Annales de V Institut archéologique, tome XV
Pour ce qui regarde la verrerie, il est donc certain qu'au vie siècle les Perses en faisaient usage dans les
BIG. 37. COUPE DE CHOSROÈS Ier. VI0 SIÈCLE.
(Bibliothèque nationale.)
objets les plus précieux, puisqu'ils en entouraient le portrait d'un roi surnommé « le Grand ». Selon les chroniqueurs arabes, ils s'en servaient également, vers le même temps, comme de verres à boire.
Entré dans le palais, le prince persan s'arrêta dans la grande salle pour prendre sa place au banquet, où l'on servait à boire dans des coupes de cristal de roche, d'or, d'argent et de verre artificiel K
Il est fort probable aussi que les Perses ornaient leurs armes, leurs robes et les équipements des chevaux
FIG. 38. DETAILS DE LA COUPE DE CHOSROÈS Ier.
de verroteries de couleur. Les pièces de verre devaient être d'une très belle qualité, puisqu'à l'abbaye de Saint- Denis on a pris celles delà coupe de Chosroèspour des pierres précieuses véritables. Plus d'un siècle après le règne de Chosroès Ier, en 637, les musulmans étendirent leur domination sur une partie de la Perse ; dans le trésor royal de Chosroès ils trouvèrent un tapis dont la bordure représentait un parterre de fleurs figurées, selon les auteurs, par des pierres précieuses vertes, bleues, blanches, jaunes et rouges. Nous émettons un doute sur la qualité de la matière de ces pierres et
1. Extrait du Sohvan el motà, cité par M. de Longpérier. Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXVI.
nous pensons que ces turquoises, ces rubis, ces émeraudes, ces topazes pouvaient bien n'être que des verres colorés; en effet, du moment où le verre coloré était employé dans une coupe d'or pour entourer l'effigie du souverain, comme la coupe de Chosroès nous en donne une preuve irrécusable, on peut admettre à plus forte raison que le verre trouvait sa place dans un tapis de pied dont l'usage est certes moins noble que celui d'une coupe royale.
Mais quelle était cette verrerie grecque de luxe si
FIG, jp. ORIENT.
MONTURE DU XVe SIÈCLE.
(Griine Gewôlbe à Dresde.
célèbre et qui servit de point de départ à la verrerie arabe? Nous n'avons sur cette question d'autres renseignements que le récit de Théophile, dont nous détachons ce qui a trait aux Grecs1.
Selon cet écrivain, les Grecs fabriquaient des coupes en verre bleu décorées de médaillons dorés représentant des figures humaines, des oiseaux et des feuillages. L'or est appliqué sur la coupe, puis recouvert d'une pellicule de verre incolore pour le préserver; en termes du métier, ce procédé se nomme application sous couverte2. Si le vase doit être décoré encore avec plus de richesse, ils appliquent, entre les médaillons dorés et sur le col, une pâte vitrifiable « en usage dans les incrustations », et composent ainsi avec un léger relief des fleurs et des arabesques en couleur blanche, rouge et verte; c'est la décoration émaillée. Enfin, ils ornent les coupes et les fioles à col allongé, rouges et bleues, de filets et d'anses blancs ou d'autres couleurs^ L'application des filets constitue ce qu'on a nommé plus tard, à Venise, le filigrane en relief; elle n'est pas spéciale aux Grecs, nous l'avons constatée dans l'antiquité et nous la trouverons également sur les verres m érovin-
i. Nous nous occupons plus longuement de Théophile, dans le chapitre consacré à la verrerie en Occident pendant le moyen âge.
2. M. Labarte, dans son Histoire des arts industriels , indique comme étant de cette fabrication une vasque du musée de Cluny (n° 477Q du catalogue de 1881). Le fond est décoré de médaillons, d'entrelacs et de dessins d'or reproduisant des oiseaux et des feuillages. Nous avons examiné cette pièce avec attention et nous avons reconnu que les applications de l'or ne sont nullement sous couverte et que, par conséquent, la vasque ne peut rentrer dans le genre de fabrication décrit par Théophile.
giens. D'après la description de Théophile, la verrerie grecque d'apparat était d'une grande magnificence; sans avoir le monument sous les yeux, on peut aisément se figurer ces verres dorés recouverts d'émaux de couleurs, ces coupes rouges et bleues garnies d'anses de couleurs différentes, ces compositions où se groupaient la figure humaine, les oiseaux, les fleurs et les ornements;, c'està-dire tous les éléments de la décoration. La fabrication grecque dura fort longtemps ; au xe siècle, Constantin VII, empereur d'Orient, fit don de son portrait en verre de couleur au calife de Cordoue Abdurrahman et Romain Ier, dit Lecapène, envoya des verres à Hugues, roi d'Italie.
