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CHAPITRE Vil

LA RIIVIE

!j^ Du célèbre Trailë de poésie de Tli. de Ban-

t. ville je détache quelques phrases, qui furent

\- comme des actes de foi pour certains poètes des

t générations précédentes ; eDes sont soulignées

r dans le texte, comme ci-dessous, par des carac-

l tères italiques :

^ « La Rime » est Tunique harmonie du vers et

\r elle est tout le vers.

t « On n'entend dans un vers que le mot qui est à

i là rime. »

r « h' Imagination de la rime est, entre toutes,

l la qualité qui constitue le poète. »

j II ne m'appartient pas d'examiner si de telles

;■ opinions avaient une réelle utilité à l'époque où

^ elles ont été, émises, si leur évidente exagération

fr: n'a pas été, chez les poètes des générations sui-

I vantes, la cause d'une réaction qui, dépassant le

f feUt, comme toutes les réactions, a remplacé la

I tyrannie par la licence, mais je sais bien qu'un

ib L AHT DE DIRE LES VERS

diseur qui leur attacherait une très grande importance n'irait pas loin dans son art.

C'est que la rime, qui est peut-être très difficile à trouver, est très facile à mettre en valeur, et que le moindre accent y suffit souvent, puisque le rythme en a préparé le retour; on en sent naturellement la force, elle se place d'elle-même dans la diction.

Dans les Romanesques où, par lingéniosité et la richesse de la rime, M. Edmond Rostand semble se rattacher aux Parnassiens, dans ce charmant petit acte de B. Millanvoye qui s'appelle le Dîner de Pierrot, et qu'on pourrait croire sigaé de Banville lui-même, les interprètes arrivent aisément aux effets cherchés par les poètes.

Il n'en va pas ainsi dans Riiy-Blas (1;, Hernani, ou, plus près de nous, dans Griselidis (2), dans les Noces Corinthiennes (3), dans ces œuvres où la complexité du rythme domine limportance de la rime, quand elle fait plus que s'y ajouter.

Je copie, dans les Impressions de théâtre de M. Jules Lemaître, les lignes suivantes (4) :

(i Je ne parle pas du IV^ acte, dont le comique est souvent tiré de ces effets de mots que Banville a nommés funambulesques.

(2) Armand Silvestre et E. Moband.

(3) Anatole France.

(4) 8* série. Au sujet d'une représentation de la Belle au Bois rêvant, un acte en vers de M. Fernand Mazade, au Théâtre-Libre.

« ... Outre que je n'entendais pas grand'chose, j« j'étais absorbé par une préoccupation impé- /« rieuse : je cherchais à surprendre les rimes et, in quand je croyais en avoir happé une, à guetter l « l'autre... C'était difficile, et je n'y ai pas réussi ' « plus de cinq ou six fois, car les interprètes de

« M. Mazade affectaient une diction extraordi- ^ « nairement indépendante. Les malheureux ne c « tenaient compte que du sens des phrases, ou r« plutôt de leur construction grammaticale, de

« la rime jamais.

Ces gens, évidemment, n'aiment pas la musique.

^ « Du reste, le cas est commun chez nos acteurs. ^5 « Ce n'est pas trop sensible dans les pièces clas- ■ « siques, où les arrêts et, si vous voulez, « les ç « temps forts » de la période coïncident généra- J « lement avec la rime : là, ils se contentent de

« manger les muettes, tant qu'ils en peuvent r;« manger, et de faire des alexandrins boiteux.

« Mais, dès que les vers sont un peu brisés, ils

« dévorent les rimes aussi ; aucune ne demeure ;

« et si des inversions un peu fortes ne l'averti» tissaient, çà et là, l'innocent bourgeois repren-

« drait son paletot sans s'être douté un instant ^« que c'étaient des vers.

< Ai-je besoin de vous faire remarquer que

« cette pratique est profondément absurde, et ffx d'affirmer que dans les vers, quels qu'ils soient, classiques, romantiques, parnassiens, funam-

78 l'art de dire les vers

« bulesques, symbolistes, il faut toujours faire u sentir les rimes, pour cette raison simple et « lumineuse que, si les rimes n'avaient aucune « importance, le poète n'en aurait pas mis? Cette « règle est absolue et ne souffre pas d'exceptions. « Il faut, dis-je, accentuer toujours la syllabe so- <( nore qui est à la rime, et toujours la faire « suivre dun silence, ne fût-ce que d'un silence « d'un dixième de seconde, etc.

