‹ L'art de les versChapitre 26 sur 31 · L ENSEIGNEMENT DE LA DICTION · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT DE LA DICTION

la prononciation exige quelque effort; couramment on entendra dire :

in — pour un

i courent — pour ils courent

lés, mes, tés, ses — pour lès, mes, tés, ses.

Si c'est là tout ce que le moindre effort doit nous apporter, que ce soit le plus tard possible l

Notre rôle consiste le plus souvent, dans ces questions, à nous conformer à l'usage ; résistonslui le plus longtemps possible, s'il tend à priver la langue de sa plénitude et de son harmonie.

L'an dernier, comme je me proposais de faire faire quelques lectures à haute voix à des étudiants qui m'avaient demandé des leçons, l'un d'eux, chez lequel jefaisais ce cours, m'apporta les Lettres de mon moulin^ d'Alp. Daudet.

J'ouvre le livre à la Chèvre de M. Seguin et j'y constate avec stupéfaction que tous les e muets ont été barrés !

On m'explique la chose sans retard : ce livre sert en ce moment à un enfant, au petit frère de mon étudiant qui y apprend à lire, presque à épeler ; c'est le maître qui a supprimé tous les e muets, probablement sous prétexte qu'on ne lesprononce pas, ou que les enfants leur donnent une ridicule lourdeur.

Et je lis, par exemple, ceci que j'ai copié textuellement :

« Tout à coup l^i vent fraîchit. La montagn(|î « dt|ivint violetî(|i ; c'était h|î soir... « Déjà, dit la

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« p^tit^ chèvre ; et ellt|i s'arrêta fort étonnét|î .

« En bas, les champs étaient noyés d(|î brumt|'. « L^î clos d$ M. Séguin disparaissait dans 1$ « brouillard, et df.|i la maisonnette on n^ voyait « plus qu^ lt|i toit avec un peu d$ fumé^... » etc etc.

Sur ces vingt barres il y en a plus de la moitié qui sont absurdes.

D'autres contes du même livre, les Vieux, par exemple, avaient été mutilés ainsi.

En ces matières spéciales, je n'ai aucune compétence ; je veux dire que je ne sais rien des méthodes employées pour apprendre à lire à des enfants ; il n'y a là, sans doute, qu'un essai de simplification ; je le crois déplorable ; car il est bien indifférent que l'enfant lise la chèvrE : il saura le lendemain qu'on prononce la chèvr' ; mais pourquoi, dès son plus jeune âge, l'habituer à dire « noyés d' brume » ou « on n' voyait plus qu' le toit avec un peu d' fumée » ?

« Ou' le toit », ou (^ que 1' toit », car ici, quoiqu'ils aient été impitoyablement barrés l'un et l'autre, on n'est pas encore parvenu à supprimer les deux e muets à la fois.

Il ne faut certes pas trop exiger d'un professeur qui apprend à lire à des enfants.

On peut affirmer cependant que les plus élémentaires notions sur l'art de dire eussent suffi à lui ouvrir les yeux et les oreilles ; il est si aisé de voir combien ce texte de Daudet peut se transformer quand, après avoir supprimé tous les e

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muets, on les rétablit, en partie, dans une lecture à haute voix, et suivant leurs valeurs relatives ! Car je n'oublie nullement quel est le caractère particulier de ce texte.

Dans cette prose familière, le diseur, s'il a quelque souci du naturel, supprimera instinctivement tous les e muets qui font lourdeur; mais il sera, pour lui, beaucoup plus délicat de donner tout leur charme ou toute leur plénitude à ceux qu'il ne peut faire disparaître, sans trahir le style de l'écrivain.

Ilya malheureusement bien des probabilités pour que l'enseignement de la diction s'abaisse rapidement ; il est si souvent déprécié par la médiocrité de ceux qui l'exercent.