Le Coran publié en 634, deux ans après la mort de Mahomet, fait allusion à la transparence du verre. « Dieu est la lumière des cieux et de la terre; sa lumière ressemble à un mischkah contenant une lampe. >? Le mischkah est une niche où l'on place une lampe servant de fanal; les lampes arabes étaient en verre blanc non décoré lorsqu'elles étaient renfermées dans des enveloppes de métal ajourées.
On ne saurait aborder l'histoire des arts pratiqués par les musulmans, sans être arrêté au seuil de cette étude par le problème de la représentation des êtres animés. Sur ce point comme sur tant d'autres, il s'est fait une sorte de légende que les travaux des archéologues ont quelque peine à dissiper; il suffit cependant
de parcourir les ouvrages ayant trait aux arts orientaux et les manuscrits arabes pour se convaincre par les textes, les dessins et les miniatures que la figure humaine a été très fréquemment représentée. Un écrivain autorisé, M. Lavoix, a élucidé la question qui ne peut plus aujourd'hui prêter àde sérieuses controverses1. Le seul verset du Coran qui contienne une allusion à la défense de se servir dans les arts des figures animées, dit: « O croyants! le vin, les jeux de hasard, les statues sont une abomination inventée par Satan ; abstenezvous-en et vous serez heureux. » Mais, à côté du texte du Coran, il y a les traditions recueillies par les disciples, les notes explicatives, les commentaires qui donnent la pensée du prophète. Dans ce recueil on trouve ces paroles de Mahomet : « Malheur à celui qui aura peint un être vivant! Au jour du jugement dernier, les personnages qu'il aura représentés sortiront du tableau et viendront se joindre à lui en lui demandant une âme. Alors cet homme, impuissant à donner la vie à son œuvre, brûlera dans les flammes éternelles », et plus loin, « Dieu m'a envoyé contre trois sortes de gens pour les anéantir et les confondre; ce sont les orgueilleux, les polythéistes et les peintres. Gardez-vous donc de représenter soit le Seigneur, soit l'homme, et ne peignez que des arbres, des fleurs et des objets inanimés! » Il est bien certain que toutes les prescriptions écrites dans le Coran même ne sont pas observées; à plus forte raison, s'est-il élevé, aussitôt après la publication des gloses du livre, des dissentiments sur l'application de
i. H. Lavoix. Les arts musulmans (Galette des Beaux-Arts).
certains principes. M. Lavoix signale des pièces de monnaie avec l'effigie de l'empereur grec et au revers le nom du calife Omar, compagnon de Mahomet. L'an 60 de l'hégire, on fait des médailles avec la figure dAbd-el-Malek, chef des croyants. Nous verrons plus loin que, dans le trésor de Mostansser-Billah, il existait par milliers des étoffes brodées et des tapisseries décorées de portraits de califes; sous la dynastie fatimite, les peintres musulmans formaient une école; les statues elles-mêmes étaient en honneur, malgré le Coran qui les déclare une abomination. Le sultan Khomorouiah avait dans son palais les statues de ses femmes entourées de musiciennes ; elles étaient en bois, revêtues d'un enduit figurant des vêtements de couleur et ornées de couronnes et de pierres précieuses. Est-il besoin, du reste, de rappeler les vases de métal gravé montrant des cavaliers et des animaux, et de dire qu'en Perse l'usage de représenter des êtres animés a toujours existé? Cependant, en certains pays musulmans et en certains temps, les artistes se sont tenus à la lettre des gloses du Coran ; mais ailleurs, ils ont exécuté leurs travaux décoratifs en toute liberté, sans aucun souci des textes; il n'y a donc sur ce point nul principe absolu, et la verrerie, comme les autres arts, nous en fournira la preuve.
Pendant le vne siècle, les Arabes conquirent successivement l'Arabie, la Syrie, l'Egypte, la Perse,
po
V Afrique septentrionale; au commencement du vme, ils étendirent leur domination sur l'Espagne, et si, dès le milieu de ce siècle, leur empire commença à subir la désagrégation, ils étaient encore très puissants au xie siè-
FIG. 4O. ORIENT. XIIIe SIÈCLE (?).
