CHAPITRE XV l'enseignement de la diction
Au moment de terminer ces études, je me demande si mes précautions oratoires ont été suffisantes, et si mes idées ne seront pas trop facilement travesties ?
J'ai souvent combattu, ou j'ai semblé combattre, ce que les traités de diction recommandent le plus volontiers, c'est-à-dire : la peur de la monotonie, la recherche de lïnllexion et du mot de valeur, la préoccupation du détail.
L'attitude que j'ai prise ainsi est-elle sans dangers?
Ne va-t-on pas m'accuser d'apprendre à chanter quand nos maîtres nous apprenaient à dire?
Quelle accusation à une époque qui s'imagine avoir découvert la vérité î
Quelle prise ne vont pas avoir sur moi la mauvaise foi et l'incompréhension, quand je ne puis faire passer dans ces lignes toute la précision, toute la clarté que me donnerait, seul, un enseignement oral?
^68 l'art de dire les vers
J'affirme donc que je ne renie pas ce que des maîtrescommeSamson, Régnier, Monrose ont enseigné sur /'^r/c/ass/^tzé'.C'estcela que je m'efforce d'enseignprmoi-même,et j'ajouteiciquecetart là est le seul qui fournisse des bases solides à un enseignement THEATRAL ; c'est à lui, c'est à lui seul (etnon à je ne saisquelsridicules essais d'enseignement moderne !!) que reviendra le r.onservatoire, s'il veut retrouver quelque utilité! mais, ceci dit, je veux prouver que le théâtre et la poésie ne se mêlent qu'accidentellement ou que relativement.
J'insiste sur l'évolution poétique qui a rempli le commencement du siècle dernier, et je blâme de toutes mes forces les diseurs qui emploient ce que j'appellerai, d'un mot de peintre, la même facture, pour des formes d'art d'un caractère tout à fait opposé !
En appliquant au vers de Victor Hugo la diction classique, vous en faites du Ponsard î
On l'a bien vu quand, par une inconcevable erreur, on sest avisé de confier le rôle formidable de Triboulet à un homme qui était assurément un grand comédien, mais qui fut le moins lyrique des diseurs. Il ne restait rien de la création du poète. C'était Louis Philippe déguisé en héros de tragédie I
Ce grand comédien, quand on le choisit pour professer la diction à l'École Normale, avait causé déjà, la stupéfaction la plus grande à certains de ses élèves par son incompréhension des choses lyriques !
l'enseignement de la diction 269
On ne sétonnera pas que, malgré mon admiration pour cet artiste, je me sois décidé à rappeler ici le seul échec de sa carrière, puisqu'il fournit un si puissant argument aux idées que j'avance.
El si maintenant pour trouver un autre exemple, dont la vérification puisse être facile et immédiate, je cite le nom de Dupont-Vernon, à Dieu ne plaise que je cherche à diminuer le mérite de cet artiste également disparu.
Je ne saurais oublier qu'il me fut accueillant au commencement de ma carrière, et je lui en ai gardé des sentiments reconnaissants !
J'ai pu constater, d'ailleurs, combien son instruction était solide, combien son jugement était, en général, empreint de sûreté et de profondeur, et j'ajoute qu'il n'était pas, lui, complètement fermé au lyrisme.
Et cependant prenez son livre intitulé Diseurs et Comédiens, quand vous y aurez reconnu combien de choses vraies, fortement pensées, il a dites sur des textes de Molière, de Racine, de Marivaux, de La Fontaine, arrivez à l'étude d'une célèbre poésie de Victor Hugo : Pour les Pauvres (1).
Dans vos fêtes dhiver, riches, heureux du monde, Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde, Quand partout à l'entour de vos pas vous voyez Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres,
(i) Les Feuilles d'automne.
270 l'art de dire les vers
Candélabres ardents, cercle étoile des lustres, Et la danse, et la joie au front des conviés ; etc. etc.
