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CHAPITRE VIII

Dans l'art dramatique le mouvement est comme une allure particulière, pressée ou lente, nerveuse ou calme, passionnée ou mélancolique, qui se soutient d'un point à un autre dans une tirade, dans une scène, quelquefois même dans un acte tout entier.

Ces différentes allures sont déterminées par la marche ou l'évolution des idées et des sentiments.

Dans l'art lyrique, le mouvement est, en même temps, musical ; quelquefois même il Test exclusivement.

Cette différence nous montre, une fois de plus, combien les écrivains du dix-huitième siècle ont ignoré le lyrisme, puisque, dans des odes, c'està-dire dans la forme la plus lyrique que nous connaissions, le plus lyrique d'entre eux, Jean-

9ji LART DE DIRE LES VERS

Baptiste Rousseau, nous fait encore l'effet d'un poète dramatique. Voyez ïOde sur raveuglement des hommes du siècle :

Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille ! Rois, soyez attentifs : peuples, ouvrez Toreille ; Quelunivers se taise et m'écoute parler. Mes chants vont seconder les elîorts de ma lyre : L'esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il minspire Les grandes vérités que je vais révéler.

On ne saurait rien trouver de moins lyrique, si, comme je le crois, le lyrisme se traduit fatalement dans la diction par un mouvement soutenu et musical. Ce sont là des vers, de beaux vers d'ailleurs, pour Joad; maison peut dire que dans Athalie il y a souvent plus de vrai lyrisme que dans cette ode et dans beaucoup d'autres du même poète.

Dans son volume sur La Poésie, M. Paul Albert avait noté déjà qu'au dix-huitième siècle on pouvait à peine rencontrer quelques strophes d'un beau mouvement lyrique; après avoir jugé dignes d'être citées l'ode consacrée à Buffon par Lebrun et surtout la fin de l'ode sur la mort de J.-B. Rousseau par Lefranc de Pompignan, il ajoute : (1)

« Voltaire lui-même, qui exécrait Rousseau et « Pompignan, ne pouvait s'empêcher d'admirer « la strophe :

(i) Paul Albert, La Poésie.

Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de l'univers.

Cris impuissants, fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le Dieu, poursuivant sa carrière.

Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Assurément, ces vers sont beaux, mais leur mouvement général est arrêté en route dès le cinquième vers qui, pris séparément, est d'ailleurs médiocre et tout à fait dépourvu de lyrisme comme forme et comme expression.

Comparez ces vers aux odes de Victor Hugo ou de Lamartine, aux premières strophes de L'Enthousiasme (1) par exemple :

Ainsi, quand l'Aigle du tonnerre Enlevait Ganymède aux cieux, L'enfant, s'attachant à la terre, Luttait contre l'oiseau des cieux ; Mais entre ses serres rapides ■ L'aigle, pressant ses flancs timides.

L'enlevait aux champs paternels Et, sourd à la voix qui l'implore, Il le jetait, tremblant encore, Jusques aux pieds des immortels.

Ainsi, quand tu fonds sur mon àme.

Enthousiasme, aigle vainqueur.

Au bruit de tes ailes de flamme Je frémis d'une sainte horreur ;

(i) Lamartine.

Je me débats sou? ta puissance, Je fuis, je crains que ta présence N'anéantisse un cœur mortel.

Comme un l'eu que la foudre allume, Qui ne s'éteint plus, et consume Le bûcher, le temple et lautel.

Mais à l'essor de la pensée L'instinct des sens s'oppose en vain:

Sous le Dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance, et bat mon sein.

La foudre en mes veines circule ; Étonné du feu qui me brûle.

Je l'irrite en le combattant, Et la lave de mon génie Déborde en torrents d'harmonie Et me consume en «'échappant.

<t Les serres rapides », « le bruit des ailes de flamme », la << sainte horreur » ne sont certainement pas des expressions très recommandables ! Qu'importe si tous ces mots sont emportés dans un admirable mouvement de lyrisme vers les chutes des strophes ! Ouimporte si tout cela « déborde en torrents d'harmonie » !

Écoutez encore le vrai lyrisme de nos romantiques, quand la passion les soulève :

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Hue les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.