« Et si je voulais entreprendre les comédiens « sur les syllabes muettes ou sur la désinence des (c mots tels que sacri-fi-er ou consolat-ion?... <( Combien en avons-nous entendu qui, dans le « distique suivant, faisaient le premier vers de « onze syllabes et le deuxième de dix :

Je donnai par devoir à son affection ^ Tout cque l'autre avait par inclination.

« Ou qui réduisaient à quatre syllabes Ihértiis^ tiche :

Arian', ma sœur !

« La prononciation de la prose est une chose ; « la prononciation des vers en est une autre ; « elle défend l'intégrité des vocables que le par- « 1er de la conversation met en bouillie. Cette « vérité n'a rien de rare. Pourtant, la plupart « des acteurs ne paraissent pas la soupçonner, et « c'est horrible.»

Pour ces dernières lignes, pour la prononciation des voyelles, contigues dans l'intérieur d'un moti mais formant deux syllabes distinctes, pour les passages qui défendent l'intégrité des muettes, tout est d'une incontestable vérité, et s'il s'agit de la rime, au point de vue particulier de la Belle au Bois rivant, je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du critique. Je ne connais pas l'œuvre de M. Mazade ; je suppose simplement qu'elle appartient à la forme parnassienne, puisque M. Jules Lemaitre a éprouvé un désir si impérieux de poursuivre les rimes ; je crois facilement en outre que, dans ce travail, il n'a été aucunement aidé par les comédiens.

Je n'ai cité cet article que pour y relever l'intransigeance d'une opinion, qui me paraît combattue sans cesse par la variété des écoles poétiques ; or cette variété nous interdit d'établir des lois invariables : celle que M. Jules Lemaître proclame, avec une netteté qui ne lui est pas habituelle, s'applique sans aucun doute à Théodore de Banville, qui a tout ramené à la rime et qui lui a tout demandé, à Théophile Gauthier, qui lui doit quelques-uns de ses plus purs joyaux, peut-être même souvent, à M. François Coppée, pour lequel elle a été l'outil le plus précieux, à d'autres encore qu'il serait aisé dénommer, sans parler de Victor Hugo, mais j'affirme qu'on ne doit pas dire qu' u il faut toujours faire sentir les rimes » et que « cette règle ne souffre pas d'exception ».

Voici un autre fragment de ce même article de M. Jules Lemaître ; il montre précisément ce quïl y a de spécial dans ses remarques et pourquoi nous ne devons jamais en tirer des conclusions générales :

a II faut accentuer toujours la syllabe sonore a qui est à la rime, et toujours la faire suivre « d'un silence, ne fut-ce que d'un silence d'un « dixième de seconde, et cela, même et surtout « quand la rime tombe sur une proposition, sur « un pronom relatif, sur un adjectif possessif, « sur la plus légère et la plus fuyante des procli- « tiques, comme il arrive dans les amusettes où « s'exercent quelquefois les doux versificateurs. « Car, alors, justement, ils ont voulu que la rime « devint comique, en imposant au lecteur et au « comédien une prononciation anormale et ba- « roque, en le contraignant à mettre un accent « très fort sur des syllabes non accentuées et à « donner, dans la phrase mélodique, une extrême (( importance à des mots qui n'en, ont aucune « dans la phrase grammaticale. Je prends, au « hasard, dans les Odes funambulesques de Théoce dore de Banville :

Danser toujours, pareil à Madame Saqui ! Sachez-le donc, o Lune, o Muses, c'est ça qui Me fait verdir comme de Iherbe.

