft arte délia eeta, p. 10 à 1 a.
grand éloge dans son livre, a constaté que, en Sicile, «à San
Marco le pays produit beaucoup de soie ^^) t. Édrisi a
achevé son livre en 1 1 &&; il n'est pas probable que, en aussi peu de temps, les ouvriers grecs, ceux qui avaient été transportés en 1 1 &3 , aient pu répandre dans les campagnes de la Sicile l'élevage des vers à soie. Les Arabes ont joué, suivant nous, un grand rôle dans ces entreprises en Sicile. Ils avaient exercé l'art de la soie en Perse, en Asie Mineure et en Syrie; ils l'avaient introduit en Sicile, sous les Fatimites, quand ils étaient maîtres de ce pays.
En somme, il y a bien peu de documents originaux antérieurs au xiii'' siècle. Avant d'aller plus loin, nous rappellerons que, au XVI* siècle, on trouvait dans la Galabre des vers à soie sauvages et qu'on filait leurs cocons ^^\
Le doge Enrico Dandolo, qui fut un des chefs de la quatrième croisade et qui s'empara de Gonstanlinople, dota, dit-on, le territoire de la République de Venise de la sériciculture {nella wica coUura, comme dit Gomalia); il y aurait envoyé, en isoA, avec des chefs-d'œuvre de l'art antique, des mûriers, des graines de vers à soie et des Grecs rompus h la pratique de ce métier ^^K
En 1 â 1 & , la récolte des cocons commençait à prendre quelque importance en Sicile et dans les provinces méridionales de la Péninsule (^). Pagnini le reconnaît ^^). Les fabriques de Lucques fai-
(*) Géographie d'Edriti, traduite de Tarabe par P.-Amédée Jaubert, t. H, i836, p. 8o.
^*^ U. Aldroyanài y De ammaWtui mêsctis Vbri ieptem, i6o9. «Quando et in Galabria neglectoa in arboribus vermiculos sine cura cultuque sericum facera vidimus : è quibus delrahunt incole» (p. 985). — Michèle Rosa a dit auasi, en parlant de la Galabre : ffll baco serico nasce spontaneo, e lavora spontanée sopra le piante ail* aperto» (DeUe fHnjHire , etc., p. 39).
^^^ E. Gomalia, Monografia delBombice dêlgeUo, p. 16. — Nous croyons que Ve nise a reçu de Gonstanlinople, en 1906, des ouvriers grecs habiles à tisser la soie, Tor et Targent, et non pas des éleveurs de vera de soie et des fileurs. G*esl dans ce sens que parlent Garlo-Antonio Marin, dans YHUtoire du commerce dee VéniUene, et Frédéric Hnrter, dans VHUtoire du pape Innocent IIL
^*^ Giulio de* conti di S. Quintino, Cermi iniomo al commercio dei Luccheei coi Genaveei nel m e nu tecolo (Âtti délia R. Accademia Luccheee, t X , 1 8/10 , p. 65).
(*) Gio. Francesco Pagnini, Délia décima e di varie altre gravezze impoite del Comime di Firenze, délia motieîa e délia mercatwa de* Fiorentini fino al eecolo xri.
saienl emploi, au milieu du xiii'* siècle, de soies de la Galabre («eto de Cosenza, seta Calavrese) ^^l
Muratori et Pagnini ignoraient à quelle époque Télevage et la filature ont été apportés de la Sicile dans la haute Italie; cet art a pu être tiré de l'Espagne, avoir été introduit par l'entremise des Génois, navigateurs et commerçants hardis, qui entretenaient à peu près partout des rapports suivis avec les Arabes et les Grecs.
Pour la Haute Italie, les mûriers ne sont mentionnés que rarement au XIII* et au xiv* siècle; ils étaient certainement alors peu nombreux, et par suite la production de la soie devait être très restreinte. Le mûrier noir (i7 moro^^^) a été observé en Italie au VIII* siècle ^^). Le mûrier en général était appelé cdso^^^ ou gelso au XI* siècle.
Les éducations de vers è soie, sans donner de grands produits, devaient être déjà assez répandues, au milieu du xiii* siècle, dans le territoire de Bologne, pour qu'on ait réglementé dans cette ville, en 1969, la vente des cocons ^^^ Pietro Grescenzio, le célèbre agronome italien , qui a certainement décrit dans son traité d'agriculture l'état des choses dans les campagnes bolonaises, où il a été lui-même cultivateur, dit en parlant du mûrier (il écrivait de 1980 à 1990) : «Lemeurier est ung arbre commun et bien
cogneu Aucunes fois il advient empeschement aux meuriers
tel qu'ilz ne peuvent croistre se les rainceaulx soient cueil-
liz avecques les fueilles si comme font souvent les femmes qui nourrissent les vers à faire la soye, car les fueilles leur font très
(') T. Bini, Su t Lucche$i a Venezia, p. /ig.