EJi bien ! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien ! Qu'importe encore ? O nature ! O ma mère ! En ai-je moins aimé ?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tète ; Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ! Comme le matelot brisé par la tempête, Je m'y liens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Jie me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu. Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle Et je l'emporte à Dieu ! » (i).

Ne vous sem}3le-t-il pas qu'il n'y a là ni intentions de détail, ni arrêts sur la rime, ni ponctuation; tout se précipite dans Tenthousiasme harmonieux des phrases vers ces deux derniers vers; on voudrait pouvoir dire cela dans une respiration.

Voyez cette flamme se répandre aussi pleine, aussi brûlante, aussi belle dans la prose du même poète, vous le sentirez bien plus lyrique que tont le dix-septième et le dix-huitième siècle réunis :

« Celui qui, par une fraîche matinée, dans la « force de la jeunesse, est sorti un jour à pas

(i) Alfred de Musset, Souvenir.

« lents, tandis qu'une main adorée fermait sur « lui la porte secrète; qui a marché sans savoir a où, regardant les bois et les plaines ; qui a tra- « versé une place sans entendre qu'on lui parce lait, qui s'est assis dans un lieu solitaire, riant (( et pleurant sans raison ; qui a posé ses mains « sur son visage pour y respirer un reste de parce f um ; qui a oublié tout à coup ce qu'il avait fait< a sur la terre jusqu'alors ; qui a parlé aux arbres (( de la route et aux oiseaux qu'il voyait passer; u qui, enfin, au milieu des hommes, s'est mon- (c tré un joyeux insensé, puis qui est tombé à « genoux et qui a remercié Dieu, celui-là mourra « sans se plaindre : il a eu la femme qu'il ai-

« mait (1). >>

J'ai voulu donner ce fragment de prose parce que l'ardeur lyrique s'y déploie aussi franchement que dans n'importe quel poème. En outre, il me fournit l'exemple le plus frappant que je puisse trouver pour opposer l'une à l'autre lécole de diction qui comprend le lyrisme et celle qui n'y entend rien î

Ce fragment est tout plein de détails délicieux et vivants, auxquels il est bien tentant, comme on dit, de faire un sort ; et quel luxe de ponctuation! les points et les virgules y pullulent! Eh bien ! si vous n'emportez pas tout cela dans une course enflammée, si vous vous laissez arrêtei par le charme particulier d'une^ expression ou

(i) Confession d'un enfant du siècle.

d'une idée, si vous ne roulez pas tous les mots, presque pêle-mêle, comme dans un flot de jeunesse et de passion, jusqu'à cette conclusion: « Il a eu la femme qu'il aimait! » vous trahissez le poète, vous éteignez sa flamme, vous desséchez son enthousiasme ; une seule chose importe ici par-dessus toutes les autres : le mouvement lyrique !

Voici encore des vers de Lamartine (1), et quels vers!

Vous allez balayer ma cendre:

I /homme ou l'insecte en renaîtra !

Mon nom, brûlant de se répandre, Dans le nom commun se perdra.

Il fut ! Voilà tout. Bientôt même L'oubli couvre ce mot suprême :

Un siècle ou deux l'auront vaincu !

Mais vous ne pouvez, ô nature !

Effacer une créature.

Je meurs ! Qu'importe ? J'ai vécu !

Dieu m'a vu ! le regard de vie S'est abaissé sur mon néant; Votre existence rajeunie A des siècles : j'eus mon instant Mais dans la minute qui passe L'infini de temps et d'espace Dans mon regard s'est répété, Et j'ai vu dans ce point de l'être La même image m'apparaître Que dans votre immensité !

{i] Harmonies poétiques, 'Eternité de la nature.

98 l'art de dire les vers

Distances incommensurables,

Abîmes des monts et des cieux,

Vos mystères inefTaçables

Se sont révélés à mes yeux.

Jai roulé dans mes vœux sublimes

Plus de vpgues que tes abîmes

N'en roulent, ô mer en courroux !

Et vous, soleils aux yeux de flammes,

Le regard brûlant de mon âme

S'est élevé plus haut que vous !

De lètre universel, unique,

La splendeur dans mon ombre a lui,.

