LES VALEUHS DE LE MUET
Jeanne, vous vous trompez. Mon cœur en ce moment,
N'est plein que de douceur pour vous et de tendresse
Et de pardon, et dans l'adieu qu'il vous adresse
Je ne vois que souhaits de bonheur et de paix.
Oui, je serais heureux, là-bas, où je m'en vais. D'emporter, seul désir du pauvre qui s'exile,
L'espoir que le manoir de Kéruzel, tranquille,
Abrite, dans le calme à jamais retrouvé,
La maîtresse joyeuse et le maître sauvé (i).
Ici il ne s'agit pas de musique : ce sont vraiment des vers de situation, des vers de théâtre. Remarquez cependant que ces petits e muets, si dédaignés, prennent, dans la diction, une valeur artistique, que n'auraient pas des o ou des a dont l'émission est plus uniforme.
Ce fragment est assez clair en lui-même pour qu'on y sente une autorité grave et une mélancolie très légèrement solennelle ; tout cela s'en ira si vous lisez :
Mon cœur en c' moment
N'est plein que d' douceur pour vous et d' tendresse
(i) Louis Tiercelin, Kéruzel, drame en trois actes.
ou :
qu' de douceur Et d" pardon, et dans l'adieu qu'il vous adresse Je n' vois qu' souhaits d' bonheur et d" paix,
etc., etc.
N'en passez que la moitié de ces e muets, n'en passez quun, et le charme est détruit!
A quoi bon insister davantage; tout cela est tellement limpide!
Il me semble que M. Psichari commet encore d'autres erreurs sur des points de diction poétique.
Je n'ose parler des mots « joue •> et u genoux » qu'il cite comme ayant une sonorité égale. L'une de ces diphtongues me semble beaucoup plus longue que l'autre, mais, là, il est possible qu'il y ait une illusion de nos sens : notre imagination voit le mot écrit au moment même où il est prononcé, et l'impression de nos yeux se substitue à celle de nos oreilles. Mais comment admettre que « Les cieux, pour l'oreille, soient un seul mot, « au même titre, par exemple, que le substantif « V essieu ».
Au même titre, non pas quand il s'agit de diction pure :
M. Psichari nignore certainement pas que lès, mes, tes, ses, sont longs et que la prononciation brève de ces mots, trop répandue à Paris, est complètement vicieuse.
Je voudrais rester au-dessus des démonstrations pédantes, mais enfin est-il possible que ces
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mots aient une même physionomie et les mêmes quantités dans les deux vers suivants :
L'essIEU crie et se rompt (i)
Les champs n'étaient pas noirs, lEScieux n'étaient pas
[mornes (2).
Dans le vers de Racine, la première syllabe est plus courte que la seconde ; c'est le contraire qui a lieu dans celui de Victor Hugo !
Croyez-vous qu'un vrai diseur ne saura pas faire une distinction — ne fût-ce que pour lui! — entre ces deux vers :
La mort en la... cueillant Fa seulement baisée (3) La mort en Taccueillant
Admettons, comme je viens de le dire, que ces choses ne soient sensibles qu'au diseur lui-môme; c'est par de telles recherches qu'il pourra s'acheminer vers la perfection.
Je lis dans un article de M. André Beaùnier: « Quelle différence de sons peut-on faire entre le « mot mur, par exemple, et la dernière syllabe du « mot murmure » (4)? L'interprète, je ne dis pas qui L'ozï, je dis qui entend en lui ces deux syllabes, avec une mesure tout à fait semblable, seraindi-
(1) Racine, Phèdre, acte V, scène VL
(2) Victor Hugo, lesVoix intérieures. Tristesse d'Olympio.
(3) Sully Prudhomme, le Missel.
(4) L^. Vers libre. Mercure de France, mars 1901.
gne à tout jamais de chanter une harmonie de- Lamartine ; car il y a, là, presque la différenced'une longue à une brève par le prolongement que la langue poétique apporte à la dernière syllabe de ce mot « murmure ».
Quand les diseurs ne sauront plus faire aucunedifférence entre :
La mer dort
et
La mère dort
lia prosodie et la langue française se seront appauvries du même coup.
Etmaintenant je voudrais montrer,par un exem-^ pie, combien il est utile de s'habituer aux prolongements syllabiques, et comme leur emploi est indispensable dans certains cas.
Lisez, dans les poésies de Léon Dierx,une petitepièce intitulée : Le Témoin ; il s'agit de deux êtresqui se sont aimés de la passion la plus profonde ::
Un héroïque amour, deux êtres magnanimes Pour la vie et la mort l'un à l'autre jurés ; Un tragique départ, deux cris désespérés, Puis le temps, ravisseur des passions sublimes.
