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L-\RT DRAMATIQUE ET l'aRT LYRIQUE

J'écoute ces vers de M. Sully-Prudhomrae :

On voit dans les sombres écoles Des petits qui pleurent toujours.

Voilà qui est clair ; il est bien inutile de connaître la suite pour donner leur vraie valeur à ces deux vers-là : sachant qu'ils sont de Sully- Prudlîomme, on les lirait bien à première vue ; on n'ignore pas, en effet, que ce poète ne vient pas nous raconter des histoires ; il ne cherchera qu'à exprimer des sentiments, surtout dans une pièce qui porte ce titre : Première solitude.

Mais non, le récitant nous dit cela, en majeur, d'un petit ton détaché et indifférent, comme s'il commençait une fable de La Fontaine :

Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou.

Pas une minute il ne semble se douter que le sens de cette pièce peut se résumer dans ces deux mots : « pauvres petits », que ce sont ces deux mots : (( pauvres petits », qu'il doit nous faire entendre comme en sourdine (et en mineur !), dès le premier vers, qu'ils reviendront, sans cesse, comme une obsession, à chaque strophe, à chaque vers, même à ceux-ci où mon diseur va être complètement ridicule :

Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.

18 l'art de dire les vers

S'il y a un sourire dans ce vers, c'est encore un sourire de tristesse : « pauvres petits I Tls ne comprendront rien à la vie ; ils ne sauront pas être pratiques, »

Ils ne seront pas commerçants.

Peut-on penser qu'un tel poète, dans un pareil sujet, ait cherché un trait comique?

Comme les mauvais diseurs- devers, celui-ci est hj'pnotisé par les mots : «blouses», «pantalons», « chaussures» ; il fait un sort à toutes les petites expressions de détail qu'il rencontre et, au lieu de répandre également Tidée générale dans la monotonie des strophes, il Téparpille sans cesse par le geste et par l'inflexion.

Pour dire cette poésie il faudrait, sans doute, selon l'expression du poète, avoir en soi « une âme invisible et présente »,

J'ai dans mon cœur, j'ai sous mon front Une âme invisible et présente:

Ceux qui doutent la chercheront :

Je la répands pour qu'on la sente (i).

Il faudrait répandre son âme sur les dix-huit premiers vers de Première solitude sans la crainte d'être monotone, en s'efforçant seulement de ne ^di^déchirerr enveloppe Qi-^Qwi-èiTÇi, après un léger silence, pourrait-on simplement accentuer, par

(i) Sully-Prudhomme.

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un peu plus de profondeur, ces deux derniers vers de la cinquième strophe :

Ces enfants n'auraient pas dû naître, L'enfance est trop dure pour eux !

Dans l'étude de cet art, nous insisterons peutêtre sur le vers, la phrase, la strophe de valeur, mais nous y chercherons le mot de valeur beaucoup plus rarement que dans les études classiques ; en tous cas nous nous garderons de mettre cette valeur sur un mot qui n'en a aucune, et de commettre le plus ridicule des contre-sens pour avoir sacrifié à ce mot le mouvement poétique d'une période.

Écoutez la délicieuse pièce de M. André Theuriet, Brunette ; un amant délaissé nous dit sa peine.

Voici qu'avril est de retour, Mais lé soleil n'est plus le même Ni le printemps, depuis le jour Où j'ai perdu celle que j'aime.

Notre diseur met toute sa joie, une gaité débordante sur le premier vers, parce que ce joli mot « avril » l'y entraîne, et il ne sent pas que ce vers est tout plein de mélancolie comme le reste.

Voici maintenant la Muse de la Nuit d'octobre •qui parle :

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs ;

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La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs (i).

Regardez-la, cette Muse, voyez comme elle s'épanouit sur ce troisième vers :

La joie a pour symbole une plante brisée,

et quel délicieux sourire elle nous offre sur ces mots : « couverte de fleurs ! » Et elle donne des leçons, cette Muse, et voilà ce qu'elle va enseigner aux jeunes imprudents qui la consulteront I

Je sais combien tout cela est stupide et peut sembler indigne, à première vue, d'être relevé dans une étude sérieuse, m^is comment ne pas en parler puisque de pareilles insanités nous frappent tous les jours.

Je passe rapidement sur le grand artiste qui nous pleure le Crucifix de Lamartine, qui sanglote entre les strophes et fait un drame de ce que le poète a appelé tout particulièrement une méditation. Je n'insiste pas sur l'acteur, habile ! qui transforme Les Petites Vieilles de Baudelaire en un monologue de café-concert I Le malheureux î On lui confie une eau-forte de Rembrandt, il nous rend, très ingénument, la caricature d'une feuille à un sou ! Mais ce que je cherche à constater dans tous ces exemples, c'est un désir immodéré de toujours jouer la comédie^ un besoin indiscret d'être toujours en

(i) Alf. de Musset.

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