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CHAPITRE XI

LES VALEURS DE Le MUET

Pour une oreille capable de jouir finiment et pleinement des trésors de notre prosodie, l'e muet dans l'intérieur d'un vers, quand il n'est pas élidé par le voisinage dune autre voyelle, a toujours une valeur, si minime qu'elle soit !

Le malheur pour traiter ces questions, c'est qu'elles ne se prêtent en général qu'à un enseignement oral, et leur démonstration écrite n'est pas fort aisée.

Pour plus de clarté, et pour essayer de faire comprendre comment s'établissent en mon esprit les différences dans l'émission de cette voyelle, je les ramènerai à trois types principaux.

Je marquerai d'un chiffre 1 l'e muet qui se prononce entièrement avec toute sa sonorité, douce encore, mais précise.

Par le chiffre 2, j indiquerai celui qui se murmure plutôt quil ne se prononce ; et enfin je désignerai par le chiffre 3 le muet qui ne se-

LES VALEURS DE LE MUET loD

prononce pour ainsi dire pas, mais qui compte dans la mesure, et que, par une sorte d'expiration vague du souffle, on met dans l'esprit de lauditeur.

Car c'est ici que j'insiste le plus : en dehors de l'élision tous les e muets existent ; l'auditeur entend confusément en lui ceux que les diseurs suggèrent plutôt qu'ils ne les émettent, et c'est précisément cette dernière variété d'e muet qui a pour mission d'allonger la syllabe précédente, ce que j'indiquerai par le signe — placé sur •cette syllabe.

Je reprends donc l'article de M. Psichari.

(' Le premier vers de la Prière pour tous, dit-il, « n'a douze syllabes que sur le papier :

Ma fille, va prier. — Vois la nuit est venue. <i Personne ne dira :

Ma filleu, va prier. — Vois la nuit est veunue. <( Tout le monde lira naturellement :

Ma fiir, va prier. — Vois la nuit est vnue.

« ce qui nous donne dix syllabes. Ce fait sera <* tout d'abord nié par les poètes. »

Je crois bien, et ils ont raison de nier, les poètes ; la chose n'est pas discutable pour eux, on dit :

« Ma fille, va prier — Vois, la nuit est venue

156 l'art de dire les vers

et sous aucun prétexte on ne doit dire ce vers comme tout le monde le lira naturellement, d'après l'opinion de M. Psichari. Si tout le monde doit le lire aussi mal, c'est qu'apparemment cette poésie-là n'est pas faite pour tout le monde, ce qui ne peut pas nous surprendre beaucoup.

Oui, on dit : « Plaz Vendôme » quand on donne cette adresse à un cocher, mais quand on lit dans Victor Hugo :

Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme il faut mesurer le vers ainsi :

Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme.

Lisez le Crucifix de Lamartine, en négligeant tous les e muets, et dites si tout le charme profond et mélancolique de la pièce ne s'envole pas à l'instant. Celui qui commence ainsi :

Toi que jai rcueilli sur sa bouche expirante...

n'a jamais rien compris à un vers français, et n'est surtout pas digne de chanter la divine musique des Harmonies et des Méditations. N'est-ce pas en effet dans les e muets principalement que Lamartine a trouvé la fluidité caressante de son rythme. Écoutez :

Toi que j*ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu.

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■ Symbole deux fois saint, dont dune main mourante, Image de mon Dieu,

Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore

Depuis riieure sacrée où, du sein dun martyr,

Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore

De son dernier soupir !

Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme,

Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort

Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l'enfant qui s'endort.

Le, ne, de, qus, ne comptent pas, nous dit M. Psichari ; on voit, au contraire, que ces mots ont ici leur pleine prononciation et qu'il ne saurait en être autrement.

Encore ne s'agit-il en ce moment que de l'e muet qui est en valeur dans la diction, je néglige volontairement de signaler l'incomparable dou ceur des élisions suivantes : sur sa bouche expirante — tiède encore — que murmure une - femme ; elles créent des sonorités comme « ouatées )),et l'e qui cette fois est bien réellement une voyelle muette sert, pour ainsi dire, de tampon entre les duretés des consonnes.

C'est une vraie musique qu'une telle poésie, et

lorsque, dans le cours de cette source murmurante, il nous arrive un vers un peu plus lourd que les autres, comme le premier vers de la seconde strophe, quelle intensité ne prend-il pas aussitôt î

Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore.

Par la coupe monotone que lui font des césures -égales, ce vers exprime la cadence d'une harmonieuse lamentation et, chose à noter, toute Iharmonie de cette poésie est presque entièrement en dehors de la rime.