Et j"ai bourdonné mon cantique

De joie et d'amour devant lui ;

Et sa rayonnante pensée

Dans la mienne s'est retracée

Et sa parole m'a connu ;

Et jai monté devant sa face,

Et la nature m'a dit : « Passe :

Ton sort est sublime : il t'a vu 1 »

Vivez donc vos jours sans mesure, Terre et ciel, célestes flambeaux, Montagnes, mers! Et toi, nature, Souris longtemps sur mon tombeau I Effacé du livre de vie, Que le néant même m'oublie !

J'admire et ne suis point jaloux.

Ma pensée a vécu d'avance, Et meurt avec une espérance Plus* impérissable que vous^!

Il est aisé de voir que sur ces cinq strophes il y en a plus de quatre et demie qui sont emportées

l dans un même mouvement. Ce mouvement commence au vers :

l Mais dans la minute qui passe...

y' et tout ce qui suit ressemble aune accumulation

: de mots et de sonorités que la même idée pousserait vers l'explosion du dernier vers.

Ces mouvements lyriques abondent dans Lamartine ; lisez encore dans les Harmonies poétiques la belle pièce qui porte ce titre : Cri de rame. Vous y verrez que, sur neuf strophes, il y en a sept qui semblent ne servir qu'à préparer les deux dernières : ces sept strophes (la strophe a quatre vers) exigent chacune une interprétation particulière et plus détaillée : elles n'ont pas

: l'égalité de mouvement d'une ode ; pourtant il serait facile de montrer qu'avec leurs variétés elles appartiennent à un mouvement général qui les domine !

11 est évident que, dans la poésie lyrique, le rythme et le mouvement sont unis l'un à l'autre

\ au point de se confondre très souvent ; il faut pourtant savoir les distinguer; un mouvement commencé avec un rythme peut se poursuivre avec une strophe d'un rythme différent.

Lisez dans Napoléon II (1) les vers suivants :

(i) Victor Hugo.

100 l'art de dire les vers

Non, l'avenir n'est à personne !

Sire, l'avenir est à Dieu !

A chaque fois que l'heure sonne Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir ! l'avenir î mystère !

Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoires aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme loiseau sur nos toits !

Non, si puissant qu'on soit, non qu'on rie ou qu'on pleure Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvnr ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte.

Et qu'on nomme demain !

Oh ! Demain, c'est la grande chose !

De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans le voile.

C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone :

Demain, c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours !

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume.

Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine, Demain, c'est Waterloo ! Demain, c'est Sainte-Hélène I Demain, c'est )e tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons.

Briser toutes portes fermées.

Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons !

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace, 'Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel !

Comment aurais-je pu écourter cette citation, quand elle n'emprunte sa force qu'à son étendue î

C'est ici que je puis reprendre la phrase de M. Becq de Fouquières, mot à mot, mais en remplaçant nettement la négation par une affirmation : (( Je dis que : « dans le lyrisme, on ne sau- « rait trop inculquer aux élèves ce principe « essentiel que la persistance du mouvement

102 LAIIT DE DlRIi LES VERS

u acquis est absolument nécessaire à une bonne « diction. »

Dans ces strophes, les mouvements sont si franchement marqués par le poète, qu'on les sentira à la première lecture, par le rythme, pour peu qu'on ait l'instinct de ces choses.

On voit que les strophes 1 et 2, qui n'ont pas le même rythme, participent du même mouvement; il en e^i de même pour les strophes 3 et 4.

A partir de la strophe 3 il y a un mouvement général, qui va, en passant par quelques ralentissements, jusqu'au dernier vers; malgré leur poids, les cinq alexandrins eux-mêmes, qui commencent la dernière strophe, participent à ce mouvement général, et si je voulais une fois de plus mettre en opposition les deux éléments que je m'elïorce de séparer dans ces études, je dirais que dans l'un des plateaux de la balance, celui du lyrisme, le poète a mis trente-cinq vers, 6t que dans l'autre, celui de l'art dramatique, il en a mis un seul, le dernier ;

Mais tu ne prendras pas demain à TEternel I

11 s'ensuit que dans la strophe i, par exemple, ïl ne faut faire sortir aucun mot par des intentions particulières : « Le cheval qui s'abat », « Moscou >K « la vieille garde qui disparaît », Waterloo », ^^ Sainte-Hélène », u le tombeau >\. Yout cela c'est la même chose, puisque tout

cela ne renferme que cette idée : demain !

