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VERS NOUS

Je borne ici ces exemples, car j'aurai à revenir, souvent, dans les chapitres suivants, sur ces prolongements des sonorités.

On voit facilement quelle infinie variété d'efiets un diseur peut rencontrer en opposant l'émission colorée des voyelles à l'articulation sensible des consonnes,

(i) V. Hugo.

LES CONSONNES ET LES VOYELLES j 3^

Dans un article sur «Izeihy, Henri Fouquier, parlant de Mme Sarah Bernhardt, disait qu'on trouvait mêlées en elle : « une poésie qui en fait un être impersonnel, légendaire, et une précisioa quasiment effrayante dans la réalité du geste » ; c'est dans ce mélangequ'il voyait l'exceptionnelle grandeur de l'artiste I

11 aurait pu constater en même temps que ces oppositions se trouvaient également dans la diction delà grande tragédienne, et que les caresses de«lavoixd'or))yalternaientou s'y mariaientavec les accents de Farticulation la plus énergique, les martellements qu'on lui reproche parfois n'étant que l'exagération d'une exceptionnelle virtuosité.

Visiblement, toute virtuosité dans la diction lyrique évolue entre ces deux pôles : l'articulation, l'émission ; et le dosage approprié de ces deux éléments fait les grands diseurs I

Je n'ai pas à m'occuper ici de la prononciation usuelle : il y a pour cela des dictionnaires et des traités élémentaires de diction; quant à moi, ]& m'en rapporte à Littré pour savoir s'il faut dire « FréJH » ou « Fréj wss », u encen » ou « encens )), « rédem/?feur » ou « réd«/2teur », et je n'ai jamais su me passionner pour ces questionslà ; mais il y a quelques mots pour lesquels l'usage nous laisse encore dans rinuéclsijn, et dont la prononciation pourrait être imposée par le sentiment artistique ; ceci m'intéresse davantage !

Je prends, par exemple, le mot « Allégresse » :

140 l'art de dire les vers

Les dictionnaires nous laissent la latitude de prononcer les deux 1 ou d'en supprimer un, et je crois que souvent les professeurs de diction en profitent pour imposer une vague préférence personnelle en dehors de préoccupations artistiques.

Or, je comprends qu'on dise :

Quelle « alégresse » aurez-vous en votre âme

Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme (i).

Ou même :

Avec une « alégresse » aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère (2).

car ici la valeur de la phrase n'est pas sur ce mot seul ; elle s'éparpille sur lui et sur les deux adjectifs « pleine et sincère » pour éclater ensuite sur le mot « combattrai >k Mais comment admettre qu'on dise :

Tous s"y montrent portés avec tant « d alégresse » (3) Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse.

Ici il faut faire sonner superbement les deux 1, cela s'impose comme dans ces expresssions : « des transports d'allégresse » ; « il tressaille d'allégresse » !

Le mot est ainsi beaucoup plus expressif, il reprend l'a/Zure et la vibration qui lui maa-

(ij Molière, Tartufe.

(2) Corneille, Horace.

(3) Corneille, Cinna.

quaient : la relation entre la pensée et son expression sonore devient plus logique, plus étroite !

Prononçons donc les deux 1 puisque cette prononciation qui s'impose dans certains cas ne saurait nuire dans les autres !

Un autre mot sur lequel, artistiquement, il n'y a pas d'hésitation possible à mon avis, c'est le mot « désir » qu'on prononce indifféremment : Désir, désir, d'sir.

J'entends souvent dire « d'sir » à la Comédie- Française et non par les moindres comédiens : cela m'irrite toujours !

Je veux bien encore qu'on dise désir dans le répertoire de Marivaux, parce que j'y puis supporter ce que cette prononciation a de précieux.

«Ledesir(mettons même, ici, ledsir) déplaire» ne me choque pas outre mesure, ni même si vous voulez :

Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés (i).

Mais est-il possible qu'on dise :

Le désir de l'immortalité.

OU

Former des désirs pour leur damnation (2)

ou encore :

« Vous ne désirerez point la femme de votre pro-

(1) Racine, £'sf/ier.

(2) Pascal.

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chain, ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, etc. »

Dans cette dernière phrase, empruntée à la Bible, la suppression de Faccent aigu me parait constituer un abominable contre-sens ; car, en amollissant la sonorité, elle amollit le sens, et le mot perd toute sa force !

Que le sens artistique nous affranchisse donc d'habitudes maladroites ou contraires aux nécessités de l'expression, quand elles ne nous sont pas imposées par des règles absolues.

Je ne m'arrêterai pas sur la question des liaisons, leur emploi étant beaucoup trop variable ; E. Legouvé et d'autres ont dit ce qu'il en fallait dire.

Elles sont généralement réglées par l'usage, ou même par la mode, qui n'est pas toujours synonyme de bon goût, comme chacun sait.

Il en faudrait pourtant du goût pour dire des vers comme ceux-ci :

Ces cheveux, qui du fer nont pas subi laffront, Et qui pleurent épars autour de ton beau front, Comme les feuilles sur le saule (i).

et donner aux liaisons leur juste valeur ; il est évident qu'il faut dire « épar' autour », mais, si peu que ce soit, il faut faire entendre Je t de « pleurent » et ce n'est pas trop de l'articulation

(i) V. Hugo, les Orientales. L'Enfant.

la plus souple, la plus habile pour sauver en même temps l'euphonie et la mesure du vers.

Dans cet autre exemple tiré de la Première So- . litiide :

La hieur des lampes y tremble Sur le linceul des lits de fer (i)

l's du mot lampes doit voltiger, perceptible à peine, entre les deux voyelles.

Je citerai dans les chapitres suivants, consacrés à Te muet, des exemples où, faute de pouvoir faire ces liaisons, on se heurte à des vers faux I

C'est à dessein que j'ai laissé de côté jusqu'ici cet e muet, qu'on devrait plutôt appeler sourd, comme le font les professeurs allemands.

Son importance est capitale dans la diction poétique.

La prononciation ou, plutôt, l'émission parfaitement juste de cette voyelle est la vraie pierre de touche pour juger un diseur de vers !

J'y consacrerai une étude particulièrement étendue I

^i) Sully Prudhomme, les Solitudes.

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