Continuons à citer M. Psichari :

« Quelqu'un, nous dit-il encore, faisait remar- " quer un jour à un poète que dans le premier « hémistiche d'Esfher : Est-ce toi, chère Elise? » ce ne comptait pas pour une syllabe. Il soutint « que oui, répéta le vers et prononça distincte- « ment : Est ceii toi, chère Elise? Quelques mo- " ments plus tard, il récita de ses propres vers <« et ne fit sentir aucun e muet. »

Ce poète avait, sans aucun doute, ses raisons pour dire ainsi ses propres vers, quil avait faits peut être en dehors des règles de l'ancienne prosodie, mais, en ce qui concerne le vers de Racine, s'il avait le tort de trop insister sur le muet (et surtout d'y ajouter un u. venu on ne sait d'où), il aurait manqué aux lois de Iharmonie en le passant entièrement sous silence.

Je veux bien que celte émission plus ou moins

;. LES VALEURS DE l'e MUET 15î>

atténuée de la rauette soit une convention qui s'est établie peu à peu ; il n'en est pas moins vrai que les vers faits au nom de cette convention, et avec son appui, ne vivront que par elle, au point de vue musical.

Nous ne savons pas très exactement comment se prononçaient les vers d'Horace et de Virgile^ et ils ont survécu pourtant à la musique de la langue latine. Qu'est ce que cela prouve, sinon que la force de la pensée et le choix des mots (au point de vue de leur signification) ont suffi à nous apporter une partie de la valeur et du charme de ces vers ; ils ne nous ont pas apporté leur charme tout entier ! A travers nos habitudes de langage nous cherchons à nous faire une idée de ce que pouvait être la musique de cett-e poésie ; il est fort probable que nous arrivons à nous en donner plus complètement l'illusion que les Anglais ou les Allemands, mais nous n'avons certainement pas le total des impressions poétiques qu'un latin devait trouver au fond de ces rythmes.

Voici encore une belle strophe de Lamartine :

Mais la nature est là qui f invite et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours; Quand tout change pour toi, la nature est la même

^t le même soleil se lève sur tes jours (i).

Si la disparition de l'e muet s'accomplit et si

(0 Méditations poétiques, Le Vallon.

160 l'art de dire les vers

l'on dit un jour ce dernier vers en supprimant cette voyelle, ainsi :

Et l'mêm' soleil s'ièv' sur tes jours,

l'idée pourra rester belle, mais qui oserait dire qu'en perdant sa vraie forme elle n'aura pas perdu la moitié de sa grandeur ?

Est-ce l'instinct obscur du poète qui le guide, ou, plutôt, une même catégorie d'idées, de sentiments ramène-t elle fatalement les mêmes sonorités, il n'en est pas moins certain que les e muets sont beaucoup plus nombreux dans la poésie douce, tendre, caressante, mélancolique comme celle de Lamartine ; ils dominent d'ailleurs chez ceux qui sont purement élégiaques comme Millevoye :

Il dit, s'éloigne... et sans retour La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.

Sous le chêne on creusa sa tombe, Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée ; Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.

Essayez de dire que : « l'pâtre d'ia vallée a troublé l'silence du mausolée )),ilne restera rien de la mélancolie de cette strophe.

Toutes les anthologies nous donnent cette petite pièce d'Ant. ArnnuU, qui s'appelle La Feuille.

LES VALEURS DE l'e MUET

Voyez ce qu'en va faire la diction dont nous menace M. Psicliari :

De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu ? Je n'en sais rien, L'orage a brisé le chêne Qui seul était mon soutien ; De son incons'tante haleine, Le zéphir ou l'aquilon Depuis ce jour me promène De la forêl à la plaine..

De la montagne au vallon.

Je vais où le vent me mène Sans me plaindre ou m'efTrayer, Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.

D'ta tig' détachée, Pauvr' feuiir desséchée Où vas tu ? J'n'en sais rien, L'orage a brisé l'chène Qui seul était mon soutien; D'son inconstante haleine L'zéphir ou l'aquilon D'puis c'jour m'promène D'ia forêt à la plaine, D'ia montagne au vallon, Etc., etc.

D'André Chénier relisez la Jeune Captive ou encore la Jeune Tarenline, et vous y verrez une fois de plus ce que l'e muet, manié par un tel artiste, peut ajouter de charme et de tendresse à une inspiration poétique.

En étudiant la forme puissante de Leconte de Lisle onremarquerait,sansdoute,que les e muets ont le plus souvent leur prononciation pleine et que l'e muet très atténué (n" 3) y est beaucoup plus rare que chez les poètes dont je viens de citer les noms.

Dans son article, M. Psichari constate bien l'allongement des syllabes devant l'e muet, celui que j'ai indiqué sous le numéro 3, mais il donne, à ce propos, un exemple qui échappe tout à fait

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à ces lois de compensation, dont la recherche^ nous dit-il, est encore à faire.

Il est bien vrai que le mot « site » ne peut guère s'allonger; pourtant on ne dira pas :

Dans un sit' charmant.

comme le prétend M. Psicliari.