Au dernier vers, cette parole directe : « tu ne prendras pas » présente l'idée sous une forme dramatique ; tout ce qui précède reste lyrique par Faccumulation même des mots !

Sans y insister, je note ici une remarque qui serait mieux à sa place dans les chapitres que je consacrerai à l'e muet ; la strophe 1 et la strophes, qui ont la même mesure, n'ont pourtant pas la même allure. Cest que Ja première, à cause de ses e muets très atténués :

« L'av'nir », « l'heur'sonne », « les chos's delà terre », « Gloir' », « commToiseau », etc.,

à cause d'un mot comme « Ambition », où l'i s'escamote facilement, cette première strophe, ■dis-je, semble n'avoir que sept pieds, tandis que la troisième en a nettement huit avec les e bien pleins de « demain » qui préparent tous les autres; car, dans cette strophe, un vrai diseur de vers sentiraqu'il faut émettre tous les e muets pleinement.

« Sème la cause », « c'est le nuage », « qui se dévoile », c< c'est le bélier », « qui change », « le sapin». « /e velours ».

Et, chose admirable, ces deux mesures, un peu différentes, sont d'accord avec le sens intime et profond des deux périodes.

Par ces exemples on a vu que la ponctuation perd souvent, dans le lyrisme, l'importance que les traités de diction lui attribuent, à juste titre, quand il s'agit des règles élémentaires.

104 l'aîît de dire les vers

C'est qu'elle devient, en effet, bien secondaire quand il s'agit du mouvement.

Dans son Traité de Poésie française, Théodore de Banville cite, précisément à propos de l'ode, la strophe n" 1 et il ajoute :

« Il est évident qu'en coupant cette strophe en « deux après le quatrième vers, nous obtenons « deux strophes complètes et parfaitement bien « portantes, l'une de quatre vers, l'autre de huit « vers. Ce type de strophe n'occupe donc pas (( dans l'ordre lyrique un rang plus élevé que « dans l'échelle animale un polype dont on peut « dédoubler la vie en le coupant en deux. »

Théoriquement, cela est juste et devait être dit.

Mais voyez ce qui se passe dans la pratique, admirez combien les vers exigent la lecture à haute voix, comprenez qu'on ne les connaît pas tant qu'ils ne sont que des caractères sur du papier, tant que leurs sonorités n'ont pas frappé nos oreilles; c'est la diction ici qui remettra tout en ordre, car il n'est pas un diseur un peu doué du sentiment lyrique, qui ne sentira impérieusement que le point après le mot < adieu » ne compte pas, que le mouvement lui laisse à peine la valeur dune virgule, et qu'ainsi cette ^^trophe, si elle n'existait pas sur le papier se développera complètement par l'interprétation.

Essayez, par les mêmes suppressions, de réintégrer le lyrisme dans certaines strophes de J.-B. Rousseau et vous sentirez tout ce qui lui manque

pour réaliser complètement [cette forme poétique!

La diction ne saurait sauver non plus la strophe suivante, tirée des Poèmes civiques de V. de Laprade ; le poète s'adresse à la France :

Tous ces trésors dont tu te pares, O toi qui ne sais plus mourir, Ils appartiennent aux barbares S'ils veulent bien les conquérir.

Vantez-nous tous vos arls serviles !

J'entends aux portes de la ville Des pieds lourds chaussés d'éperons, Et les esclaves des Vandales Viennent essuyer leurs sandales, O rêveurs, sur vos nobles fronts.

Ici la ponctuation est juste, hélas, et souveraine ; aussi les cinq derniers vers, seuls, ont-ils un mouvement lyrique!

Il ne faut pas hésiter à prendre ces libertés avec la ponctuation dans des vers, où le mouvement, sans avoir cette large étendue, a cependant, dans sa brièveté, une importance capitale pour le sens ou pour l'effet musical.

Tout le monde connaît ce chef-d'œuvre de Sully Prudhomme : Les Yeux.

