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Chacun pour soi! leur vers libre à eux! ! J Et après nous avoir dit, dans la suite de cette étude ;

(i; Aatuéro du Mercure de France de mafs 1901. « L-^ Vers libre ».

216 l'art de dire les vers

« J'ai plutôt indiqué, jusqu'ici, ce que le vers w libre n'est pas que ce qu'il est positivement », M. André Beaunier continue à nous énumérer tout ce que le vers libre a détruit, même quand il cherche à nous montrer en quoi il dépend de principes positifs !

Comment, au milieu de telles incertitudes, trouver des bases à un enseignement de la diction ?

C'est aussi impossible que de créer, au Conservatoire, les classes de comédie moderne qui sont réclamées tous les ans par quelques journalistes aussi entêtés qu'incompétents !

Comment enseigner un art dont la fonction semble consister à effacer sans cesse?

Les vers nets, précis, presque géométriques de certains parnassiens nous offrent peut-être une matière trop rigide, mais au moins y apprenonsnous à regarder des formes réelles ; tout ce que, par réaction, nous a apporté l'art symbolique est flottant et incertain ; l'étoffe dans cette poésie est tellement molle, tellement lâche, que la diction ne peut s'appuyer en elle que sur les derniers vestiges d'alexandrins ou de fractions d'alexandrins qui y subsistent encore.

Nous trouverons donc les textes les meilleurs pour l'enseignement de la diction poétique entre ces deux écoles qui empruntent leurs caractères respectifs à une extrême précision, ou au vague le plus exagéré.

Car, chez André Chénier, chez Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset,

la matière est tellement solide qu'elle résiste aux déformations que leur font subir certaines interprétations ; elle est, d'autre part, assez souple pour que la personnalité de l'artiste s'y trouve à l'aise, et pour que cette personnalité ajoute aux beautés de l'œuvre écrite la somme de vie rêvée par le poète !

Je ne cherche pas à faire de la critique littéraire, mais simplement ce que j'appellerai de la critique d'interprétation, et si certaines des idées que j'exprime ainsi fournissent des arguments contre telle ou telle œuvre, je ne me charge pas d'en tirer parti.

Si l'utilité et l'agrément des récitations publiques sont contestables pour quelques formes de poésie, il est impossible de ne pas reconnaître que la poésie lyrique ne vit réellement que par l'interprétation à haute voix.

Pour un sonnet, par exemple, le poète se pa^se aisément de l'intermédiaire du diseur ; il n'en va pas de même pour le vers lyrique qui exige ce diseur, presque autant que le drame lui-même.

Et si une sorte de diction automatique suffit à certaines œuvres parnassiennes, dans Victor Hugo, au contraire, quelque chose sommeille au fond de la parole écrite, que la voix humaine va faire revivre : des mots et des phrases endormis la flamme va jaillir, et l'âme même du poète va resplendir à nos yeux ; car dans sa poésie il a mis (( cette profonde peinture du moi, qui est peut- « être l'œuvre la plus large, la plus générale et la

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« plus universelle qu'uu penseur puisse faire ! »- C'est lui-même qui nous le dit et il se fait un mérite de ce que les critiques lui reprocheront leplus volontiers à lui et aux autres romantiques..

M. Ferdinand Brunetière nous affirme lui aussi? que le principal caractère du lyrisme est d'êtreune poésie personnelle ; entendez par là que c'est une forme littéraire où I2 personnalité de Fauteur est plus apparente que dans d'autres, et il semble voir dans ce fait une diminution pour l'artiste..

Je n'ai pas à examiner si c'est un honneur ou une faiblesse d'avoir donné cette forme à la poésie, mais combien Victor Hugo a raison de dire qu'elle est la plus universelle, la plus générale de toutes !

Oui, elle est la plus personnelle, peut-être, dans sa formation, mais il suffit que nous nousplacions au point de vue de la diction, au point de vue de l'interprétation qui va répandre ces œuvres lyriques, pour voir aussitôt que cetteforme poétique est, en même temps, la plus générale, et pour ainsi dire, la plus sympathiquede toutes, puisqu'elle remue des idées et des sensations générales et qu'elle s'adresse à tous leshommes.

Je doute d'ailleurs que, chez les poètes romantiquess, ce caractère de personnalité soitborné à la poésie lyrique, et il me semble bieni que M. Jules Lemaître (1) a eu raison d'écrire^.

