‹ L'art de la verrerieChapitre 83 sur 112 · FIG. 112. FRANCE. (NORMANDIE · texte numérisé non relu

FIG. 112. FRANCE. (NORMANDIE

(Collection G. Le Breton.)

tellenye, la verderye en pouvoit porter, sans faire dégast aux bois et forest de Sa Majesté ». La redevance à servir était assez mince. En 1416, Cacqueray payait au terme de Pâques « ung escu d'or » par an; d'autres servaient soixante boisseaux d'avoine ou un petit assortiment de verres de leur fabrication. La question du combustible donnait lieu à de fréquents débats; le grand-maître enquêteur et réformateur des Eaux et Forêts avait mission, dans l'intérêt de l'exploitation

des forêts, de veiller à ce que les maîtres de verrerie ne fissent « qu'user de leurs droictures et franchises modérément sans aulcun excez ny abus »; aussi, sur les propositions de ce fonctionnaire, les privilèges étaient accordés, prorogés ou annulés.

Les gentilshommes verriers étaient exempts des tailles, aides et subsides, et le transport de leur marchandise n'était taxé d'aucun droit de « passaige^ gabaile ni tributz quelconques ».

La Normandie revendique avec raison pour l'un de ses enfants l'invention des glaces coulées. Il existait dans la forêt de Brix, à Tourlaville, près de Cherbourg, une verrerie gérée par un membre de la nombreuse famille de Cacqueray; après la mort du gérant, Louis XIV accorda le privilège à Richard Lucas, écuyer, sieur de Néhou, et à son neveu Louis, de fabriquer toutes espèces de cristaux, verres à vitres et à lunettes. La verrerie, dirigée avec intelligence, produisit des verres à vitres blancs, ce qui fut regardé comme une nouveauté et, en i656, les gentilshommes de Néhou furent invités par Anne d'Autriche à poser des vitres blanches dans l'église du Val-de-Grâce, alors en construction à Paris. A cette époque, il n'existait en France aucune fabrique de ces belles glaces dont l'usage était très répandu pour les carrosses et les appartements; c'était l'Allemagne et surtout Murano qui fabriquaient ces objets dont l'éclat répondait si bien aux goûts somptueux de

LA VERRERIE. l6

Louis XIV. Cette situation ne pouvait convenir à Colbert, dont la formule économique était: « Il faut mettre le royaume en estât de se passer des étrangers ». De même que ce grand ministre avait fait venir des tapissiers des Flandres pour fonder les manufactures des Gobelins et de Beauvais, de même il fit cherchera Florence des mosaïstes et à Venise des verriers. En 1664, il donna à François de Bonzi, évêque de Béziers, ambassadeur à Venise, des instructions pour l'embauchage de verriers et, Tannée suivante, quinze d'entre eux arrivèrent à Paris. Un privilège royal fut accordé en octobre 166 5 à une compagnie fondée par Nicolas Du Noyer, receveur général des tailles à Orléans. La manufacture fut établie à Paris à l'entrée de la rue de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine. Le privilège consistait à fabriquer à Paris ou dans le royaume, en une ou plusieurs verreries, « des glaces à miroirs des mesmes et divers grandeurs, netteté et proportion que celles que l'on fait et fabrique à Murano, près la ville de Venise, lozanges ou carreaux, transparens servant aux châssis et fenestre, vases de toutes façons, verroteries pour les Indes, esmaux, pièces de cheminées, verres de cristail, services entiers de tables de toutes façons, figures de toutes manières et grandeur, tant pour servir à l'ornement de nos Maisons royalles que pour la commodité publique. »

Les ecclésiastiques ou nobles pouvaient être associés à l'entreprise sans déroger. Les matières premières pouvaient être réquisitionnées par la compagnie ; le prix, en cas de contestation, devait en être fixé par le juge du plu* prochain lieu ; les verreries étaient exemptes des droits de passage, péage, traittes foraines; les ou-

vriers étrangers, vénitiens ou autres, étaient, au bout de huit ans de séjour, censés et réputés Français et régnicoles, sans aucune lettre de naturalité ni droits à payer ; tout le personnel de la manufacture fut exempt de toutes

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tailles et impositions, emprunts, garde de ville, logements de gens de guerre, tutelles, curatelles. Enfin Du Noyer reçut un prêt de douze mille livres pour frais de premier établissement et le droit de mettre au-dessus des portes un tableau aux armes de France avec l'inscription : Manufacture royale de glaces à miroirs.