Certes, la valeur du professeur ne se mesure pas toujours à celle de l'artiste, et des comédiens excellents ont été quelquefois des maîtres fort médiocres ; pourtant il ne faut rien exagérer ; nous voyons, trop souvent aujourd'hui, le recrutement des professeurs se faire dans les rangs des déclassés et des ratés du théâtre, et si quelques-uns d'entre eux, malgré les déboires de leur carrière, ont une réelle valeur, on peut dire que la plupart sont des nullités lamentables.

Mais la principale cause de décadence, pour l'art de dire, viendra du Conservatoire lui-même, puisqu'on ne sait pas y résister au courant qui emporte les études vers les textes modernes, au détriment, des classiques.

On oublie toujours qu'il n'a pas pour mission

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d'enseigner « le Théâtre » à propremeat parler^ mais d'y préparer les élèves ; il doit les mettreen état d'aborder toutes les œuvres, les modernes comme les anciennes ; l'arme qu'il leur forge pour cela c'est la diction, et, nulle part, cette arme ne peut se forger plus solidement, plus complètement, que sur ces textes jamais mous, jamais vagues, jamais lâches, mais souples et forts, maispleins et précis qui forment le répertoire classique..

Il sera toujours facile de dire « j'te crois » ou; encore « eh ben » au lieu de « eh bien » ! c& naturel est à la portée de tout le monde et n'exige pas de longues études.

Le naturel d'Orgon ou celui de Don Juan est plus difficile à acquérir!

La diction a été le fond même et la substance^ du talent chez tous les grands artistes, depuis Talma et Mlle Mars jusqu'à Mounet-Sully et Bartet,. jusqu'à Coquelin et Réjane, jusqu'à Sarah Bernhardt ; les comédiens qui ne s'appuieront passur elle n'iront pas au bout de leur développement artistique.

Je n'insiste pas sur cette question, qui semble sortir du cadre de ces études ; pourtant j'en veux retenir que renseignement de la diction poétique, déjà tout à fait insuffisant, va se trouver de plus en plus négligé, et j'en conclus à l'utilité d'une classe spéciale, d'une classe de pure diction, en dehors de toute préoccupation théâtrale, si le Conservatoire a vraiment le souci de conserver quelque chose 1

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C'est dans une pareille classe que se formeraient de vrais professeurs pour l'avenir, car tel élève, excellent diseur, en pourrait emporter le brevet qui lui permettrait denseigner avec autorité, alors même que son physique insuffisant lui aurait fait refuser un prix dans le concours de comédie.

C'est dans une pareille classe qu'on essaierait de faire comprendre aux jeunes comédiens le maniement des cadences, le balancement des phrases rythmées, l'exacte répartition des accents, tout ce qui laisse au vers lyrique son charme et son envolée, son développement normal, tout ce qui constitue sa raison d'être.

Toutes ces choses, les poètes les ont trouvées dans leurs instincts, car, à l'heure même où s'éveil laitleur intelligence, ils commençaient à entendre confusément en eux les paroles enchantées dont les hommes bercent leurs illusions; leurs œuvres sont nées de ces heures charmantes, où les vers semblaient monter d'eux-mêmes jusqu'à leurslèvres :

Ouidquid tentabam dicere versus erat.

Mais ils sont bien rares, les jeunes comédiens, chez lesquels un peu de cette lumière intérieure a éclairé les beautés du lyrisme ; à côté d'une Moréno, d'un de Max, qui, dès le Conservatoire, étaient des interprètes tout prêts pour la poésie, combiea d'élèves demeureront complètement fermés à ces harmonies que nul n'essaiera de leur révéler !

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C'est dans cette classe de diction poétique, au contraire, que leur clavier pourrait s'élargir, et c'est aussi dans cette classe, j'y insiste, qu'on montrerait le mieux le danger des mélopées inutiles et des sonorités indécises, puisqu'on y donnerait à la musique du vers sa vraie valeur et sa vraie signification.