(1) Les Contemporains (6^ série).

Mfi^;

•dans une admirable étude sur Lamartine.

« Pourquoi un critique... a-t-il dit, et même u démontré que la poésie romantique et la poésie « personnelle c'est tout un ; que ce qui distingue, « en gros, les romantiques des parnassiens, c'est <( que les premiers, monstres de vanité, se ju- « geaient si intéressants et si particuliers qu'ils « ne nous parlaient que deux-mômes et de leurs « petites affaires, au lieu que les seconds se sont « appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, « et qu'ainsi << l'évolution de la poésie lyrique » « en ce siècle, c'est, en somme, le passage de la « poésie subjective à la poésie objective?

« Je crois pourtant n'avoir presque jamais ren- « contré, ni dans Chateaubriand, ni dansLamar- « tine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, u rien de personnel qui ne soit en même temps « général; et je le pourrais prouver très facilement, « si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes « grandeset ardentes, mais sim pies. Aucun d'eux « ne me paraît proprement un raffiné. Mais c'est « chez Baudelaire, chez Sully Prudhomme, chez « le Coppée des premiers recueils, même chez « Leconte de Liste, que je trouverais le « moi », « jaloux et amoureux de ses particularités, l'atti- « tude cherchée et entretenue, la croyance et la « complaisance de l'artiste en la rareté de ses sen- « timents et de ses souffrances ; bref légoïsme de •« la poésie et, se trahissant parfois, comme chez « Leconte de Liste, par la superstition même de <( l'objectivité — la poésie subjective. Et cela

< encore, si c'était le lieu, se prouverait avec

< aisance. Pour Lamartine, en tous cas, le

< reproche de subjectivisme est étrange; ou

< bien alors je ne sais pas quel poète y échap- ( perait. Je ne vois rien qui soit plus vraiment ( de tout le monde et à tout le monde sauf le ( degré et sauf la forme, que les sentiments expric mes par Lamartine dans tous ses livres depuis i Le Lac et L'Isolement qui sont ses premiers ! chefs-d'œuvre, jusqu'à La Vigne et ta maison^ i qui est à peu près son dernier. Son lac est

bien notre lac à tous, et sa vigne et sa maison sont les nôtres, etc., etc. »

Et voyez avec quels matériaux tous ces chefsd'œuvre ont été faits : avec les mots les plus simples, les mots usuels, les mots de tout le monde!

Mais que dire maintenant de la plupart des artistes qui ont écrit en vers depuis vingt-cinq années ?

La poésie personnelle est-elle jamais allée plus loin ? « La croyance et la complaisance de l'artiste en la rareté de ses sentiments et de ses souffrances » s'est-elle étalée jamais avec plus d'indiscrétion?

Écoutez ces vers que j'emprunte à l'un des plus estimés parmi nos poètes contemporains, M. Francis Jammes :

Les dimanches, les bois sont aux vêpres. Dansera-t-on sous les hèlres?

Je ne sais... Qu'est-ce que je sais?

Une feuille tombe de la croisée...

C'est tout ce que je sais ..

L'Église. On clianle. Une poule.

La paysanne a chanté. C'est la fête.

Le vent dans l'azur se roule.

Dansera-t-on sous les hêtres?

Je ne sais pas. Je ne sais.

Mon cœur est triste et doux

Dansera-t-on sous les hêtres?

Mais tu sais bien que, les dimanches, les bois sont aux

[vêpres.

Penser cela, est-ce être poète?

Je ne sais pas. Qu'est-ce que je sais,

Est-ce que je vis? Est-ce que je rêve ?

Oh! ce soleil ! et ce bon, doux, triste chien...

Et la petite paysanne

A qui j'ai dit : vous chantez bien...

Dansera-t-elle sous les hêtres ?

Je voudrais être, voudrais être

Celui qui lentement laisse tomber,

Comme un arbre ses baies.

Sa tristesse pareille, sa tristesse

Pareille aux bois qui sont aux vêpres (i).

De telles impressions sont véritablement trop spéciales ; si l'on peut trouver quelque charme à les lire dans un jour de mélancolie, Tart de dire ne peut pas leur ajouter grand'chose ! Et de tels vers ne s'accordent pas bien avec ce que M. André Beaunier écrivait récemment dans le Figaro :

« Les symbolistes ne racontent pas leur petite

(i) De UAngelus du soir à l Angélus de l'aube : Les Dimanches.