Ces deux êtres se rencontrent et le poète ajoutes
Quand cet homme a croisé cette femme, j'ai cru Qu'au choc de leurs regards s'ouvriraient des murailles> Et qu'alors je verrais palpiter les entrailles D'un trésor dérobé qui s'est toujours- accru.
LES VALEURS DE l'e MUET ITS-
Mais lui, sans qu'un seul muscle ait frémi sur sa face,. EUe, sans quen ses yeux un seul éclair ait lui. Ils se sont regardés et perdus, elle et lui, Dans la foule où chacun en surgissant s'efface, Du même pas ils ont poursuivi leurs chemins, Comme deux étrangers que l'infini sépare, etc., etc.
Avec un mauvais diseur on entendra fatalement :
Ils se sont regardés éperdus.
ce qui est le comble du contre-sens.
C'est par un prolongement sur la conjonction (^ et », et aussi en empruntant à l'art du comédien une expression appropriée, que l'interprète pourra donner à ce vers sa signification complète et véritable.
Ce sont là des subtilités, ce ne sont pas des chinoiseries. Il faut pouvoir arriver à ces délicatesses pour dire une poésie comme : le Missel ou la Première Solitude.
Il est bien certain que, dans quelques-uns de ces exemples, la figuration écrite de la phrase se présente à nous et c'est, nous disent les phonétistes, une influence factice à laquelle échappe la spontanéité populaire !
« Elle n'y échappera pas longtemps, répond a M. Robert de Souza, à causo de rinslriiction^ u obligatoire; la spontanéité populaire ne sera- « bientôt plus différente de celles des lettrés. »
J'ajoute qu'à l'heure présente le meilleur di-
176 l'art de dire les vers
seur sera peut-être celui qui, entendant tout ce qu'on peut entendre dans la phrase parlée, y verra, en même temps, tout ce qu'on peut voir dans la phrase écrite.
Ce mélange d'impressions visuelles et auditives devrait enchanter certains jeunes poètes d'aujourd'hui ou d'hier, s'ils étaientun peu plus logiques, et si, après avoir accordé à des détails typographiques la bizarre importance quel'onsait, ils ne négligeaient pas, d'autre part, des voyelles dont les caractères figureront sur le papier, tant que la réforme de lorthographe ne sera pas un fait accompli !
Est-il nécessaire de parler encore des quantités dans les mots « confiance », « inquiet », « délicieux », dans lesquels on ne prononce jamais l'i, nous dit M. Psichari!!
Je suppose ce vers:
C'est lapile pieux où rêva ma jeunesse !
Supprimer la muette du mot « asile », prononcer « pieux », sans un léger prolongement, comme sïl s'agissait du substantif « pieu », c'est montrer qu'on n'entend rien à la diction poétique.
Ecoutez cet i dont l'émission demande autant de délicatesse que celle d'un e atténué :
Où Nazareth en paix souRIait dans les blés (i). (i) Grandmougin, LEnfanl Jésus.
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J'ai cité dçjà le vers de Corneille :
Source délicieuse en misères fécondes
et je m'en tiens là.
Les poètes de l'avenir sont libres de compter ces mots comme ils l'entendent; nous nous efforcerons de nous conformer aux quantités qu'ils auront établies ; mais, encore une fois, ne désorganisons pas les œuvres du passé en les soumettant à des règles que leurs auteurs n'ont point pratiquées, et, surtout, quand V. Hugo écrit :
La belle laine d'or que le safran jaunit,
ne cherchons pas à prouver qu'en croyant faire un alexandrin il n'a fait qu'un vers de neuf pieds.
M. JulesLemaître nous a dit: « Laprononcia- « tion de la prose est une chose, la prononciation « des vers en est une autre. »
Je crois qu'il a raison, il peut être nécessaire de maintenir les comédiens dans le respect des harmonies rythmiques, comme il est bon, dans d'autres cas, de les rappeler à la vérité et de les contraindre à se conformer « au langage usuel qui supprime les e muets » !
On pourrait pourtant observer encore que ce langage usuel n'est pas même celui de la belle prose, nombreuse et cadencée.
Soumettez .s//7c/e/??e/2; aux quantités du langage usuel la dédicace de Renan à sa sœur Henriette,
178 l'art de dïre les vers
qui se trouve en tête de la Vie de Jésus, ou encore la Prière sur r Acropole, et vous priverez'. ces admirables pages de leur noblesse; vous n'arriverez pas à la plénitude de leur expression et vous n AUREZ rien ajouté a leur simplicité ! Jepourrais dire : au contraire !!!
Mais enfin, puisquec'est Fe muet, dit usuel, qui a tout remis en question, examinons s'il a pris autant de libertés qu'on lui en prête.