On doit fortement accentuer « qui », cela ne « fait pas l'ombre d'un doute : d'abord, parce que « c'est amusant et que cette irrégularité de pro-

« nonciation a, toute seule, la valeur d'une élé- « gante plaisanterie, et puis, parce qu'elle affirme « avec une outrance lyrique et dont le poète se « divertit, que le rythme, qui a, dans la rime, son « clou, son agrafe ou son coup d'aviron, pour « reprendre les métaphores de Sainte-Beuve, « est l'essentiel dans les vers et importe vraiment (( beaucoup plus que le sens ; que nous refusons « délibérément d'asservir la rime au joug de la (( raison et qu'elle a un charme propre et (( qui se suffit, comme on le voit par certaines « chansons populaires et par ces rondes d'enfants « où il n'y a que des assonances et aucune idée « suivie... Oui, vous proclamez tout cela en éle- « vant insolemment la voix, contre tout bon « sens, sur le modeste pronom relatif qu'il a plu « à Banville de promouvoir à la dignité de rime, « en quoi il a voulu montrer que le bon poète est « le monarque absolu des mots et qu'il honore « ceux qu'elle veut : Exaltavit hiimiles,

«■ J'ai pris un cas extrême et d'une exagération « joyeuse, pour que vous jugiez par là des « autres... »

Mais oui, cela est mille fois vrai pour les Odes funambulesques, où la rime tient souvent lieu de tout le reste, et encore est-il bien certain qu'on ne trouverait pas quelques exemples, même là, où le silence (fût il très court), exigé par M. Lemaître, ne devra être soigneusement évité et remplacé seulement par une accentuation ? Quoi qu'il en soit, admettons tout cela pour les vers

82 l'avît dp: dire les vers

parnassiens et les vers funambulesques. Mais les classiques, mais les romantiques commiî Lamartine et Musset, et les symbolistes!!

Voltaire nous dit, dans Candide (1), qu'il faut : (( savoir parfaitement sa langue, la parler avec « pureté, avec une harmonie continue^ sans que « jamais la rime coule rien au sens »^ et si on objecte qu'en cette matière le jugement de Voltaire n'est pas sans appel, il est permis de répondre que son opinion est celle de Técole classique tout entière ; et chez nos plus grands classiques, chez Corneille, chez Racine, chez Molière, nous trouverions des cas où il faudrait plutôt s'elï'orcer de lescamoter, cette rime, quand elle est trop faible ou maladroite.

Le maniement de la rime, qu'elle soit riche ou simplement suffisante, est varié pour le diseur, comme tout ce qui concerne la langue poétique I

La rime nindique pas nécessairement un temps d'arrêt, elle nest souvent quun point de repère dans le rythme ; elle est une borne qui sert à mesurer le nombre des syllabes, mais une borne devant laquelle on peut passer sans s'y arrêter.

Si dans les classiques, au lieu de l'accent rythmique, qui se trouve à la fin du vers, un temps d'arrêt, après chaque douzième pied, venait fatalement s'ajouter à la monotonie de leur césure, cet arrêt produirait, je crois, la poésie la

(!) Chap. XXII.

plus mortellement ennuyeuse qui soit au monde! Sainte-Beuve nous dit que le rythme qui a, dans la rime, son clou, son agrafe ou son coup d'aviron, est essentiel dans les vers et importe vraiment beaucoup plus que le sens.

Cette citation, qui me paraît tout à fait juste pour les romantiques, n'est pas faite pour me déplaire, puisqu'elle affirme la prédominance du rythme sur la rime, qui en est seulement l'auxiliaire.

Mais, puisque Sainte-Beuve a été cite, lisez ce qu'il dit dans son Tableau de la poésie au seizième siècle :

« La rime aussi, au lieu d'être un signal d'arrêt et de sonner la halte, intervenait souvent ( dans le cours d'un sens à peine commencé, et alors, loin de l'interrompre, l'accélérait plutôt en l'accompagnant d'un son large et plein... » C© fut là, dit-il plus loin, u l'alexandrin de Du ( Bellay, de Ronsard, d'Aubigné, de Régnier, de ( Molière, de Racine, d'André Chénier, puis enfin i de Victor Hugo, d'Emile Deschamps et d'Alfred de Vigny ; Malherbe et Boileau eurent le tort de le mal comprendre et de toujours le combattre. « On voit par là combien Sainte-Beuve étaiitloin de l'intransigeance parnassienne au point de vue de la rime, mais j'irai plus loin que lui, et j'espère montrer que la diction enchaîne les uu3 aux a,ulres certains vers romantiques, sans même qu'il soit besoin d'un son large et plein à la rime;

84 i/art dk dire les vers

je ferai voir que la variété, l'ampleur, la simplicité, s'obtiennent ainsi le plus aisémeut du monde par des moyens qui accentuent le lyrisme, qui servent le rythme et qui n'ont rien de factice !

