scène, et surtout l'incompréhension absolue de
ce que peut être l'action extérieure dans une récitation poétique.
J'ai dit que l'expérience, acquise dans la profession, et certains dons naturels chez les gens de théâtre, créaient au comédien des ressources qui manquaient aux autres diseurs ; je ne m'en dédis pas et je n'irai pas jusqu'à prétendre que ces ressources doivent rester sans emploi, mais je crois qu'elles profiteront surtout aux artistes qui sauront les tenir en réserve, qui n'en feront usage qu'à bon escient et dans la plus juste mesure, comme dans l'exemple suivant:
Un poète regrette les Fées et les douces Princesses aux cheveux d'or; si nous vivions, dit il, au temps bienheureux de Peau d'âne, de Cendrillon, ou de la Belle au bois dormant :
De perles, de rubis, et de roses coiffée,
Portant tes chev^eux blonds derrière toi flottants,
Comme un manteau soyeux, tu serais une fée,
Et ta robe aux longs plis serait couleur du temps (i) !
Ce dernier vers contient une licence, ou tout au moins une sorte d'ellipse ; ici c'est à l'interprète qu'il appartient de remplacer les mots absents et de mettre, pour ainsi dire, dans l'expression, le bleu qui manque dans la phrase; tant mieux, alors, si le diseur est jeune, si c'est
(i) Ed. Rostand, les Maaar dises.
22 l'art de dire les vers
un Delaunay; il saura répandre sur ce vers la lumière qu'il exige et ses qualités d'acteur lui permettront de l'exprimer tout ei^tier!
Empruntons maintenant au même auteur une autre pièce très souvent récitée dans les concerts et les salons : la Brouette.
En quelques mots voici le sujet :
Jésus « s'en vient un peu voyager sur la terre » avec saint Pierre ; il rencontre dans un bois une pauvre vieille qui voudrait « ramasser du soleil « pour son petit enfant malade ; Pierre se moque de cette folie, mais Jésus, après avoir interrogé la vieille, dit à l'apôtre :
On ne sait pas ce que l'amour des simples peut !
et Pierre reste confondu de voir s'éloigner la pauvre femme :
Emportant le soleil dans son humble brouette.
Il y a dans ce morceau de quoi apprendre tout l'art de la diction ; comédiens, poètes et professeurs y rencontreraient tour à tour l'emploi de leurs qualités les meilleures, puisque vie, mouvement, couleur, harmonie, précision ou pittoresque du détail, tout s'y trouve ; cela va du réalisme le plus minutieux au lyrisme le plus sonore, et je l'ai choisi précisément parce qu'il renferme les dons de théâtre qu'on admire dans l'auteur de Cyrano et parce qu'il faut faire ici.
l'a^it dramatique et l'art lyrique 23
très soigneusement, la part de chaque élément.
M. Rostand est un merveilleux diseur ; il frémirait en entendant ce que les comédiens peuvent faire d'une poésie qui semble écrite pour eux.
Jésus, Pierre et la vieille parlent tour à tour ; il faut les évoquer par des différences de ton, cela n'est pas douteux ; mais nous pensons que ces évocations vont se faire discrètement, avec distinction, avec un peu de goût; nous avons compté sans la tentation de jouer, comme on dit dans l'argot du théâtre, un rôle à tiroirs !
L'acteur va prêter à saint Pierre une rudesse exagérée^ il lui donnera des allures de portefaix ; et ce sera bien autre chose quand il fera parler la vieille : il courbera l'échiné, prendra une voix éraillée, cassée, tremblante, et l'âge même de linterprète ne le mettra pas à l'abri de ces grimaces ridicules ; j'ai pu les noter, un jour, chez une comédienne aussi marquée que pouvait l'être la femme << à la brouette » elle-même. C'est ainsi que d'anciens jeunes premiers, de bons vieux comédiens de soixante-dix ans, s'ajoutent des rides pour représenter un homme de cinquante ans !
Dans ces mesquines préoccupations, tout ce qui est capital disparaît. Ce vers :
Et la vieille reprit avec foi saibesogne!
qui, pourtant, dans le texte, est isolé du reste
par des blancs, n'est pas détaché largement comme le sens l'impose ! Aucune différence de forme ne s'affirme entre les vers qui agissent, ou qai décrivent, et les derniers vers du morceau ; et pourtant ceux-là peuvent être hachés, empiéter les uns sur les autres, avoir des césures vagues et des coupes variées; mais, à la fin, le lyrisme arrive et tout redevient large, abondant, et soutenu :
Soudain, il s'arrêta Presque aussi confondu que quand le coq chanta.
Car la vieille marchait maintenant sous les branches, Et les rayons restaient entre les quatre planches Et les rayons, dans l'ombre, élincelaient encor, Et paraissant pousser devant elle un tas d'or, Sans s'étonner, la vieille, impassible et muette. Emportait le soleil dans son humble brouette.
Ces six derniers vers sont enveloppés dans un mouvement uniforme, ils seront dits presque sans nuances, mais d'une voix que la croyance au miracle rendra vibrante et enflammée.
Dans la poésie très connue de M. François Coppée : VEvangile, on voit également Jésus et Pierre avec un vieux mendiant : ici, plus encore que dans la Brouette, peut-être, il faut se contenter d'évoquer les personnages, il ne faut pas les mettre en scène! Et si Ton me demande lequel il faut nlacer au premier plan, je crois pouvoir répondre, que, dans l'une et l'autre pièce, c'est Jésus, puisque l'idée divine les domine toutes les deux.
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Dans lEvangile il suffira donc d'atténuer un peu la voix pour dire le couplet où se trouve ce vers :
Mais, tu le vois, je suis faible et brisé par l'âge;
comme il suffit de donner à Pierre un ton plus lourd et plus prosaïque, en réservant pour Jésus rharmonie, la grandeur et l'onction.
C'est une question de plans ou de valeurs, au sens que les peintres attachent à ce mot, lorsqu'ils l'emploient au pluriel : les valeurs, et c'est affaire de goût, de tact et de mesure !
On voit, par quelques-uns de ces exemples, que le lyrique et le dramatique peuvent se confondre dans une pièce de vers, comme ils se confondent dans Buy-Blas, dans Hernani et dans tout le théâtre en vers de V. Hugo, dans la Nuit d'Octobre d'Alf. de Musset, dans Cyrano, la Samaritaine et r Aiglon ; c'est au diseur qu'il appartient de les distinguer l'un de l'autre et de donner à chaque élément sa part d'intérêt ; mais dans les morceaux détachés, ou les poèmes, c'est le lyrisme et le lyrisme seul, que nous rencontrerons le plus souvent, et c'est lui que je veux maintenant chercher à définir et à mettre en valeur !