CHAPITRE X
L IMPORTANCE DE L'e MUET
La Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1888 contenait un article sur les « Comédies et Drames en vers », dans lequel M. Louis Ganderax rappelait une pièce de Jules Amigues : la Comtesse Frédégonde, qui avait été jouée au théâtre du Vaudeville le 11 juin 1887, c'est-à-dire l'année précédente.
Cet article était un plaidoyer pour les pièces en vers ; je passe les lignes qui me concernent, car je n'écris pas ceci pour le vain plaisir de me faire une réclame personnelle, et je cite, sauf cette suppression, le fragment qui a un rapport direct avec mon sujet :
<( Je me souviens que, vers le milieu de la soiu rée, un frémissement daise courut par tout u l'orchestre ; oui, les têtes ondulèrent, les mains « firent tapage. Qu'était-il arrijé ?... Pour le « moment, Philippe deKœnismarck menaçait de « son épée de joyeux seigneurs qui, dans une fête i< costumée, faisaient mine de démasquer sa
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<( belle. Or donc, à la fin dune tirade... ce vers (c s'était envolé dans la salle :
Le morceau de velours qui couvre ce front pur !
« Voilà l'événement ! Défense était faite d'y « toucher, à ce morceau develours; mais ce n'est « pas la crânerie de cette défense qui charmait « l'auditoire, non, il faut l'avouer, c'est le bruit « mélodieux qu'elle faisait en passant... Croyez- « vous l'entendre avec ses- nombreux e muets, « avec sa diphtongue achevée en vibration à l'hé- « mistiche, avec sa fine voyelle achevée de même « à la rime. .
Le morceau de velours qui couvre ce front pur l
« C'est délicieux!... A présent, supposez la « pièce en prose. Quel effet, je vous le demande, « produira la fin de cette phrase : « Malheur à « qui portera la main sur le morceau de velours « qui couvre ce front pur ! « Ce n'est plus la co-' « tombe qui vole : plumée de ses e muets, privée « de ce double frisson qui plane, un son doux et « vibrant à l'hémistiche, un son clair et vibrant « à la rime, la proposition est compacte et inerte : « c'est la poule au pot. »
La Comtesse Frédégonde n'a pas, été éditée; si ma mémoire est fidèle, voici le commencement de la tirade où se trouve le ver| en question :
... Nous sommes deux, vous êtes treïïte, Tous deux nous défendrons contre la meufè ardente
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Le morceau de velours qui couvre ce front pur, Et nous y périrons, c'est possible... c'est sur 1 etc.,. etc..
Je n'avais pas l'honneur de connaître M. Gandlerax à cette époque ; son article me combla de ioie 1
Plus d'une année après la première, il avait eneore dans la mémoire quelques impressions restées vivantes et très précises; il se rappelait un point très spécial de mon interprétation.
Je fus doublement sensible à des éloges qui marrivaient dans ces conditions très particu- Mères, et qui flattaient, en outre, ce qu'on avait pu considérer, chez moi, comme une simple manie, la manie de l'e muet I
J'ai toujours cru, je crois plus fermement de jour en jour à l'importance, tout à fait capitale, de l'e muet dans l'art de la diction poétique.
Dire mal les vers, c'est prononcer tous les e muets également comme les petits enfants qui récitent leur fable, mais c'est encore et surtout ne jamais les prononcer et les considérer comme quantité négligeable.
Mnijd Agar, dont le talent fut en grande faveur auprès des poètes de sa génération, faisait à tous les e muets un sort un peu égal. Francisque Sarcey h; lui a reproché et, peut-être, en eflet, sa diction a-t-elle pesé plus que de raison sur toutes les syllabes; mais les poètes, habitués à ne jamais avoir leur compte avec les autres diseurs,
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trouvaient avec elle une compensation. Ils lui en savaient gré, et ils ne songeaient pas à lui reprocher la lourdeur et l'uniformité que cette iusistance donnait à sa récitalion. Ils ne pouvaient oublier d'ailleurs que cette artiste avait contribué de toutes ses forces à faire parvenir leurs œuvres jusqu'au grand public, et ils eurent pour elle une tendresse particulière parce qu'elle fut admirablem3nt belle et parce qu'elle aima la poésie.
Ils étaient toujours sûrs, avec Agar, que leurs alexandrins ne seraient pas réduits à dix ou onze pieds et, pour eux, c'était dqjà quelque chose!
Ceci nous ramène, en effet, à ces douze coups dont nous entendons en nous l'écho sonore, c'està-dire à cette question du rythme qui domine toutes les autres.