Je réserve ces citations pour les appliquer, d'une manière plus complète et plus générale, à des réflexions sur le mouvement et la ponctuation.

Je me contenterai de donner ici quelques exemples se rapportant plus particulièrement à la rime.

J'ouvre un volume de M. André Theuriet, Jardin d'Automne^ et je lis :

Nous écoutons, rêveurs, un Angélus qui tinte Très loin, dans le clocher d'un village endormi. Et dont la sonnerie argentine, parmi Les taillis imprégnés d'automnales bruines, Éveille en nous l'écho des saisons enfantines.

Qui oserait affirmer qu'il faut s'arrêter, fût-ce un dixième de seconde, après le mot « parmi » ? Il suffit de l'articuler nettement et de lui donner un peu plus de nombre pour que le mot se place, de lui-même, en notre oreille.

Voici une poésie de Louis Bouilhet, envers de sept pieds ; je dispose les strophes comme s'il s'agissait de vers libres, en réunissant au vers suivant, quand il n'en doit pas être séparé, au risque même d'en faire un vers de quatorze pieds, le mot qui se trouve à la rime ; pour rétablir les vers, il suffira de tenir compte des majuscules laissées dans le texte :

Comme il n'avait pas dîné, Comme les bourgeois honnêtes Tout le jour avaient berné Le faiseur de chansonnettes,

Triste et pâle, sur le soir, Prêt pour la dernière épreuve, Loin du monde Il vint s'asseoir Et chanter au bord du fleuve.

Il chanta les longs tourments De lamour et de la gloire, Et son hymne.

Par moments. Faisait tressaillir l'eau noire.

Soudain, par l'ordre d'un Dieu, Les étoiles attendries S'arrêtèrent Au milieu De leurs blanches théories...

Puis il les vit Sans effort Glissant des voûtes profondes, Comme de grands sequins d'or Trembler dans l'eau, toutes rondes (i).

Dans l'avant-dernière strophe, je ne m'arrêterai nullement sur les mots « au milieu », parce que le vers n'est pas funambulesque, et c'est afin qu'un autre vers ne le devienne pas, que je joindrai « sans effort » à ce qui suit dans la dernière strophe citée ; car je défie qu'on s'arrête à cette rime sans avoir l'air de dire :

Il les vit sans effort...

(i) Le Poêle aux Étoiles.

Ce qui est absurde, quand on veut dire :

Il vit les étoiles qui glissaient sans effort !

Je remarque que, si les mots « dîné », « hoi nêtes », «^ berné », « s'asseoir », « tourments ' sont marqués par des u temps forts », les mot « par moments », « au milieu », <( sans effort > n'auront même pas cette accentuation pour mai '' quer le rythme des vers, et pourtant, partout ~ j'entends très bien ; 1-2-3-4-5-6-7, ettant pispouî ' « linnocent bourgeois qui ne se doute pas que cf -^ sont des vers»; cest qu'il est fermé au sentimen du rythme, et ce n'est pas une insistance inutik sur la rime qui le lui donnera. j

Quant aux poètes, aux critiques, aux artistes ( qu'ils ne cherchent pas à mettre la beauté dv \ vers dans la rime, quand elle n'y est pas ! i

Trois vers de ta Samaritaine (1) me reviennent à la mémoire ; j'en tirerai un dernier exemple ;

J« suis toujours un peu dans tous les mots danjour. IVtaJs, tant que ce nest pas à moi qu'on les adresse. On ne fait quessayer les termes de tendresse.

Je sais quelle impression ces vers ont taujows faite sur le public ! Si je cherche les causes de cette impression, je vois qu'elles viennent d'abord du sens même de la phrase, puis du rythme, et en dernier lieu de la rime. Examinons cela de plus près.

(i) Ed. RosTAvr .

Pour les idées qu'ils éveillent, pour le charme qui est en eux,'les mots «amour» et «tendresse)) sont les seuls qui semblent intéressants, et ils sont placés tous les deux à la rime ; ils réunissent donc toutes les conditions possibles pour prendre la première place dans la diction; or, ils restent, pour ainsi dire, à la dernière.

