L'INTERPRETATION
Dans son Petit Traité de poésie française, Théodore de Banville nous dit qu'on doit montrer aux artistes, pour les grandir, « non ce qu'il ne faut pas faire, mais bien ce qu'il faut faire ».
Nous sentons la justesse que ces paroles renferment, en principe, et nous voilà troublés pour condamner, chez les diseurs, les habitudes que nous jugeons mauvaises ; mais en continuant à lire le poète, nous voyons que, tout de suite après ces mots, sans transition, sans préparation nou velle, il continue ainsi :
« Évitez encore de faire rimer les^mots, etc. » Et dans tout son volume lauteur répète sans cesse : « Ne faites pas ceci, fuyez cela ! » Il le répète alors même qu'il vient de citer Victor Hugo, son maître incomparable, auquel il ramène toute science et tout génie poétique.
C'est qu'il n'est pas possible d'enseigner quoi que ce soit sans crier «casse-cou » à tout instant,
236 l'art de dire les vers
sans mettre en garde contre des erreurs qui se renouvellent, toujours les mêmes.
C'est qu'un professeur n'est jamais sûr d'ajouter aux instincts de l'artiste, mais qu'il peut toujours lui faire supprimer les choses inutiles.
La mauvaise diction ressemble beaucoup à un cinématographe, où le plaisir que nous donne le mouvement des personnages est gâté par le sautillement de la lumière ; atténuons les détails qui nous agacent, et qui agitent inutilement les mots; les progrès des élèves ne s'obtiennent jamais que par un peu plus de simplicité.
Je vous donne une indication excellente quand je vous recommande de prendre un ton large et soutenu pour lire CExpialion, mais ce ton, vous le trouverez plus facilement si je vous engage à effacer tel détail, à enlever telle inflexion parasite, à laisser dans l'ombre tel ou tel mot de second plan, que vous portiez au premier.
Car c'est l'abus des détails, l'emploi constant d'inflexions mesquines, la recherche maladroite du mot de valeur, qui gâtent la diction lyrique.
11 en est de ces inflexions inutiles comme des gestes au théâtre ; à l'exception de quelques chroniqueurs qui écrivent tous les ans au mois de juillet leur article sur le Conservatoire, tout le monde sait qu'on n'y enseigne pas à faire des gestes, mais à n'en pas faire, ou à en faire le moins possible.
Pour l'interprétation des poètes que je vais citer, je recommanderai pareillement la sobriété,
l'inflexion ANECDOTIOUE 237
l'égalité, la simplicité, les seules vraies forces pour les diseurs de vers.