'*) Julius Pollux, qui a écrit ses Erméneumaia dans le ii* siècle de J.-C, cile ie agrion mSron (Murum iUvatieum) {Notices et extraite dee maniucrits, t. XXHI, a* partie, p. 364). — Isidore de Séville a dit, au vi* siècle : rt Morue a Graeds vocala, quam Latini rubum appeilant, eo quod fructus eius ve) virguUiim mbct» (Édition de i58o, p. lia recto).
^') Le mûrier noir a été pendant longtemps employé en Italie & la nourriture des vers. «Les auteurs italiens ont dit que les vers nourris avec la feuille du marier noir étaient plus vigoureux que ceux nourris avec le marier blancn (Duseigneur, Le cocon deeoie. Histoire de $e$ transformations, etc., 2* édition, 1875, p. i3).
t*î De Amato écrit ceUi dans son Memorie historische délia città di Catanzaro (1 670).
^*J Salvatore Bongi , Délia mercatura dei Lucchesi nei secoli iiit e xiv, a* édition , 188/1, p. 38.
ITALIE. il
bonne viande iusques h ce qu'ils se prennent à faire leur soye. Le fruict monstre sa meureté quand il est noir et tendre ^'^ »
En i3o6, le peuple de Modène était appelé à délibérer sur rétablissement d'un impôt sur les cocons ^^^ En 1897, il y avait, dans cette ville, un marché public pour les cocons et une filature [moUneUum) qui parait avoir été privilégiée ^^''^
Toutefois, pour le xiv% comme pour le xv' siècle, nous n'avons recueilli aucune preuve de Textension de cette industrie. Les mûriers, abondants dans plusieurs localités, étaient rares dans d'autres; on ne faisait que de petites éducations , et cette branche du travail rural a pénétré très lentement dans les campagnes. Ce n'était pas faute d'excitations. Dans le territoire de Modène, par exemple, au XIV* siècle, les paysans furent forcés de planter des mûriers; la même obligation fut imposée aux propriétaires de terres, en i kko à Florence, en 1/170 dans la Lombardie. Cette lenteur est d'autant plus frappante que, dans le même temps, la Fabrication des étoffes de soie était très florissante. Peut-être, h raison de l'interdiction d'exporter les cocons et la soie, la sériciculture était-elle peu lucrative?
En Italie , comme dans presque tous les autres pays , le tissage de la soie a précédé la production de la soie. Le tissage de la soie était exercé à Florence dès l'année 1 s & , et le Ltbro di matricoîe contient, depuis laâS, les noms des maîtres florentins de l'art de la soie^^^ Au xiii* siècle, et même auparavant, de nombreux métiers
(*) Le livré des prùvffilz ehampe$trea et ruratUx, . . Et Jut iadû compoêé par maiêtre Pierre de» Creecens, howgeoyt de Boulogne la grasse. Et députe aeeté tranelalé de latin en françoye à la requête du roy Charlet V* de ce nom. Imprimé à Lyon par Claude Noarry, dit Le Prince, en 1 53o, f" 67 verso et 68 recto. La première édition latine a été imprimée à Augsboarg en 1/171, la première édition italienne à Florence en 1678, la première édition française à Paris en i486 (la traduction française fut faite en 1373). Les deux manuscrits de la traduction française de cet ouvrage, que la Bibliothèque nationale de Paris possède, sont du xv* siècle.
^*^ Muratori, Antiquitatee italicae medii aem, t. II, 1739, col. 896.
(s) Muratori, Antiquitatee italieae, t. II, col. 896. — Du Gange, Gloesarium mediae et infmae latinitatie, édition de Henschel, t. III, p. 338, au mot Folexdlu»,
^*) Rieordano Malespina, Hietoria antica dalV edijicazione di Fiorenza, i568. — 6.-F. Pagnini, DeUa décima, etc., t. II, p. 108 et 109. — L'arte délia teta in Firenze,, . . e Dtaloghi raccolti da Girolamo GargioUi, 1868, p. 389 à 990.
à tisser battaient à Lucques, qui parait avoir été le premier foyer de la manufacture des tissus de soie en Italie ^^^ Au commencement du XI?* siècle, les Lucquois ont introduit à Bologne la fabrication de belles étoffes de soie (^Findustrie degli zendadi e di altrijinis' mû iBsmiiY^\ Nous dirons, dans la deuxième partie de notre étude, à quelle hauteur cette industrie a été portée même à cette époque éloignée; il est facile de juger du degré d*habilcté auquel les maîtres et les ouvriers étaient arrivés par la rigueur des statuts auxquels ils étaient soumis.