Ici, c'est le poète qui a tort d'employer ce mot dans ces conditions, mais, faute de pouvoir créer une longue, et donner à l'e muet la valeur atténuée d'une simple expiration, l'interprète dira :

Dans un site charmant,

en se contentant de murmurer l'e muet, mais en le murmurant !

Et ce ne sont pas là des mesures de fantaisie qui peuvent varier suivant les interprètes; je sais que l'oreille est le seul guide en ces délicatesses, mais j'ai constaté que, toujours, elle donnait les mêmes indications aux vrais diseurs.

Et quant à la loi de compensation (par l'allcn* gement des syllabes qui précèdent les muettes) elle n'annule pas entièrement ces dernières comme semble le croire M.Psichari ; je lui prouverais facilement, par une démonstration orale,, que dans son exemple :

Ma fille va prier

les deux 1 ne rejoignent le vqui suit qu'après ce que j'appellerais un léger déclanchement, et c'est ce déclanchement qui, précisément, sertàsuggé-

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rer Te muet : au moment même où l'on va émettre la voyelle, on Fescamote, pour ainsi dire, mais elle a été absolument préparée après les deux 1.

Dans la pièce célèbre de L. Bouilhet : A une femme, on trouve cette strophe admirable :

Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares Jai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!

Tout l'art de dire ce dernier hémistiche est dans l'allongement sur le mot «vide» sans lequel on serait obligé de prononcer « au vid'de ton cœur », ce qui est affreux et incorrect, et ce qui, d'autre part, enlève au vers toute son énergie, car ce prolongement sera, fatalement, préparé par une articulation expressive sur le v du mot « vide ».

11 est bien certain que de pareilles recherches de diction se perdront souvent en route dans la tragédie et dans le drame, devant les nécessités de l'action ; pourtant, même au théâtre, ces préoccupations de rythme et d'harmonie s'imposent dans bien des cas d'une façon souveraine : sans elles comment dire les stances de Polyeucte (1) :.

Source délicieuse en misères fécondes

Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? ■i) Pierre Corneille.

Que devient l'enveloppe charmante de ces mots si on les prive de leurs muettes, si, au cinquième pied du premier vers, on supprime dans u délicieuse » cet i qui devient une musique lorsqu'il est murmuré suivant son exacte valeur?

Sans cet élément de lyrisme, il n'est guère possible d'interpréter ces stances de Potyeucte, ni celles du Cid, ni le rôle de Joad dans Athalie ; tout ce qu'on peut dire, pour faire la part de chaque chose, c'est que, dans une œuvre dramatique, il faut pouvoir trouver le lien qui rattache les scènes plus vécues, plus mouvementées aux morceaux purement lyriques, afin que ceux-ci ne semblent pas plaqués ! C'est là que la délicatesse d'expression d'un artiste est indispensable pour passer sans brusquerie des réalités de l'action à la musique de la poésie pure.

Ces transitions sont continuelles dans le drame romantique.

Le rôle de la reine dans Rmj Blas, par exemple, est tout imprégné d'harmonie, les inflexions justes n'y suffisent pas ; la justesse toute seule se tourne en sécheresse.

Dans le rôle de Ruy Blas le vers a également besoin d'être «orchestré» très souvent, et celui-là même de Don César exige des qualités de son et de couleur qui le rattachent au lyrisme !

Celui de Don Salluste nous ramène à une diction plus précise, plus exclusivement dramatique; il est presque tout en lignes sèches et en angles ; ici la musique n'a rien à faire.

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C'est, au contraire, de la musique qu'il faut mettre presque partout dans une œuvre comme Grisélidis (1), par exemple ; la suppression dese muets, l'oubli des syllabes longues, sont des trahisons constantes dans des vers où a passé l'art de volupté et dharmonie du poète Armand Silvestre :

Devant ce soleil qui monte aux cieux clairs

Et rayonne au-dessus du calice des mers,

Comme aux mains des prêtres Ihostie

Je vous donne ma foi librement consentie.

Il est facile de voir que le mouvement large et solennel, exigé évidemment par ces vers, se trouvera naturellementaccentué sur la syllabe longue du mot donne.

Je vous DONne ma foi.

Si vous en faites une brève et si vous supprimez l'e muet qui suit, l'allure du morceau n'y est plus.

Continuons :

On est plus près de Dieu sur les collines vertes

Dans la solitude des soirs (i) Drame en vers dA. Silvestre et Eue. Morand.

Quand les roses encore ouvertes

Se balancent dans l'air comme des encensoirs !

Ne voit-on pas tout de suite que ce qu'il y a desuggestif en ces derniers vers se trouve ramassé dans la longue et la brève de ces mots : « se balancent? »

Sourire de l'aube vermeille Adieu du soir éblouissant

N'ont pour moi qu'une ombre pareille

Il ne reste rien de ce premier vers si vous leréduisez à six pieds en disant :

Sourir, de laub' vermeille,

il n'a de grâce que dans la plénitude de ses huit pieds.