Là vous allez trouver, sous la plume du prafesseur, presque autant de contresens qu'il y a de mots :
Il cherche d'abord à peindre une fête mondaine avec « ses éblouissements » et « ses éclats de rire », puis il y parle de drame, de créer un drame, d'effet de terreur, d'envie haineuse et farouche, de plainte, de sanglot ; il marque du dédain sur deux vers qui crient le contraire :
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit, Afin qu'un blé plus mùr fasse plier vos granges...
et il explique son idée, au moyen de je ne sais quelles subtilités, et en changeant la ponctuation; il cherche des contrastes là où il n'y a quamplification, et en fuyant un contre-sens imaginaire, il en crée un, tout à fait certain !
Il supprime deux strophes, et il s'en excuse, mais il se trouve que, lyriquement, l'une de ses strophes est d'une importance capitale, et qu'elle est le point de départ d'un mouvement qui nous emportera jusqu'à la fin du morceau :
Que ce soit elle, oh 1 oui riches, que ce soit elle Oui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle, Perlas, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains„ Pour nourrir l'indigent et pour sauver vos âmes, Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes Arrache tout à pleines mains !
l'enseignement de la diction 271
Donnez
etc. etc.
Dans tous ces mots, bijoux, diamants, perles, etc., il ne voit qu'un inventaire de bijoutier; il appelle cela une énumération, alors que le mot, le vrai, le seul mot, celui qui a une signification toute contraire en diction, est le mot : Accumulation ! Il confond sans cesse l'action qui sort des détails, avec le mouvement qui est créé par les périodes. Il repousse cette objection : a 11 ny a que le poète qui parle », et pourtant elle est l'évidence même, cette objection ; s'il l'avait écoutée, il n'aurait pas à nous dire, au milieu du morceau, « ici le poète intervient », car le poète n'a jamais cessé d'être présent ; c est lui seul qui parle, du premier vers au dernier.
Et voilà comment, pour avoir appliqué à un texte des méthodes qui ne lui conviennent pas, et à force de le presser, ce texte, et de l'encombrer d'intentions mesquines, un professeur subtil peut se noyer dans une analyse !
Voil\ comment, après nous avoir montré le danger de raisonner, après nous avoir conseillé la passion, il ramène tout à une série de raisonnements vulgaires et plats.
Voilà comment il transforme en une banale plaidoirie pour préparer une quête, pour faire un appel au porte^monnaie, l'admirable prière d'un poète, ce qu'on pourrait appeler sou « hymne à la charité ! »
272 l'art de dire les vers
Si. malgré tout l'ennui que j'en éprouve, je combats aussi nettement cette étude de Dupunt- VernoD, c'est qu'il f?it autorité en la matière, et que les erreurs de son analyse se répandent chaque jour davantage dans les cours de diction (1).
(i) Un livre vient de paraître sur l'Arl de dire, au moment même où celui-ci est sous presse. Après une très rapide lecture, j'ai cette impression que ce nouvel ouvrage développe ou résume, une fois de plus, des principes fort recommandables sur la diction de la prose ou même de la poésie classique: mais il me fortifie dans cette opinion que l'art des vers exige une étude spéciale, contrairement à cette affirmation que je copie textuellement : <( \'ous n'avez donc pas, généralement, à vous « préoccuper si vous dites de la prose ou des vers. Dans « les deux cas, vous devez observer les pauses néces- (' sitées par îa respiration et le sens 1 »...
Je ne relèverai que deux exemples choisis par l'auteur pour condamner ces idées.
« Dans les Pauvres Gens de V. Hugo, nous dit-il :
Il sent souvrir l'nml)re et ral)inie, el songe An vieil anneau de fer «lu quai plein de soleil
«■ Télision de l'e dans « songe se produit entièrement, à « cause de la voyelle a qui le suit, sans que la moindre « pause intermédiaire soit possible »
Ceci est, à mes yeux, une pure hérésie en matière de diction poétique: cest dans de tels vers que les idées de M. Jules Lemaîlre sur la rime trouveraient leur pleine application. Ces deux mots « et songe > ont autant de poids que les dix autres pieds du vers : ils doivent être prolongés et séparés du vers suivant pour que ce vers ait tout son intensité et pour quils gardent eux-mêmes toute leur puissance. Il n'y a aucun doute à cet égard.