( Musée germanique de Nuremberg.)
cle, qui est l'époque sur laquelle notre attention a été plus particulièrement attirée. Nous n'avons pas ici à traiter la question de l'art arabe, fort controversée d'ailleurs; s'il est possible de prouver qu'il n'existe pas un art arabe proprement dit, mais seulement un art oriental, on reconnaît du moins que les Arabes ont su profiter des arts propres aux peuples dont ils ont triomphé et que les trésors accumulés par leurs princes repré-
L'ORIENT. 9I
sentent dans leur ensemble les arts des pays conquis, dans leur plus superbe application. Si, jusque vers la fin du xine siècle, les monuments authentiques de la verrerie arabe nous font défaut, nous pourrons du moins juger de leur importance par quelques citations et aussi par l'état brillant des arts appliqués à la demeure, à la parure, au vêtement, aux armes, aux objets de luxe dont s'entouraient les califes. Même en dégageant les récits des historiens arabes les plus véridiques de l'exagération habituelle aux pays orientaux, l'esprit reste confondu; le trésor de Mostansser va nous permettre d'apprécier ces magnificences.
Le calife fatimite Mostansser-Billah régna pendant soixante années, de l'an 427 de l'hégire à 487. C'était un prince faible, indolent; sa fortune était immense. En dehors des impôts, il avait des revenus personnels, notamment celui de vingt mille maisons qui lui appartenaient en propre dans la ville du Caire et aux environs et dont les loyers, au dire des écrivains arabes, étaient exactement payés. Son goût pour le luxe était sans limites; il avait hérité de trésors inestimables et se plaisait à les augmenter; le hasard d'une guerre a permis aux historiens arabes1 de nous transmettre une sorte d'inventaire du trésor du calife, et nous trouvons dans ces documents des renseignements suffisants pour nous rendre compte de la situation. Sous l'administration de Mostansser-Billah, le pays fut fréquemment
1. Makrisy, écrivain arabe, né au Caire vers i36o , mort en 1442, a, dans ses ouvrages, reproduit en partie les relations écrites du temps de Mostansser.
pa L'ART DE LA VERRERIE.
agité et en proie à des dissensions civiles. Le calife ayant à réprimer, en 1062, une révolte des régiments noirs, appela à son aide les régiments turcs qui battirent les rebelles ; après la victoire, généraux, officiers et soldats turcs réclamèrent la récompense des services rendus, et, comme l'argent se faisait attendre, ils proposèrent au calife de lui acheter son trésor. Le faible Mostansser y consentit, et la vente commença d'abord à vil prix, pour dégénérer bientôt en un véritable pillage ; de cette vente et de ce pillage il est resté des traces écrites. Les perles, les émeraudes et les autres pierres précieuses se comptaient aux mesures de capacité ; les bagues à l'usage personnel du prince étaient au nombre de douze cents; les porcelaines, les faïences à reflets métalliques, les miroirs d'acier enrichis de filigranes d'or et d'argent, les plats et les vases d'or et d'argent émaillés et niellés, les meubles en sardoine et en or massif étaient en quantités dont nous pouvons apprécier l'importance par le nombre des autres objets. Mostansser possédait notamment six mille vases d'or uniquement destinés à contenir des fleurs, trente-six mille pièces en cristal de roche, cinquante mille pièces d'étoffes de Damas brodées d'or et de tapis avec les portraits des hommes célèbres de l'Islam; vingt-deux mille figures d'ambre; deux cent mille épées, cuirasses et armes de tous genres: un nombre équivalent de housses et de caparaçons brodés d'or. Lorsque le prince sortait pour une fête officielle, son escorte était composée de dix mille chevaux tenus en main par autant d'esclaves somptueusement vêtus. Pendant le pillage, un soldat laissa tomber une lampe; le feu prit dans le Dépôt des étendards, où,
depuis cent ans, les califes avaient accumulé les meubles, les armes et les objets précieux, sans jamais en avoir fait sortir une seule pièce; le crédit annuel d'achat ouvert pour le Dépôt des étendards avait été pendant cent ans de quatrevingt mille dinars, ce qui donne entre onze et douze cent mille francs par an, valeur au poids de la pièce d'or du temps, sans tenir compte de la décroissance du prix de l'argent depuis le x ie jusqu'au xix° siècle. Quelle était l'importance de la verrerie dans cette incroyable accumulation ? Les historiens arabes négligent de le dire, mais ils signalent du moins la présence de grandes quantités de bassins de verre sur lesquels étaient dessinés des figures, des feuillages et des