L^E MUET USUEL ET LA POÉSIE MODERNE
^1. Robert de Souza nous dit :
« La prononciation usuelle n'existe pas, parce « qu'elle diffère non seulement suivant les indice vidus (qui contractent et syncopent plus ou '(( moins en obéissant à leur vivacité ou à leur « lenteur naturelle d'élocution), mais suivant 1^ « sentiment de l'individu. Tel qui dira d'un air •« détaché : Tvous assiir qiiciïest pas ça ! répé- « tera un moment plus tard, dès que la contra- « diction l'amènera à insister et sans le vouloir :
^< Je vous assure que ce n'est pas çà ! »
M. Ch. Marelle a noté, à ce propos, des observations intéressantes : « A Paris, un marchand ^< de programmes et de pièces crie au public « qui fait queue : Demandez le programma (( cV mandez ITartuff' ! Le même homme dira ente suite (je l'ai entendu de mes propres oreilles, « l'été dernier) : Demandez V Autre il/o/z/. Dans le « premier cas, il avale deux syllabes, dans le « second, il syllabise au contraire aussi distinc- « tement que possible en ralentissant la prooon- « eiation. Pourquoi cette différence?
« Parce que d mandez le programm' est un cri « bien connu du public, tandis que V Autre Mo- « tifesi le titre d'une comédie nouvelle... »
Je pourrais citer bien des cas où la suppression de l'e muet produit une horrible cacophonie.
Un des professeurs que j'ai le mieux connus -aux classes de déclamation, Louis Monrose', avait
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l'habitude d'appeler du nom bizarre de « Mère Nutu » les jeunes filles qui, dans Henriette des Femmes savantes, disaient ce vers :
Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés,
sans séparer le sujet du verbe.
Cette raillerie gravait dans l'esprit des élèves une règle applicable à la prose comme aux vers.
J'aurais souhaité pourtant que Monrose leur fît comprendre aussi qu'il y avait une seconde raison fort importante pour séparer ces mots ; il leur eût expliqué que l'e muet, à peu près supprimé dans le mot a mère », devait au moins être remplacé par un léger silence.
Un jeune comédien nous dit une poésie tirée des Poèmes cVamoiir, Judith et Holopherne :
Dieu n'ayant pas voulu qu'un premier coup le tue.
Vctlà un vers qui, certes, n'est pas joli et qu'on ne c:^oirait pas écrit par le très harmonieux poète Armand Silvestre ; voyez ce qu'en fait mon jeune artiste :
Dieu n'ayant pas voulu qu'un premiécoultu.
11 est certain que ce mot « le » est seul à pouvoir racheter, un peu, la faiblesse de cet hémistiche, dans lequel même l'e muet à la rime ne peut pas nous donner une sonorité acceptable.
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Il serait facile de multiplier ces exemples, où la suppression de l'e muet, même dans le langage usuel, fournit des effets comiques !
Je préfère montrer des cas particuliers où cette voyelle fait l'office d'un point d'appui, ou, pour ainsi dire, d'un tremplin.
Une jeune fille des mieux douées, possédant une bonne diction, une grande force de tempérament, une belle qualité de voix, une articulation très exceptionnelle, dit à un anniversaire patriotique une tirade qui se termine par ces mots :
République debout, ils n'avanceront pas.
Devant un public qui semble fait exprès pour ce genre de déclamation, l'effet ne répond pas à la dépense de talent ; la jeune artiste m'en exprime son désappointement, et je lui démontre qu'elle eût, sans doute, secoué son public si le dernier effort, celui qui devait emporter les applaudissements, eût répondu au reste.
Faites, en effet, les expériences suivantes :
Dites ce vers en négligeant l'e muet de « république », vous verrez combien vous serez gênés dans l'articulation et comme les mots tomberont, assourdis qu'ils sont encore par cette sonorité fermée debout.
Au contraire, dites le ensuite en vous servant de cet e muet pour donner un point d'appui au d de « debout » :
République debout !
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vous sentirez quelle nouvelle force pourra trou ver sur ce tremplin une comédienne douée d'une articulation puissante. Tout le vers eaprend<ra une vigueur étonnante.
Lisez maintenant, dans Lamartine, cett.e belle -Strophe :
La gloire efface toiat... tout, excepté le cpime ! Mais son doigt me montrait le corps d'une victime» Un jeune homme, un héros d'un sang pur inondé. Le flot qui l'emportait passait, passait sans cesse, Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé! (i)
Est-il possible de dire « lui j'tait ? »
Et croyez-vous qu'un a^oeat d'assises, un I>e- •cori, un Henri Robert, s'il avait à dire dans une piaidoirie :
« Cet homme sur lequel vous essayez de jeter l'infamie », ne prononcerait pas d'instinct l'e muet de « jeter » plutôt que de dire « j'ter » ou même « ch'ter », car c'est ainsi que le mot arrive à nos oreilles quand il est privé de sa muette !