Quand Te muet, mal employé, laisse en nous l'impression d un vide complet, comme dans ce vers d'Alfred de Musset :
Vien«, tu pleures, ami, tjuelqu ennui solitaire i (i).
nous avons la sensation d'un vers faux"!
Nous devons, pour rétablir le rythme, faire uns IMPERCEPTIBLE Haisou avcc Vs de « pleures » afin d'avoir un appui pour frapper le temps fort.
Avec cette très fâcheuse liaison faite contre la
(i) La Nuit de mai.
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ponctuation, contre l'euplionie, contre le naturel, levers se décompose ainsi:
De telles fautes contre le rythme, de telles difficultés de diction ne se rencontrent pas chez ]\I. Leconte de Liste, chez M. José xMaria de Hérédia, ni je crois chez Alfred de Vigny ; mais on pourrait en trouver de semblables chez Victor Hugo lui-même :
Voyez combien ceci est difficile à dire :
O Soldats de Tan deux : O guerres ! Epopées (i)
11 faut faire la liaison, et c'est affreux! S'il y avait par exemple :
Batailles 1 Epopées,
le temps fort, frappé dans le prolongement aisé du mot « batailles », ferait disparaître en partie la difficulté, et la liaison, en s'escamotant plus facilement, deviendrait moins désagréable !
Voici encore un exemple de ces liaisons atténuées que j'emprunte à André Theuriet.
Ils RÊVENT aux lueurs de la braise bleuâtre 2).
A côté de tels exemples exceptionnels, où l'e muet est vu sous un jour plutôt défavorable, j'en
(1) V. Hugo, A l'obéissance passive. Les Châtiments.
(2) Neiges d'antan.
l'importance de le muet liî)
pourrais citer d'autres, et alors pendant des volumes entiers, — où cette voyelle s'affirme par des qualités incomparables î Elle est une des grâces de Racine, et certains romantiques en ont fait un emploi délicieux ; mais comme, par nature et par sa raison d'être, elle manque totalement de précision scientifique, elle subit des assauts depuis le commencement du dix-septième siècle.
Depuis cette époque, le feu de ces discussions « se rallumait tous les vingt cinq ans», nous dit M. Robert de Souza dans son étude sur le rôle de l'e muet dans la poésie française(l).
Dans sa correspondance, Voltaire a écrit les lignes suivantes : « Vous nous reprochez nos e « muets comme un son triste et sourd qui expire « dans notre bouche ; mais cest précisément dans « ces e muetsqueconsistela grande harmonie de <( notre prose et de nos vers ; empire, couronne, (( diadème, flamme, tendresse, victoire (^), toutes « ces désinences heureuses laissent dans l'oreille « un son qui subsiste encore après le mot com- <( mencé, comme un clavecin qui résonne quand « les doigts ne frappent plus les touches (3). »
(i) Mercure de France, n" 61, janvier 1895.
(2) Le choix des mots est typicjue : en dehors de « tendresse », pas un qui ne nous semble tout à fait suranné; un romantique aurait écrit : tendresse, maîtresse, caresse, bannière,, fournaise, bataille, montagne, hirondelle, etc.; aujourd'hui, on dirait: grève, prélude, simulacre, ancolie, pervenche, violette, calice, temple, renaissance, etc. La démonstration resterait la même'.
(3) Lettie Tovazzi, ^.'i janvier 1761.
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Je crois que Voltaire prend ces muettes, lorsqu'elles ont leur émission pleine, ou plutôt encore lorsqu'elles sont à la rime et qu'elles lui donnent un prolongement de sonorité qui est un charme musical de notre poésie.
J'insisterai, quant à moi, sur les propriétés des e muets dans le corps même du vers ; car c'est vraiment là qu'ils apportent à notre langue quelque chose de spécial.
On a dit trop souvent que notre vers, privé des quantités qui font la base des autres prosodies, ne vivait que par la rime. Des critiques étrangers, ne rencontrant pas en lui les cadences issues des longuesetdesbrèves,rontaccuséde se traîner dans l'uniformité des rythmes restreints, de s'étioler, par la répétition iacessante d'un même nombre de syllabes égales, dans une monotonie lassante ; ils lui ont reproché de ne pouvoir trouver dans le jeu puéril des rimes qu'une vie factice et une harmonie conventionnelle.
Ils n'ont pas voulu ou n'ont pas pu reconnaître que ces longues et ces brèves, qu ils nous refusaient, étaient souvent créées délicatement etdélicieusement par cette voyelle à laquelle on aurait dû accoler bien des adjectifs, mais non pas celui qu'il traîne injustement à sa suite !