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« histoire personnelle ; ils ne disent pas le motif « de leur tristesse ou de leur joie ; et même, om- « brageux,ils se dissimulent; ils s'efforcent d'être, « ainsi que M. Gregh le remarque justement, « « objectifs ^). C'est-à-dire que leur joie ou leur « tristesse, ou leurs autres émotions, ils les « dégagent de l'accidentel et du particulier, ils « les expriment sous une forme plus universelle « et synthétique... Et c'est cela, cette forme uni- « verselle et synthétique, qu'ils appelèrent le <( symbole (1). »

Je demande si jamais poésie fut moins universelle, plus radicalement personnelle que cette impression de Francis Jammes, et ce genre d'impressions sont abondantes dans son œuvre; voyez-vous rien qui soit moins « dégagé de l'accidentel et du particulier » que les vers de Jules Laforgue, ou ceux de M. Francis Viélé-Griffiii?

Est-ce Verlaine qui, « ombrageux, se dissimule » ? A quel moment ?

Lisez les Soirées chaudes ou les Douze Chansons du grand poète Maeterlinck et dites si vous n'y découvrez pas, à chaque vers, le « moi » jaloux et amoureux de ses particularités!

Peut-être M. Emile Verhaeren a-t-il exprimé des émotions plus générales dans ses premiers poèmes, mais dans les Débâcles, les Soirs, les Flambeaux no/rs, il nous dit, en très beaux vers, ses souffrances morales et même ses souff'rances

(i) Le F/r/aro (28 décembre 1902).

physiques dans ce qu'elles ont de plus spécial, de plus exceptionnel !

L'horreut de labanalitépeutêtre une vertu pour un écrivain, il ne faut pas tout lui sacrifier, il ne iaut pas lui obéir jusqu'à en oublier d'être sincère.

Que l'école symboliste, si elle ne peut se répandre parmi les hommes, en accuse ce qu'il y a en elle de trop raffiné et de trop cherché, de trop rare et de trop précieux, mais non ce qu'elle contient de délicatesse et de fine sensibilité.

Car si fines que puissent être les délicatesses d'une œuvre poétique, bien des âmes y seront sensibles, si elles leur donnent, au degré le plus ahiperceptible, les reflets de leurs rêves, l'écho de leur souffrance ! Mais « la poésie, a dit Cli. No- « dier, perd le plus essentiel de ses privilèges « quand elle ne sait pas tirer du clavier de la « multitude un accord unanime qui lui répond « comme un écho. »

Le poète Gabriel Vicaire n'a pas fait grand âDruit durant sa trop courte existence : les Émaux bressans, le Miracle de Saint-Nicolas, Aii Pays 4es ajoncs, feront vivre son notti aussi longtemps •C(tiily aura une langue française.

Un autre poète, mort trop jeune lui aussi, Albert Samain, va trouver par ses œuvres émues, sincères, simples, éminemment délicates, la place à laquelle il a tous les droits ; car le temps lui apportera sûrement cette renommée que, de son vivant, il n'a pas daigné demander aux coteries d'écoles.

« C'est le poète du soir et le musicieD du « silence, nous dit M. Gaston Deschamps.

« Sa voix chuchote une cantilène aux pre- « mières étoiles. Il a, comme Verlaine, son « maître, le don du verbe inachevé, du geste u interrompu, du gémissement étranglé par un a sanglot

« Cette poésie évasive est un murmure qui « caresse et qui berce. La note en est monotone, t< discrète, exquise comme la chanterelle d'une « viole ancienne qui chevrote pianissimo amo- « roso.

« Les mêmes mots reviennent toujours, douce- « ment obstinés à susciter des sensations amorti ties : Frôler... dormir... soupirer... vieillir... « deuil... agonie... langueur... frêle... indolent... « passé... frileuse... vague...

« Et c'était comme une musique qui se fane...

<( Avec cela, de singuliers bonheurs d'expression, des trouvailles, une fécondité d'invention

« verbale, des traits qui font émerger de l'ombre

« une apparition vacillante et jolie (1). » Et maintenant, écoutez encore M. Catulle Men-

dès :

« Ses poèmes sont immortels comme la mélan-

« colie humaine. Quelques-uns, parmi les symbo-

(i) Journal Le Temps.