On nous dit dans un autre chapitre :
« Il faut ponctuer « :
l'enseignement de la diction 273
Je m'adresse à ceux qui enseignent Fart de dire dans les écoles. Je les supplie de relire cette poésie avec la volonté d'y découvrir non pas quelques vaines inflexions de détail, mais les chaînons qui relient entre elles toutes ces strophes ; alors Ils sentiront clairement tout ce qui sépare une pièce de vers d'une scène dramatique, et le mouvement leur apparaîtra comme la base de toute diction lyrique !
Et si l'on m'objecte que des qualités trop opposées s'excluent fatalement, qu'on ne saurait les rencontrer chez un môme artiste, je répondrai en citant Mme Bartet; elle porte, au Théâtre Français, le poids du répertoire le plus moderne, ce qui ne l'empêche pas de dire avec la plus fine poésie des vers de Sully Prudliomme, ou de mélanger, dans la Muse de la Nuit d'Octobre, les nettetés du raisonnement le plus précis aux accents du plus pur lyrisme.
Quand E. Legouvé, il y a quelque vingt ans,
(entendez par là quil faut ajouter une ponctuation orale) « 1° Toujours à la place d'un ou plusieurs mots supprimés par ellipse :
La tâche humaine est longue et sa fin ] décevante.
(Sully Prudhomme, la Justice.)
Cela serait vrai s'il s'agissait d'une ligne de prose ; mais, dans ce vers, la toute-puissance du rythme supprime l'arrêt indiqué, sans que d'ailleurs le sens ait à en souffrir en aucune façon.
En résumé, il faut toujours se préoccuper si on dit de la prose ou des vers.
274 l'art de dire les vers
obtint que dans les écoles on se préoccupât de Fart de dire, il m'a semblé que les maîtres profiteraient de cette innovation plus encore que leurs élèves ; mes souvenirs de classe, en effet, me représentaient certains professeurs qui, dans la manière de lire un texte, avaient reculé les bornes du ridicule.
Où en sont aujourd'hui ces études dans les lycées, dans les écoles primaires, je ne saurais le dire avec certitude ; mais si je crois qu'on y a réalisé de grands progrès, je vois chaque jour, par des jeunes gens qui viennent me consulter, toutes les lacunes et toutes les faiblesses qui subsistent dans cet enseignement !
Pourquoi apporter dans les- textes des changements, pourquoi y faire des coupures, pourquoi leur donner des titres qu'ils n'ont pas, et les dénaturer par des commentaires puérils?
La tradition s'est-elle conservé 3, dans les couvents, de remplacer « amour > par « tambour », je lignore, mais j'ai souvent fait répéter la
Pâle étoile du soir...
de Musset à des élèves qui, sur la foi de leur recueil, terminaient la pièce par ce vers stupide :
Etoile, écoute-moi, ne descends pas des cieux !
Voilà comme on arrange les textes à l'usage de la jeunesse !
l'enseignement de la diction 275
Il était si simple de répéter le premier hémistiche :
Pâle étoile du soir...
si l'on craignait ce mot amour qui, dans la circonstance, ne me semble pourtant pas bien effrayant :
(Etoile de rarnour !...)
mais non, il fallait trouver une variante, une vraie ; on a choisi la seule qui fut radicalement impossible ; dans une poésie toute pleine d'un charme mélancolique, d^ns des vers qui s'adressent à quelque chose de lointain et de mystérieux, on a introduit les mots les plus bourgeois, les plus vulgaires, les plus directs, les plus précis :
Etoile, ÉCOUTE-MOI !!!
L'incompréhension ne saurait vraiment aller plus loin ! Et comment l'inventeur de cette variante doit-il dire cette poésie !! Quelle idée en peut-il donner à ses auditeurs?
Je fais répéter la Brouette d'Ed. Rostand.
— Alors, monsieur, me dit mon élève, il ne faut pas imiter la voix d'une vieille femme?
— D'abord, qu'entendez-vous par une voix de vieille femme ?