Malgré ces privilèges exorbitants, l'affaire ne marcha que médiocrement ; les Vénitiens ne se plaisaient pas à Paris et ne voulaient rien enseigner aux Français; la désertion avait commencé et le recrutement à Venise était devenu plus difficile ; les contrats étaient bien signés et l'argent accepté, mais les ouvriers ne s'exécutaient pas. Du Noyer se plaignit au roi et proposa comme remède à la situation de fonder un établissement loin de Paris, «dans un lieu où le bois coûte peu et la rivière soit à commandement » ; il pensait aussi que, dans le fond d'une province, les ouvriers se fixeraient plus aisément et que le secret de la fabrication serait mieux gardé. L'idée était bonne, elle fut adoptée par Colbert. On chercha, on se souvint sans doute des vitres du Val-de- Grâce : un arrangement fut fait avec Richard Lucas de Néhou, une succursale de la fabrique de Reuilly fut établie à Tourlaville, et, en 1666, l'établissement entier fut acheté par la compagnie de la Manufacture royale. De Néhou resta directeur pendant six ans et fut remplacé par son neveu Louis Lucas de Néhou. La fabrique prospéra si bien, qu'en 1670 Colbert écrivit à M. de Saint-André, ambassadeur à Venise : « La manufacture est assez bien établie dans le royaume pour n'avoir plus besoin d'un plus grand nombre d'ouvriers» En 1672, Colbert fut informé par le comte d'Avaux, successeur de M. de Saint- André, qu'un Vénitien offrait de fabriquer de plus grandes glaces qu'en France et de les polir; le ministre fit aussitôt prendre par le conseil un arrêt prohibant l'entrée des glaces en France et écrivit à l'ambassadeur, le 6 janvier 1673 : « Nos glaces sont maintenant plus parfaites que celles de Venise».

Louis-Lucas de Néhou vint, en 1675, diriger rétablissement de Paris, et c'est là qu'en 1688 il inventa le coulage des glaces, qui jusqu'alors étaient soufflées; il présenta à Louis XIV, en 1691, les quatre premières grandes glaces ainsi obtenues. Les inventions sont presque toujours contestées: un bourgeois de Paris, Abraham Thévart, prétendit, en 1688, avoir inventé le coulage, mais la priorité en faveur de de Néhou a été reconnue1. Thévart avait obtenu, en 1688, le privilège de couler et polir même, à l'exclusion du sieur de Bagneux, qui avait remplacé Du Noyer, des glaces de certaines dimensions2, «des corniches, chambranles, moulures de profils composées de plusieurs membres d'architecture, figures ou autres ornemens en relief». Néanmoins, les autres fabricants pouvaient, dans ce dernier genre, faire des bordures, moulures taillées à facettes ou à biseau, unies ou tortillées, des colonnes torses, frontons chantournés, figures sur fonds colorées ou autrement, armoiries, chiffres, couronnes, fleurs, fleurons, ornements, plans découpés et rapportés, à la condition que les objets aient moins de soixante pouces de long, ce qui était le minimum permis à Thévart. On peut juger, par les termes de ce privilège, du luxe de la glacerie; nous ne relevons cependant que peu de peintures sur glaces. Jean Le Moine, peintre des bâtiments du roi, en décora quelques-unes; il ne faut pas confondre cet artiste avec François Le Moine, beaucoup plus connu,

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