Bleus ou noirs,,, tous aimés,,, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore.

106 l'art de dire les vers

Les prunelles ont leurs couchants Mais il nest pas vrai qu'elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.

Dans la première et la dernière strophe il y a une virgule après «tous aimés », une virgule après « tous beaux », mettez en trois, si vous voulez, comme je lai fait, dans la première; mais supprimez-les toutes dans la dernière qui est une sorte d'acte de foi du poète et dont, remarquezle bien, il a préparé le mouvement par les deux points qui terminent la strophe précédente.

Lisez, du même poète, les Caresses^ vous sentirez que la ponctuation devient très peu importante dans la dernière strophe, qui n'est que la répétition de la première ; vous verrez combien les mouvements peuvent être variés, et tout ce qu'on peut en tirer, en suivant le conseil que je vous donne ici : si vous employez 25 secondes pour dire cette première strophe dire la dernière en 10 secondes seulement !

Les caresses ne sont que d'inquiets transports. Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps. Vous êtes séparés et seuls comme les morts, Misérables vivants que le baiser tourmente.

Li: MOUVEMENT 107

Voici le commencement d'une poésie charmante de Mme Rosemonde Gérard (1) :

Lorsque tu seras vieux el que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs Au mois de mai, dans le jardin qui s'ensoleille, Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants. Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête, Nous nous croirons encor de jeunes amoureux, Et je te sourirai tout en branlant la tète, Et nous ferons un couple adorable de vieux. Nous nous regarderons, assis sous notre treille, Avec de petits yeux attendris et brillants, Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille, Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Je sens nettement que le mouvement s'accélère à partir des e^uatre derniers vers ; les deux derniers se diront infiniment plus vite que les deux premiers du morceau; et je sens nettement encore que c'est précisément le contraire dans la troisième strophe :

Et eomme cMque jour je t'aime davantage Auj,ourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain Qu'importeront alors les rides du visage. Mon amour se fera plus grave et plus serein. Songe- qu& to-us^ les jours des souvenirs s'entassenC : Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens. €es. commuas souvenirs toujoai^s plus nou& endacent Et sans cesse enU'e nous tissent dau très liens. C'est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l'âge M'ais plus fort chaque jour je serrerai ta main ; ^ar, vois-Cw, cBiaque jour, je- t'aiime' davantage, Aiij;©(W.rd'liLui plus qu'hier et bien moins q.ue demain.,

(i) Mes Pipeaux.

On peut, d'ailleurs, discuter sur l'opportunité de presser ceux-ci ou ceux-là, mais ce que j'affirme c'est que les mouvements ne doivent pas être égaux entre eux, et que le charme de ces vers répétés ne sort complètement que de ces différences d'allures !

C'est à ces mêmes principes que se rattache l'art de dire les triolets ; le même vers s'y dira tantôt avec une extrême lenteur, tantôt avec la plus grande rapidité.

Toutes les répétitions, tout ce qui ressemble un peu à un refrain a besoin de cette variété dans l'interprétation, à peu d'exceptions près.

On ne s'accorde pas toujours sur la manière de dire les deux vers qui reviennent sans cesse dans les Elfes (i).

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Faut-il les répéter toujours avec les mêmes inflexions, la même couleur, le même mouvement ? Faut-il les varier, au contraire, les rattacher lyriquement à la strophe qui précède et dramatiser les deux derniers ?

Je n'hésite pas à recommander cette seconde interprétation.

Fatalement cette suppression de ponctuation entraînera une suppression de respiration : le diseur y gagnera une largeur et une simplicité

(i) Leconte de Lisle, Poèmes barbares.

que des tronçons de phrases hachées, ou simplement indépendantes, ne sauraient lui donner.

Voici des fragments d'un Conte de Noël (1) :

Car lorsque minuit sonnait sous la voûte, Le petit Jésus s'est mis en chemin, Ayant décroché pour y voir en route Une étoile d'or qu'il tient à la main.

Le petit Jésus marche vite, vite :

Il a tantà faire un jour de Noël,

Il est tant d'enfants qu'il faut qu'il visite...

Mais bientôt chacun a son lot tel quel;

Le petit Jésus regagne son gîte,

Raccroche l'étoile et retourne au ciel.