On n'y refuserait pas au jeune artiste^, illuminé parla flamme poétique, l'emploi de ressources qu'il sent légitimes, mais quil dépense mal : on réglerait plus strictement cet emploi, en marquant avec netteté ce qui sépare l'art dramatique de l'art lyrique !

En attirant l'attention des élèves sur le nombre, sur l'évolution de la prosodie, sur certaines lois de la métrique, un tel enseignement se garderait pourtant des démonstrations trop scientifiques, qui rendent indigestes les livres spéciaux sur ces matières. 11 s'efforcerait d'être très pratique; mais, d'autre part, il se rattacherait fatalement par quelque côté à la critique littéraire, puisqu'il se proposerait de comparer entre elles des formes différentes.

Il n'est pas indispensable, en effet, de noter les différences qu'il peut y avoir entre un vers de Corneille et un vers de Racine ou de Molière; elles sont dune importance assez mince pour le diseur ; mais comment se passer de montrer l'abîme qui sépare un vers de Lamartine d'un vers de Théophile Gautier.

Voici une jeune fille très intelligente, l'une de

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nos meilleures diseuses de vers ; elle interprète magistralement le vers voluptueux et sonore de Baudelaire; elle semble ne plus rien comprendre au vers plus précis, plus sec dVm de nos purs Parnassiens ; elle noie tous les contours de ce vers en y introduisant une musique qui n'y est pas !

Il lui a manqué d'avoir eu un maître capable de lui dire :

« Mademoiselle, votre voix est admirable, par « elle vous serez, si vous le voulez, une interprète « incomparable pour Lamartine; vous arriverez a à dire le Lac avec toute son ampleur et <t toute sa fluidité, si bien que nous croirons en- « tendre, comme dans l'accord d'un violoncelle « et d'une harpe, les harmonies mêmes du poète! « Mais gardez-vous de vous abandonner com- « plaisamment aux séductions de votre propre « voix; vous nous dites Théophile Gautier avec « des sonorités souples, prolongées, voilées qui « absorbent le mot, le trait, la rime, c'est-à-dire « tous les caractères essentiels de cette poésie ! »

Et combien ces études fortifieraient les élèves dans l'art de lire un auteur à première vue.

Or il faut qu'un comédien soit capable de déchiffrer, au moins convenablement, un poème, comme un musicien déchiffre une partition.

Quand il se trouvera, à l'improviste, devant le volume d'unauteur connu, il aura, pour l'aider à se tirer d'affaire, une certaine somme de probabilités, si on a pris le soin de lui montrer les

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deux ou trois traits caractéristiques qui, pour chaque poète, constituent la forme extérieure du talent. Les chances d'erreur ne seront pas très nombreuses, car ils sont rares ceux qui ont fait, comme Rossini, Guillaume Tell et le Barbier de Séville !

C'est ainsi que ce bel art de la diction poétiquedeviendrait, pour le talent des artistes dramatiques, une force et un soutien, et qu'il aiderait sans doute au retour définitif du drame en vers, que M. Rostand a préparé avec un si prodigieux éclat !

Ces jours derniers, on vendait, à l'hôtel Drouot, au milieu de livres, d'autographes, de souvenirs ayant appartenu à Mlle George, une boucle de cheveux de Talma, avec cette note de la main même de la grande tragédienne : « Talma ne fut point un acteur, il fut un poète. »

Pourquoi ce jugement a-t-il tellement surpris certains journalistes ?

Il n'a pour moi rien d'imprévu.

Un artiste tel que Talma devait nécessairement subordonner l'action au sentiment, c'est aux mouvements de son âme qu'il demandait les éclairs de son génie ; ce qu'il y avait en lui de plus rare, de plus délicat, de plus élevé que chez les autres, la tragédienne l'avait découvert, et c'est ce qu'elle définissait très justement par ce beau mot de « poète » !

G est par les poètes que se fera, peut-être, un jour, la vraie Renaissance du Théâtre; en nous-

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