‹ L'art de les versChapitre 19 sur 31 · e MUET USUEL ET LA POESIE MODERNE · texte numérisé non relu

e MUET USUEL ET LA POESIE MODERNE

M. Robert de Souza, dans son étude sur Te muet (1), transcrit ainsi des vers de Lamartine, <]'après les méthodes de notation de M. Paul Passy (2) :

Pour moi, quand j' verrai dans les célestes (3) plain' Les astres s'écartant de (3) leur rouf certain'; Quand j' terrai son globe, errant et solitair', Flottant loin du soleil, pleurant l'homm' détruit, Se (3) perdre dans les champs de (3) 1 eterneir nuit ; Et quand, dernier témoin de (3) ces scèn' funèbr, Entouré du chaos, de (3) la mer, des ténèbr'. Seul, je (3) s'rai d'bout ; seul, malgré mon effroi (3)....

Il conclut aisément que cette prononciation ïorcéà de véritables contre-sens psychologiques,

(i) Le rôle de Te muet dans la poésie française. Mercure de France, n°6i (janvier iSgS).

(2) Lessonr» du fransais.

(3) On voit que quelques é muets subsistent encore <et que \L R. de Souza n'exagère rien.

<( Le poète, dit-il, dans une vision des catas- « trophes suprêmes, majestueusement, affirme « sa foi sur les débris du monde... il s'étend (( largement sur toute l'horreur dont triomphera « sa foi. A chaque reprise il doit donc bien dire : « Quand je verrai. »

« 11 ne peut songer à effacer sa personnalité au « moment qu'elle doit se dresser seule en face « de l'absolu... Il n'est plus besoin d'insister sur « la prononciation de « seul, je s' rai d' bout » ; « on sentira aussitôt ce comble du contre-sens. »

M. de Souza a donc bien raison de dire : <( L'idéal dans la conversation rapide est en effet « de se faire comprendre le plus promptement (( possible; très opposé à celui de l'art qui est (( d'élever toujours en puissance les moyens « usuels pour la conquête delà beauté. »

Mais je veux aller plus loin encore et chercher un exemple en dehors de la poésie, un exemple pris dans la vie réelle.

Un père se présente chez la maîtresse de son fils ; il lui demande de rompre avec ce fils qui se compromet et se ruine pour elle.

(( Je n'accepte rien de mon amant », répond cette femme, et voici le dialogue qui s'engage :

Le Père. — Ce qui veut dire, car votre luxe et vos dépenses sont choses connues, ce qui veut dire que mon fils est assez misérable pour dissiper avec vous ce que vous acceptez des autres.

La femme. — Pardonnez moi, monsieur ; mais je suis fem'me et je suis chez moi, deux raisons

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qui devraient plaider en ma faveur auprès de votre courtoisie ; le ton dont vous me parlez n'est pas celui que je devais attendre d'un homme du monde que j'ai l'honneur de voir pour la première fois, et...

Le Père. — Et?...

La femme. — .Je vous prie de permettre que je me retire, encore plus pour vous que pour moimême.

Le père. — En vérité, quand on entend ce langage, quand on voit ces façons, on a peine à se dire que ce langage est d'emprunt, que ces façons sont acquises. On me l'avait bien dit que vous étiez une dangereuse personne, etc., etc.

On voit la situation, on voit les personnages. Cette femme, je suppose qu'elle a l'habitude de parler rapidement et librement, de manger, comme on dit, tous les e muets. Il y en a pourtant ici au moins d'eux qu'elle ne manquera pas de prononcer nettement ; ce sont ceux-ci :

« JE suis femme et JE suis chez moi » ; car la fierté offensée la poussera fatalement à affirmer sa personnalité, et de ces simples e muets elle tirera le moyen de marquer les révoltes de son orgueil.

Aussi l'actrice qui dit « j'suis femme et j'suis chez moi », dans la Dame aux, Camélias, et qui me fournit cet exemple, commet-elle une grosse, faute d'interprétation, si mince que ce détail puisse lui paraître, et il me serait facile de souligner cette faute en répétant les paroles du Père Duval :

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(( Quand on entend ce langage, quand on voit ces façons... » .

Voici maintenant un sonnet :

Quand tu m'auras mis sous la terre, Tué par tes baisers brûlants, Reviens quelquefois, solitaire, Errer vers ma tombe, à pas lents.

Perçant l'ombre du cimetière Sous les grands sapins ondulants.

Penche-toi sur ma blanche pierre Les yeux mouillés, les bras tremblants-

Les genoux pUés dans la mousse. Répète-moi, de ta voix douce, Les mots que tu disais jadis...

Et du fond du sépulcre môme

Où mes os se sont refroidis

Tu m'entendras crier : je t'aime (i).

Sur ces quatorze vers, les treize premiers et les trois quarts exactement du dernier vont aboutir à cette syllabe muette JE et non pas à la lettre J.

Prononcer « j'taime » c'est offenser le sens, la prosodie, reuplionie, c'est donner une marque complète d'incompréhension, car cette incompréhension se marquerait également si le poète avait exprimé cette même idée en prose!

(1} Ed. Guinand, Au courant de la vie, Amour posthume.

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