On me dit cette pièce en phrasant ainsi :

Le petit Jésus regagne son gîte, | raccroche l'étoile, I et retourne au ciel.

Alors j'entends ce mot « gîte » qui est bien vilain; l'étoile n'est plus qu'une lanterne, et je vois jusqu'au clou qui la soutient ; les virgules ont supprimé tout charme, toute poésie !...

Dites au contraire ces deux vers dans une seule expiration, également, bien également, sans secousse, et tout cela disparaît dans un seul vol soutenu et harmonieux.

^:. (i) Paul Déroulède.

110 î/art dl: DiHE ij:s vers

A la fin de cette même pièce, je trouve encore cette strophe :

Or, à linslant même où la chose est faite, Tout se rétablit comme de raison :

Tes petits enfants ramassent leur tète, La femme aux yeux bleus rentre à la maison, Et du haut des cieux le bon Dieu leur jette Du bonheur tout plein des lleurs à foison.

Je supprime encore toute ponctuation dans ces derniers vers, et par l'égalité de la diction, par l'absence de toute respiration, je fais sentir que tous ces miracles se sont accomplis au même moment, à la fois, tranquillement!

Ai-je besoin de dire que tout ce qui précède ces quatre vers aura été bien soigneusement détaillé, et, aussi, qu'on ne s'apercevra jamais qu'il puisse m'en coûter, en aucune façon, de ne pas respirer, pendant cette période !

Plus loin, en parlant du Missel de Sully Prudhomme, je montrerai encore comment des vers, dits d'une coulée, s'opposent heureusement à toute une suite de mots précis, fouillés, gravés profondément dans le texte.

Ouant à présent, les exemples que jai donnés suffisent à prouver que si le mouvement et le rythme marchent parallèlement, il né faut pas les confondre ; une dernière remarque établira clairement ce qui les sépare : la suppression complète des e muets dans la strophe de Victor Hugo, indiquée plus haut par le n° 1, n'altérera

LE ^lOUVEMENT 111

pas le mouvement, mais, en changeant la mesure, elle altérera le rythme.

Pour trouver le rythme vous n avez qu'à regarder, il est inscrit dans les vers sur les mots et entre eux : c'est lui qui, chez les vrais lyriques, vous conduira sûrement au mouvement, car, chez eux, il sera d'nccord avec le sens, avec l'évolution des idées, des sentiments, des sensations.

Dans tout ce qui précède je me suis efforcé de simplifier les choses, de faire voir que la diction des vers lyriques s'établissait par grands plans, et non par une succession de petites inflexions parasites, à laide des petits procédés, des petits tics du théâtre ; j'ai montré qu'elle exigeait, le plus souvent, une • voix égale, bien posée, une émission sans secousse, sans heurt, sans chevrotement.

Est-ce à dire que ions les détails vont disparaître dans l'unité des mouvements et des rythmes.

Certes non !

Et c'est ici que, dans une certaine mesure, discrètement, vont intervenir quelques-unes des méthodes de la diction que j'ai appelée dramatique ; c'est ici que je recommanderai en même temps quelques recherches employées par des chanteurs comme Faure et Darcier, des diseurs comme Gustave Nadaud, Thérésa, Paul Henrion, par tous ceux qui ont su opposer le jeu des consonnes à la variété si précieuse des voyelles !

Le grand comédien Ed. Got, qui certes n'avait

112 l'art de dire les vers

rien d'un chanteur, avait pourtant bien compris les rapports étroits qui existent entre notre art et celui du diseur lyrique; quand Thérésa chantait à lAlcazar du faubourg Poissonnière, il disait quelquefois, au Conservatoire, à ses élèves, dans cette forme de boutade qui lui était familière :

« Allez donc prendre une leçon en face! » J'ai eu la bonne fortune d'entendre Gustave Nadaud, dans les derniers temps de sa vie, dire les mêmes chansons qu'il m'avait chantées les années précédentes : c'étaientles mêmes inflexions, les mêmes finesses d'articulation, les mêmes sonorités appropriées.

Bien dire des vers, n'est-ce pas, comme bien chanter, l'art d'installer dans une articulation choisie une sonorité choisie?

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