— Une voix cassée, chevrotante !
— Ah !... .Je connais beaucoup de vieilles
276 l'art de dire les vers
femmes dont la voix n'est nullement cassée ni chevrotante'.... Enfin, puisque c'est ainsi que vous posez la question, je vous réponds très nettement : non, mille fois non, adoucissez votre voix qui est un peu trop forte, mais pas de tremblotements, pas d'attitudes séniles, pas de grimaces !
En disant ces vers :
C'est pour le rapporter à mon petit enfant...
faites que j'entende :
« Je vais vous expliquer, monsieur... mais c'est <c tout de même drôle qu'on ne comprenne pas « une chose aussi simple. »
et si vous savez me suggérer cela, vous évoquez l'âme douce de la vieille femme et toute la naïveté de sa foi. Certes, c'est plus difficile que de nous montrer ses tics et sa décrépitude ; c'est aussi plus important et plus touchant !
— Mais, alors, monsieur, dans Neiges d'antan (1), est-ce qu'il ne faut pas non plus faire parler les vieux avec des voix spéciales ?
— Non, mon ami, encore bien moins !
Dans la Brouette, c'était simplement mauvais, ici c'est complètement stupide : car par l'action, par le pittoresque des détails, la Brouette se rattache encore à l'art du théâtre, tandis que Neiges c/'an/an n'est qu'un charmant morceau de poésie, un tableau très délicat et très tendre.
(i) André Tiieuriet.
l'enseignement de la diction 277
— Tiens, le livre sur la diction dans lequel j'ai appris cette poésie, à la pension, recommandait ces efïets-là !
Je demandai à mon élève de m'apporter ce livre, car ma curiosité était en éveil, et je supposais que j'allais y découvrir les choses les plus folles I
La vérité est que ce recueil de morceaux choisis, très répandu dans les écoles, était fait par un homme de grande expérience, comme diseur, et qu'il contenait des conseils fort justes en général ; mais, hélas, pour Neiges cCantan, mon élève n'avait rien exagéré !
Voici les indications que je pus lire dans la notice qui précède cette poésie :
« Faire parler le mari avec une voie cassée et ' grave, la femme avec une voix chevrotante, un <( peu haute...
Et à chaque fois que l'un des vieillards va parler, dans le courant du morceau, on insiste : « avec une voix cassée de vieux ! avec une voix « un peu tremblotante » ! etc.
Mais nous voilà dans l'opérette! — ou à Guignol ! ! !
Je condamne cette interprétation avec une certitude et une tranquillité aussi grandes que si j'avais consulté, à ce sujet, M. André Theuriet lui-même ! Le poète qui a fait ce petit chef-d'œuvre d'émotion discrète, de tendresse fine, ne peut souhaiter qu'on le rabaisse au niveau d'un vulgaire monologue !
Dans la notice que j'ai citée, on avait pourtant pris le soin d'écrire fort à propos :
« Dire cette poésie avec une grande simplicité ! »
Mais on ne résiste pas à cette « manie d'extérioriser » dont j'ai parlé au commencement de ce volume.
On la cultive chez les enfants ; on en fait .de jeunes singes au lieu de les amener simplement à dire les choses., comme quelqu'un qui les comprendrait, et les maladresses de cet enseignement semblent parfois donner raison aux gens qui redoutaient ces études sur la diction, et qui combattirent les idées que E. Legouvé défendait dans des ouvrages pourtant si sages, si mesurés.
Ces études, bien comprises, sont utiles pour les -élèves ; elles sont indispensables pour les maîtres.
L'un des premiers devoirs, pour ceux-ci, n'estil pas de défendre la langue contre les Vandales ? Comment ne comprendraient-ils pas que la diction peut seule maintenir l'intégrité des vocables qui sont sans cesse entamés par la trivialité des usages, par la paresse de nos organes et l'avilissante théorie du « moindre effort » !
Quand tout le monde sera résolu à épargner sa peine, on dira :
Aujordhui pour aujourdhui
on supprim era toutes ces sonorités un peu sourdes dont j'ai montré le charme et l'utilité, mais dont