La plus grande partie des soies qui étaient consommées à Florence et à Lucques étaient tirées des pays étrangers : de TEspagne (les soies d'Espagne étaient payées le prix le plus élevé), de la Géorgie, de rinde, de la Perse, de TAsie Mineure, de la Syrie, de la Chine. Plusieurs territoires italiens alimentaient aussi de soie, au xiv" et au xv'^ siècle, les métiers florentins, lucquois et bolonais; nous citerons les soies de la Galabre, de la Sicile, des Abruzzes, des Marches, les soies de Modigliana, de Pistoia, de Pescia, de Lucques ^^\
A partir du milieu du xiv^ siècle, la culture du mûrier et l'éducation des vers à soie se sont répandues dans toute Fllalie, mais il faut le répéter, très lentement et très inégalement. T. Bini, qui a fait dans les archives de Lucques des recherches si étendues, n'a
^1) «n selifido ebbe in Lucca incremenlo rapidissimo, e nel miiiedugenlo era nel suo massimo fiore e causa principale délia ricchezsa délia cittâ . . . E non la sola tessitura, ma Uitte le arli preparatorie o di corredo, corne la filalura, la iintura, etc., erano in Lucca. . . n (Salvatore Bongi, Inventario del R. Archivio di Slalo in Lucca, vol. II, 1876, p. 9/i5). — On sait que, en ]3i&, après la prise de Lucques par Ugucdone délia Faggiuola, le chef des Gibelins, Tart de la fabrication des étoffes de soie fut porté, par suite de Texpulsion ou de la fuite de nombreuses familles, dans d^autres villes italiennes, ainsi qu*en France, en Allemagne, en Angleten^e (N. Tegrimi, Vita CoitruccU ÀntebninelU, . . Dans Mura ton, Rerum italicarum tcriptore», L XI, i7a7« col. i390 et i3a]).
^') Ghirardacci, Historia diBologna, 1696, 1. 1, p. b'jk et 58 1. — Giovanni Livi, / mercanti di »êta Lucchesi in Bologna nei secoli xiii e xir, 1881.
(s) L'artê délia aeta in Firenze, Trattaio del tecolo xv. Edition de G. Gargiolli, p. 76, loa à 109. (Ce précieux traité de Tart de la soie parait avoir été composé au milieu du xiv* siècle.) — T. Bini, Sui Lucchesi a Venezia, Memorie dei tecoli xm exiv {Atti delk L e R, Accadema Lucehese, t. XV, i85â , p. 65 à 53). — S. Bongi, Dellu mercaiura dei Luccheii, 9* édition , p. ht à 63 ; lettre de M. S. Bongi du 9 1 mai 188 6.
trouvé aucune mention de cocons ou de soie de Lucques avant Tannée i335. Les statuts dePescia de i3&o, cités par Pagnîni, montrent que les habitants de Valdinievola et de Pescia s'occupaient très activement alors de ce travail. En i38o, Bonafido Paganino écrivit, en dialecte bolonais, un petit livre sur le ver à soie, intitulé : Tesoro dei Rustici. Nous savons par les comptes de la Trésorerie de Bologne que, en i36/î, l'impôt sur les feuilles de mûrier» sur les cocons frais et les cocons secs (distinction curieuse à cette époque), donnait un produit assez élevé ^'^ A Lucques, on frappa les cocons, en 137a, d'un droit à l'entrée, et, en 1399, d'un droit à l'entrée et d'un droit k la sortie; on prohiba, en i/i35, la sortie des feuilles de mûrier, des cocons et de la soie; en 1/188, on prescrivit à tous les éleveurs de déclarer la quantité des cocons récoltés.
Nous avons dit plus haut que le mûrier noir était autrefois d'un usage général en Italie. M. Salvatore Bongi nous a appris que le mûrier blanc a été apporté, au xv' siècle, à Pescia, dans la province de Lucquea, par Francesco Buonvicino ^^\ La prohibition édictée par les Lucquois en i435, les Florentins l'appliquèrent chez eux en tUliS : les feuilles de mûrier, les cocons et la soie ne purent plus être exportés ^^). Ces sévérités avaient pour principale cause la résistance des paysans è s'adonner à cette culture ; ne pouvant obtenir davantage , on retenait tout ce qui était récolté. On se plaignait encore de cette indifférence dans le xvi* siècle; d'autres disent, entre autres Mercuriali, de Forli, dans un livre publié en 1670, que les progrès furent lents, faute d'un nombre suffisant de mûriers. Il y avait des exceptions. Pietro Gasola a signalé, dans la relation de son voyage à Jérusalem au xv* siècle, l'abondance des mûriers à Vicence, et les soins qu'on donnait à l'élevage dans cette ville ^^^
(0 Du Gange, (r^OMarititit, édition de Henschel, t. III, p. 339 ^^ ^^^* FolixeUui.
(*) Le portrait de Baoavidno, daté de 1 435, est conservé au Palais municipal de Pescia. Buonvicino est représenté tenant à la main une branche de mûrier.
(') Pagnini, DeUa dteima, etc., t. II, p. 11 5. — Les villes de Bergame et de Bresda furent, au xv* siècle, partisans résolus de la libre sortie des soies.
^*) Le manuscrit original du Viaggio a Gertualemme de Pietro Gasola a été écrit en