On pouvait l'appeler e sourd, e souple, e doux^ e atténué, e variable, e coloré, e poétique, e faible tout ce qu'on voudra, excepté e muet!
Et voici que, depuis une vingtaine d'années, des phonétistes étrangers, des réformateurs français,
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prenant ce nom d'e muet dans son sens strict^ ont ia prétention de le rejeter dans le néant ; Ih s'appuient sur de très incertaines, très variables, très contestables habitudes de langage courant^ ils parlent de duperie et d'illusions, comme si tout, dans ces matières, n'était pas illusion, ia forme d'un mot, sa sonorité, sa signification, comme si la fonction de l'artiste n'était pas précisément de transmettre aux autres les illusions dont il est plus particulièrement enchanté ! comme si la poésie n'était pas beaucoup plus en marge des chiffres qui la contiennent que sur ces chiffres eux-mêmes ; mais allez donc |)art©r de ces choses à des gens qui nous offrent des appareils enregistreurs pour mesurer une voyelledonJt le caractère est d'être imprécise et fmyan'ten Am~ tant se proposer de mettrele bleu duciél en bouteille !
Quoi quilen soit, ce que je défends ici ce n'est pas l'avenir de l'e muet, sur lequel je ne saurais avoir une opinion bien nette ; le besoin d'évolution artistique que nous avons constaté dans les dernières générations n'a peut-être pas eu tous les résultats qu'on en attendait, en poésie, mais si leurs tentatives amènent un renouvellement de formes usées et reconnues insuffisantes pour les créations futures, si on fait à l'avenir toute la part de ses droits, il n'est pas permis, au nom d'un progrès, chimérique peut-être, de méconnaître et de déformer les chefs-d'œuvre passés ; laissons à ces œuvres leur vie complète et tous
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les éléments qui ont contribué à leur beauté !
On ne saurait donc, au point de vue de la diction poétique, combattre trop énergiquement M. Paul Passy et M. Psichari, quand ils semblent prêcher non seulement l'élimination possible de l'e muet dans l'avenir, mais encore son élision constante dans les poésies du passé.
C'est avec beaucoup de netteté, et aussi d'intransigeance, que M. Psichari posait la question, il y a quelques années, dans un article paru dans La Revue Bleue fi) sous ce titre : « Le Vers français aujourd'hui et les poètes décadents ».
Ce qui donnait aux idées exprimées par M. Psichari une force particulière, c'est que l'écrivain est UQ linguiste éminent, qu'on s'accorde à lui reconnaître un sens critique très élevé, c'est enfin que ses études lui donnaient — hélas ! — sur ce sujet, une autorité particulière !
Malheureusement, dans son désir très louable d'encourager des tentatives récentes, il a voulu trop prouver, et il a avancé quelques opinions qui sont de pures hérésies en matière de diction poétique !
Ecoutez ce qui suit, et frémissez si vous avez profondément en vous le sens de la parole musicale, et si le charmiî dune voix humaine a pu vous émouvoir jamais :
« Une erreur généralement répandue dans le « public et surtout chez les poètes, c'est qu'il
(i) Numéro du 6 juin 1890.
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<( existe aujourd'hui en français un vers de douze « syllabes. Les vers de douze syllabes sont, au « contraire, une rareté. 11 n'y en a que 45 bien (( francs, dans les 256 vers dont se composent « Les Pauvres Gens, et 95 seulement sur les 177 u de La Prière pour tous, \o\ci comment s'ob- « tient cette statistique. 11 ne faut pas compter « comme vers de douze syllabes les vers où il « y a des e muets, et où entrent, par exemple, « ces petits mots le, ne, de, que. L'e muet ne se « prononce en français que dans le seul cas où (( sa disparition amènerait la rencontre de trois « consonnes. »
Notez que ce même écrivain vient de dire quelques lignes plus haut : u Rien ne s'en va, « les grands noms et les beaux vers restent tou- « jours. L'idéal seul se déplace. »
Pourquoi les prive-t-il, ces beaux vers, d'une partie de leur charme? Comment ne voit-il pas que, musicalement, il détériore deux ou trois siècles de notre poésie, en méconnaissant ce que cette simple petite voyelle a apporté au vers français de grâce, de fluidité, de délicatesse (1) !
^i) Dans ses feuilletons du mois de juillet 189/4, Francisque Sarcey a employé les arguments, les citations, les exemples, les expressions spéciales qu'on trouvera ici ; il avait bien voulu me les emprunter et j'en ai été très flatté à cette époque, mais, si aujourd'hui, je ne fais que reprendre mon bien, il importe que j'en fasse la remarque pour éviter des confusions qui se sont produites déjà !