« listes, l'accusent de trop stricte mesure dans la mélancolie, delimitedans l'idéal, non sansattribuer cette tristesse aux nécessités de la forme classique parnassienne de son œuvre. Ils n'admettent pas que la plus libre pensée, que Tau delà même du songe puisse être exprimé dans ■^ le clair langage et le rythme maintenu. Ils ont tort. Albert Samain a dit tout ce qu'il avait à dire. Charles Baudelaire, le plus lointain des rêveurs, évocateur des espérances et des épouvantes les plus mystérieuses, est le plus précis des écrivains (i). »

Samain fut toujours sincère, et par là même il nous apparaît très simple, malgré la finesse extrême de son art, malgré la distinction raffinée de ses rêves. Or, il n'y a d'avenir que pour la sincérité unie à la simplicité .

J'ai parlé librement de ces deux poètes qui ont disparu prématurément. Quant à ceuxquileuront survécu ou ceux qui les ont suivis, comment leurs œuvres pourraient-elles nous retenir, si nous ne trouvons en elles aucunes bases solides pour nos études et surtout si, d'auti'e part, elles ne peuvent avoir aucune action sur la sensibilité des autres hommes?

Par goût ou par métier, comme spectateur ou comme interprète, j'ai assisté à presque toutes les séances de poésie qui, sous la direction de MM. Catulle Mendès et Gustave Kahn, furent don-

(i) Le Figaro, 3o novembre 1902 : Belles-Lettres.

226 l'art de dire les vers

nées à TOdéon ou au Théâtre Sarah-Bernhàrdtj dans ces dernières années.

Des manifestations bruyantes et intéressées ontj pu faire croire au succès de quelques poètes sym-| boliques ; en général, ce succès fut absolument factice pour tous les spectateurs impartiaux !

Certes, on y goûta réellement quelques belles œuvres de Verlaine, auxquels la personnalité de mon camarade de Max s'adaptait ou s'ajoutait le plus heureusement du monde ; mais les seuls poètes dont l'action ait été puissante, sûre, continue sur le public furent : Alfred de Vigny, Victor Hugo, Alfred de Musset, tous les éloquents, puisqu'il faut appeler les choses par leur nool î

L'éloquence n'est pas en faveur à l'heure actuelle, et ce mot ne désigne plus pour nous que les redondances du langage, les pires conventions de la rhétorique; il a pour nos âmes quelque •chose de vulgaire et de brutal, et Verlaine a exprimé le sentiment presque unanime des artistes, quand il a dit :

Prends l'éloquence et tords-lui le cou (i\

Dans ce vers, bien vilain d'ailleurs pour appartenir à une pièce qui recommande « la musique avant toute chose », le poète ne la confond-il pas avec la rhétorique, qui court toujours après elle sans l'atteindre jamais; l'éloquence m'apparaît •comme une chose naturelle, spontanée et vivante,

i) Jadis et naguère. Art poétique.

ftine chose qui existe en deliors de l'art même ;. elle ne se propose que d'émouvoir et de convaincre par la parole : <( Car c'est par l'éloquence, a dit magnifiquement Mme de Staël, que les vertus d'un seul deviennent communes à tous ceux, qui l'entendent ! » On lui oppose sans cesse la simplicité, comme si Bossuet n'était pas simple en sa grandeur même, et on ne semble pas voir que l'obscurité de la pensée et la recherche du mot rare nous éloignent de la simplicité beaucoup plus que le reste 1

Voici cependant que M. Henri de Régnier, le plus célèbre des poètes qui succédèrent aux Parnassiens, non content de revenir sensiblement aux formes anciennes, semble se détacher <* des « sentiments particuliers, des agitations éphé- (( mères pour se confondre et se dissoudre dans- « la vie universelle (1). »

Au Heu d'unir mon cœur à votre àme profonde

Mêlée en lui, 3i^ YOWSi portais rpes pleurs et ma peine infécondiC

EX mo^ ennui (2)

Et nous croyons entendre, dans ces petits versde quatre pieds, comme un écho de cette lyre iftCOBjJiparable où vibrèrent ces paroles délicieuses :

{\) La Vie littéraire, par M. Marcel Ballot {Figaro dix. ^ février 1908).

(2) Henri de Régnier, la Cité des eaux, La Forêt.