Des voiles comme des oiseaux A la fois changeants et fidèles

Effleui^ent d'une blancheur d'ailes

La face tremblante des eaux.

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Et toutes les choses qu'on pleure

Sont vibrantes encor des sourires passés î

Xous marchons sans flambeaux vers l'éternelle nuit.

Ici — c'est à faire frémir — j'ai entendu dire :

vers l'éterneir nuit.

c'est bien la peine d'avoir de si belles sonorités à dépenser, pour n'en tirer aucun parti. Il est vrai qu'on n'apprend pas cela au Conservatoire 1

Dans ce beau poème d'Anatole France, qui s'appelle les Noces Corinthiennes, les e muets -abondent et donnent au rôle de « Daphné » un charme infini.

Lisez toute la délicieuse scène de la troisième partie entré Hippias et Daphné et les derniers adieux de la vierge chrétienne ; partout cette fine ■et douce voyelle voltige entre les mots :

Vis longtemps. Hippias, et goùle )a lumière,

Quand je ne serai plus qu'un fantôme sans chair

Garde le souvenir de la fille chrétienne.

Un autre alors, un autre aura franchi ta porte

168 l'art de dire les vers

Et pris à ton foyer la place de la morte ;

Quitte un moment lepouse au rire clair, le soir,

Et sur le banc mousseux du jardin viens l'asseoir

Tu verras s'élever mon ombre sur la terre ;

Et sans tendre à ton front une bouche adultère,

Je te caresserai dans le souffle des vents.

C'est ainsi que les morts se mêlent aux vivants.

Ils flottent dans la brise et parlent dans les feuilles.

Je reviendrai vers toi pour peu que tu le veuilles.

Hélas, on escamote l'e de « caresserai », on prononce : « J' reviendrai » « ou je r' viendrai, » et tout le charme est rompu pour moi.

Il y a dans ce morceau une quantité d'e élidés qui ajoutent à la douceur des mots, mais ce sont les e prononcés ou murmurés qui les font valoir encore I

Ecoutez les derniers vers que soupire Daphné :

Voici l'aube innocente, amis; voici le jour.

Menez-moi, menez-moi sur la colline rose,

Vers les blonds tamaris que la fontaine arrose.

La nuit, la nuit revient, m'enveloppe et m'emplit.

LES VALEURS DE l'e MUET 169

Approche, cher époux. Porte-moi sur le lit

Où je reposerai dans ma robe de fête.

1 1 Hippias, c'est à toi de me voiler la tête.

Adieu, père et vous tous. Vis, ô toi que j'aimais !

Ici un seul e muet est difficile à émettre suivant sa valeur spéciale ; c'est celui de robe

« robe de fête » et même « robe de fête » c'est trop, mais « rob' de fête » est pire que tout ! Dans la Xuit de mai :

Est-ce toi dont la voix m'appelle

O ma pauvre muse, est-ce toi ?

0 ma fleur, ô mon immortelle I Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi !

Oui te voilà; c'est toi ma blonde.

C'est toi ma maîtresse et ma sœur !

Et je sens, dans la nuit profonde.

De ta robe d'or qui m'inonde

Les rayons glisser dans mon cœur.

Quand j'entends dire : ^< de ta rob' d'or », cela m'indigne toujours, car ici Te muet a beaucoup plus de valeur que dans l'exemple cité plus haut, il faut vraiment prononcer cet e muet ! Comment ne pas sentir cela après ces mots « dans la nuit profonde», avant l'ampleur de celui-ci: « qui

170 l'art de dire les vers

m'inonde « ! Le diseur qui supprime cet e muet ne me suggère que le souvenir de la rue de la Paix : Robes et manteaux!!!

Enfin ne nous plaignons pas encore trop quand il ne dit pas « Es" toi », comme s'il s'agissait d'ouvrir sa porte à un ami !

J entends dire à Oresie dans le second acte des Erynnies (1).

Ne ser' pas les poings, ser" lès dents plutôt, Femme...

Au lieu de :

Ne serre pas les poings, serre les dents...

n^est-ce pas abominable ?

Le vers si ingénieux que M. Ed. Rostand adressait naguère à Mme Sarah Bernhardt :

Reine de l'attitude et princesse des gestes !

perd une grande partie de sa valeur si vous supprimez l'e muet de « reine » et celui de (( princesse ».

Une dernière citation où se trouvent répétés ces petits mots le, ne, de, que, dont il ne faut pas faire fi; ils vont compter dans la mesure pleinement, complètement, comme s'il s'agissait d'un a ou de toute autre voyelle :

(i) Leconte de Lisle.

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