Cet e muet n^ demande donc pas à disparaître, même du langage usuel,, comme on a voulu nous lie persuader quelquefois.
Pour revenir à la poésie, je vois que des auteurs modernes ont cherché à en varier l'emploi et à se rapprocher du parler populaire, mais je constate en même temps que les meilleurs d'entre
(i) Nouvelles méditations pratiques. Bonaparte.
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feux peut être lui laissent de plus en plus sa valeur d'harmonie.
Dans son dernier volume : la Cité des Eaux, M. Henri de Régnier nous offre des vers comme «ceux-ci :
Le vieux palais, miré dans ses bassins déserts,
Regarde s'accroupir en bronze noir et vert
iLa solitude nue et le passé dormant,
Mais le soleil aux vitres d'or qu'il incendie
Y semble rallumer intérieurement
(Le sursaut, chaque soir, d'e la gloire engourdie.' ^Ou encore :
... Sois heureuse
îLe chemin est boueux et l'ornière se creuse,
'^ue t'importe la terre où mènent les chemins ;
"Sois heureuse d'hier et sûre de demain :
N'às-tu pas dans ta chair divine et parfumée,
L'ineffable pouvoir de pouvoir être aimée ?
Stéphane Mallarmé a aimé Te muet puisqu'il a <dit :
Une essence ravie aux vieillesses des roses,
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et puisqu'il a dit encore :
La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots, glissant sur l'azur des corolles.
C'était le jour béni de ton premier baiser
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils denfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
Si, d'ailleurs, beaucoup de poètes contemporains, Alb. Samain, Gabriel Vicaire, Rodenbach, Haraucourt, Jean Bertheroy, plus fidèles que d'autres aux formes anciennes, ont employé l'e muet comme les maîtres romantiques ou même classiques, on ne saurait blâmer ceux qui ont cherché un progrès possible à cet égard.
Il est bien certain que dans beaucoup de cas la prononciation de cette voyelle est tout à fait arbitraire ; des mots comme « clocheton », comme « chapelet », qui comptent pour trois pieds dans un vers, y seraient souvent bien mieux à leur place s'ils n'y comptaient que pour deux. Dans
l'e muet usuel et la poésie moderne 189 ce vers de François Coppée, les voici réunis : De ses clochetons bleus semant le chapelet (l).
Les accents portent donc ici à faux.
Mais encore pourrait-on dire que, dans cet exemple, les deux syllabes muettes se font équilibre ; en réalité le vers, comme je l'ai indiqué, n'a plus que dix pieds avec une césure très nette au milieu ; il ne nous choque donc pas particulièrement.
Cependant, d'une manière générale, on peut affirmer que de tels mots gagneraient à ne compter que pour deux pieds, au lieu de trois.
Le malheur, c'est que la plupart des tentatives faites nous laissent dans l'incertitude, comme le remarque M. Robert de Souza à propos d'un vers de M. G. Kahn, auquel il cherche quelle forme donner : *
Souffletant de foliol(es) errant(es) les écussons. Ou :
Souffletant de foli-oles erranTES les écussons.
Qu'un grand poète nous crée une prosodie nouvelle, nous nous y conformerons, et si le sens musical en est suffisamment clair, un vrai diseur démêlera bien vite dans le jeu des accents rythmiques les nouvelles formes d'élision.
(1) Presque une fable.
N'embaum'plus la verveine et c'est rprintémps,
•que M. Psichari emprunte à Jules Laforgue, peuvent nous sembler charmants si le parti pris de l'artiste nous les impose ainsi ; mais si M. Jean Moréas a pu écrire :
Et les doux mo-ts dont ell' sut me parler ;
il n'aurait pas pu dire :
Et les doux mots dont ell' me parla,
sans substituer un vers de neuf pieds à un de dix.
Les poètes ou diseurs qui, dans ce vers, liront elF, sans suggérer Te muet comme je l'ai indiqua, liront mal : cela ne fait aucun doute.
Avec le rêve qu'ils ont formé de suggérer l'inexprimable, d'envelopper dans un vague irréel de vagues sensations, de chercher ce qu'il y a de | lointain et de mystérieux dans les choses, comment certains jeunes poètes symbolistes ou déca-| dents ont-ils affecté de mépriser, de supprimer ' • cete muet qui, précisément, a mis dans les sonorités du vers français une partie de ce vague suggestif, de ce lointain mystérieux auquel les novateurs aspirent si fort.
Ce pauvre e muet tombera-t-il sous les coups répétés des réformistes, des linguistes, des phonétistes, je l'ignore ; mais si ce pâle joyau, aux «reflets doux et changeants, doit disparaître sous
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l'élision sans trêve, s'il est vraiment, un jour, pour tous, une lettre morte, je souhaite que ces pages puissent le rendre encore sensible à quelque délicat artiste et qu'elles lui fassent comprendre, jusqu'au fond, la musique des Nuits de Musset ou les harmonies divines du Lac et dui Crucifix!