228 l'art de dire les vers

Puisqu'ici-bas toute âme Donne à quelqu'un

Sa musique, sa flamme, Ou son parfum;

Puisqu'avril donne aux chênes

Un bruit charmant ; Que la nuit donne aux peines

L'oubli dormant ; Puisque l'air à la branche

Donne Toiseau ; Que l'aube à la pervenche

Donne un peu d'eau ;

Reçois donc ma pensée,

Triste d'ailleurs, Qui, comme une rosée,

Tarrive en pleurs! (i)

Mais voici encoj'e que ceux de la toute dernière génération veulent aller plus loin et revenir à l'éloquence elle-même ; il n'y a pas ici d'autre mot, puisqu'ils se proposent de parler aux hommes et de les émouvoir avec des sentiments humains et sans doute au moyen des mots connus, et de musiques plus simples ; car il ne saurait plus être question des vers polymorphes, ni des invertébrés.

On se préoccupe utilement d'un peu plus de

clarté et de beaucoup plus d'humanité ; tandis

que des poètes, comme M. Maurice Magre, pour

n'en citer qu'un, reviennent nettement à des

[\\ Victor Hugo, Les Voix intérieures.

thèmes plus humains ; tandis que M. Ad. Boschot, séparant le meilleur du pire dans les tentatives des dernières années, tire des conclusions d'artiste pour la langue poétique de demain, M. Fernand Gregh, sur lequel semblait se faire, Fan passé, une sorte d'accord entre les écoles ennemies, prenait hardiment la parole pour formuler les rêves de la jeunesse présente :

« Puisque les poètes d'une génération sont « nécessairement amenés à se grouper sous une « appellation commune, je crois que le mot le « plus juste qui puisse qualifier le mouvement « de la nouvelle génération est le beau mot, « rajeuni et élargi encore à cette occasion, d'hu- « manisme. Il signifie bien que nous voulons « réaliser une poésie humaine après la poésie « trop strictement artiste du Parnasse, ou trop « obscurément abstraite du symbolisme. Il « renoue heureusement la tradition avec l'admi- « rable Pléiade, qui, délaissant les allégories du a moyen âge et remontant à l'art antique, source « de toute beauté, sut retrouver sous les « huma- « nités » l'humanité (1). »

Ce mouvement est il réel, va-t-il nous délivrer de toutes les maladies du moi, et aussi de toutes les chinoiseries d'un certain symbolisme, cruelles autant que les plus strictes règles du Parnasse et bien plus dangereuses ?

Va-t-on pouvoir admirer Verlaine et dire ses

(i) Le Figaro du 12 décembre 1902 : L'Humanisme.

230 l'art de dire les vers

plus beaux vers sans limiter dans ses défauts ?

« De vrais écrivains, de vrais artistes, a dit « M. Paul Bourget (1), inventent une formule qui « manifeste quelque besoin profond de leur « nature intellectuelle. Des vaniteux s'en empa- « rent et la faussent en s'en servant comme d'un <( instrument à produire de l'effet. »

Verlaine a pu écrire des choses charmantes en vers de 11 et 13 pieds, mais ne l'écoutons pas quand il nous dit que pour avoir plus de musiquft il faut user de ces rythmes-là :

De la musique avant toute chose Et pour cela préfère l'Impair (2).

Non, ces rythmes boiteux ne peuvent nous retenir que passagèrement et comme une exception d'une mélancolie un peu maladive ; quand nous entendons des vers de ces mesures bâtardes, limpression indécise qu'ils nous donnent ressemble sans doute un peu à celles que les dissonances nous donnent dans l'art de la musique ; il semble que presque tout leur charme réside dans le souvenir et peut-être même le regret de l'accord consonnant ; mais, en musique, nous y reviendrons fatalement, à cet accord ; en poésie, c'est sans doute au retour du viail alexandrin que nous aspirons doucement comme à notre vrai point d'appui dans l'ordre des sensations :

(1) Chronique sur les primitifs et les préraphaélistes^

(2) Jadis el Naguère, Art poétique.

c'est lui qui. nous rend toujours la sérénité et la sécurité quand elles nous échappent !

Non que M. Becq de Fouquières n'ait eu raison de dire, dans sou Traité du rythme, que « nos organes se modifient, se perfectionnent et « prennent goût à des combinaisons nouvelles <( de couleurs, de sons et de rythmes. Tel rap- -« port entre des sons qui blesse une génération « pourra plaire à la suivante, parce que, peu à « peu, l'esprit saisit les rapports nouveaux et « que l'oreille, d'abord étonnée, s'y habitue et y <(. prend sensiblement plaisir. »

Ce sont là des vérités auxquelles tous les arts sont soumis, sans exception, mais de quelle vanité puérile ne faut-il pas être rempli pour croire qu'une forme littéraire, du jour au lendemain, se substitue complètement à celle de la veille.