Le mot « amour » a moins de valeur que « je suis » — c'est Jésus qui parle — que «toujours », que « un peu », que « dans tous les mots ^), cela est évident ! 11 rime avec le mot « pour » qui est à la fin du vers précédent, en sens suspendu : il n'y a pas là de quoi lui donner un grand intérêt, musicalement I

Dans le second vers, « adresse » va préparer la rime de tendresse, mais « adresse» n'est déjà pas un si joli mot (si tendresse est délicieux) et il ne compte pas à côté de « tant que ce n'est pas à moi ».

Dans le troisième vers, enfin, la valeur du joli not « tendresse » disparaît à côté du mot « essayer », qui résume en lui toute la pensée du poète !

C'est donc bien l'idée qui domine ici, mais l'idée seulement eût-elle suffi à donner l'impression complète? Non, certes, car elle ne sortira pas tout entière de la phrase suivante :

« Vous me trouverez toujours un peu dans « toutes les paroles d'amour, mais si ce n'est pas « à moi que vous les adressez, vous ne ferez « qu'essayer les termes de la tendresse ! »

8(S l'art de dire les vers

C'est le rythme bien raesuré par une grande quantité de mots monosyllabiques qui apporte presque tout le reste, et si je ne nie certes pas que les rimes y ajoutent encore, je ferai observer cependant quelles ne marquent nullement ici les temps forts, et qu'elles sont, au contraire, très atténuées, l'accentuation devant porter fortement sur « mots » et « termes ».

Je n'ignore certes pas ce qu'on peut me répondre et qu'on va me citer cent vers de Cyrano et même de la Samaritaine, où la rime est, au point de vue de la diction, l'élément principal du vers. J'en citerai moi-même un exemple — tout comme un autre — pour bien montrer que je ne combats ici que le parti pris d'une école.

Au second acte de cette même Samaritaine, le prêtre dit :

Comment l'àme du Christ, cette grande àme blanche, Causerait-elle avec la tienne?...

Photine répond délicieusement :

Elle se penche !

Ici la rime a une importance capitale, et le diseur ne saurait assez mettre en valeur le mot « blanche » pour préparer cette chute admirable.

Faisons donc à la rime la part qui lui revient, suivant les auteurs, les œuvres, et suivant les cas particuliers, mais repoussons les théories de

Th. de Banville, excepté pour ses propres ouvrages ; admettre ces théories, en effet, c'est donner raison aux étrangers qui, faute de sentir les grâces de notre langue, pensent que la rime constitue, à elle seule, tout le vers français, c'est nier qu'un vers puisse être beau, en lui-même, sans le secours d'un autre vers à terminaison semblable. Qui oserait dire que rien ne subsiste des vers suivants parce qu'ils sont privés de leurs rimes?

Je viens vous rapporter votre jeunesse blonde : Tout l'or de vos cheveux est resté dans mon cœur (i).

Ou de ceux-ci :

L'herbe haute montait au ventre des statues, Des cigognes rêvaient sur l'épaule des dieux.

Lisez encore, dans cette même pièce de Louis Bouilhet, La Colombe, ce beau vers, ce vers superbe sur la mère du Christ :

Pâle éternellement d'avoir porté son Dieu.

et songez qu'il rime bien platement avec celui-ci :

Ta croix couvrait le monde et montait au milieu.

Essayez de mettre toute la beauté de ces vers-là dans la rime et voyez ce qu'il en reste !

(i) Sully Prudhomme.

90 l'art de dire les vers

Que deviennent avec ces Ûiéories Fœuvre de Musset ou même celle de Lamartine, dont la musique nest pas à la rime ?

Non, il faut dire les vers suivant les tendances qui, chez les poètes, ont présidé à Téclosion de leurs œuvres !

En diction, une seule chose est certaine, immuable, absolue, c'est que l'alexandrin a toujours douze pieds et que les vers de huit pieds ne sauraient se contenter de six ou sept au gré de lamateur.

Quant aux autres éléments, d'une école à l'autre, leur importance varie sans cesse : lorsque nous aurons dit que le sens emporte tout le reste chez les Classiques, nous pourrons ajouter que la musique est presque tout chez les Symbolistes, quelle domine dans la structure du vers chez les Romantiques et qu'elle est, très souvent, tout entière à la rime chez les Parnassiens.

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