Ces acquisitions nouvelles se réduisent toujours à bien peu de chose, surtout si on les compare au bruit qu'on a fait autour d'elles.

Quoi qu'il en soit, des poètes sont venus, comme M. André Rivoire, qui ne craignent pas déchanter avec simplicité et clarté la jeunesse, la douceur de vivre,' la douceur d'aimer, toutes <îes vieilles rengaines qu'on avait jetées au panier.

Vous m'avez fait une àme attendrie et légère Oui de nouveau s'entr'ouvre au lieu de Re fermer, Une âme rajeunie en qui tout s'exagère, J^'étonnement de vivre et la douceur d'aimer.

Frissonnante et crédule aux bonheurs qu'elle apporte, Avec sa candeur fière et son ancien émoi, Quand je me résignais déjà, la croyant morte, C'est mon àme d'enfant qui ressuscite en moi.

Elle est comme une fleur surprise d'être éclose ; Tout la fait tressaillir d'espoirs irrésolus : Elle tremble, elle hésite, et cependant elle ose Des mots lointains et bons qu'elle ne savait plus(ij.

. Nous voilà loin du joli vers de M.Yiélé Griffin :

Avril est mort damour et nos âmes sont vieilles.

Quant à nous, les interprètes, notre rôle étant de réchaufîer les âmes si c'est possible et non de les dessécher, nous nous réjouirons de ce mouvement et nous ne regretterons ni la poésie, qui est trop strictement artiste, ni celle qui est trop obscurément abstraite :

O peuples vieillissants, nous mourons d'esthétique, L'art supplante la vie en nos cœurs épuisés Et nous ne trouvons plus dans l'ardeur des baisers Que le rappel savant d'un rêve poétique.

L'air frais ne gonfle plus notre poitrine étique ; Il nous faut respirer des parfums composés. Et le stérile effort de nos cerveaux usés Délire vaguement dans un brouillard mystique,

disait AI. Ivan Gilkin dans un sonnet intitulé Esthètes [%, et M. Saint-Georges de Bouhelier et

(i) Le Songe de l'Amoiu% Douceur d'aimer. (2) La Nu h.

M. Maurice Le Blond proclament qu'il faut revenir à la nature.

(( Il semble, nous dit M. Gaston Deschamps, « qu'au seuil du siècle nouveau nous voulions ré- « concilier Tart avec la vie, la beauté aveclacivi- « lisation(l)...

« Je souhaite que la littérature française, déga- « gée des lisières qui la gênaient, délivrée des « scories et des décombres dont l'obstruait sa « fluide limpidité, alïranchie eufin des nuages (( qui pesaient sur sa grâce native et couvraient « d'un voile de deuil son immortelle jeunesse, « redevienue capable de refléter en images glo- « rieuses l'éternel drame qui s'agite, se déve- « loppe, s'enrichit et s'exalte au cœur indompta- « ble de l'humanité. »

Et, ce mouvement de renaissance, M. Gaston Deschamps l'avait déjà prêché naguère aux jeunes poètes, lorsqu'il écrivait dans le journal le Temps, du 28 janvier 1900 :

« Évitez de vous regarder vivre trop complai- « samment. N'abusez pas de vos chagrins distin- « gués, de vos sensations rares et de vos larmes « aussi précieuses que des perles. Parlez nous un « peu de nous mêmes, de nos joies, de nos dou- « leurs, de nos espérances. La divine mission du « poète, c'est de dire tout haut ce que le commun « des hommes pense tout bas et sent au fond du « cœur. Reprenez votre rôle, qui est de donner

(i) Gaston Desciiamps, La Vie liltéraire, nov. 1902.

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« une voix à nos idées confuses, à nos sentiments « inexprimés, à toutes les volontés inachevées et « inconscientes qui s'agitent au fond des âmes. « Aidez-nous à vivre. Sinon, la pauvre huma- « nité, de qui vous ne savez pas vous faire en- « tendre, serait obligée de demander son recon- « fort ou sa consolation aux poètes d'hier, Vignj^ « Lamartine, V. Hugo, qui ne sont pas encore <( trop vieux. »

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