‹ L'art de les versChapitre 7 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans ses leçons sur « l'Évolution de la poésie lyrique », M. Ferdinand Brunetière nous dit que « la poésie lyrique est l'expression des sentiments « personnels du poète traduite en des rhythmes « analogues à la nature de son émotion ; vifs et rau pides comme la joie, languissants comme la tris- « tesse, ardents comme la passion, et tour à tour « enveloppants, câlins, voluptueux, ou, au con- « traire, désordonnés, heurtés, et discordants « comme elle ».

Quels mots affirmeraient davantage la nécessité de dire à haute voix les vers des poètes ? Gomment la simple lecture, la lecture silencieuse nous rendrait-elle les rythmes différents, l'enveloppe, la volupté, les caresses ^des phrases, ou, au contraire, leur désordre et leur discordance ? Comment, à elle seule, sans le secours de la voix, pourrait-elle reconstituer toute l'émotion du poète ?

Mais, précisément, ce que nous cherchons dans les œuvres du lyrisme, c'est leur réalisation sonore, et pour cette fin, la belle définition critique de M-. Brunetière ne nous suffit pas.

Il nous explique à merveille quelles causes ont fait naître les œuvres, comment s'est formé l'esprit qui les a conçues, et sur certains points spéciaux il fixe nos idées, mais notre étude est d'ordre plus pratique et nous trouvons dans ce même ouvrage, sur l'évolution du lyrisme, des citations qui se rapporteront bien mieux à notre sujet et au but que nous nous proposons !

Sainte-Beuve a écrit :

« Un poète lyrique..., c'est une âme à nu qui « passe et chante au milieu du monde, et, selon « les temps, et les souffles divers, et les divers « tons où elle est montée, cette âme peut rendre « bien des espèces de sons. »

De son côté Lamartine a dit, dans une préface à ses Recueillements :

« ... Je n'ai fait des vers que comme vous chan- « tez en marchant, quand vous êtes seul et débor- <('dant de force, dans les routes solitaires de vos « bois. Cela marque le pas et donne de la cadence <( aux mouvements du cœur et de la vie... »

Oui, c'est bien ainsi que nous concevons le lyrisme : c'est une âme qui chante, et ce chant donne de la cadence aux mouvements du cœur et de la vie. /

Ces définitions nous séduisent tout à fait, mais quelle en sera l'application dans l'art de dire ?

28 l'art de dire les vers

Prenons, dans le plus grand de nos lyriques, une pièce qui me semble un modèle du lyrisme:

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine. Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli, Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans lombre enseveli ;

Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours;

Je puis maintenant dire aux rapides années

Passez! Passez toujours ! Je n'ai plus à vieillir!

Allez-vous en avec vos fleurs toutes fanées ;

J'ai dans lame une fleur que nul ne peut cueillir !

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre . Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.

Mon àme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli (i) !

Le morceau se divise nettement en deux parties, les subdivisions que j'ai indiquées étant beaucoup moins précises et leur importance étant d'ailleurs très relative.

Dans ces vers, tout, pour le diseur, est subor-

(i) Victor Hugo : Les Chants du Crépuscule.

donné au mouvement : c'est le sentiment qui marche, qui marche sans cesse, c'est lui qui nous pousse, presque sans arrêt, surtout sans inflexions parasites, jusqu'aux deux derniers vers où tous les autres vont aboutir ; il faut aller à ce but, je ne dis pas le plus vite possible, mais le plus directement !

Chacun des douze premiers vers signifie : « Puisque tu m'as aimé », mais presque rien de plus ; les mots disparaissent ; à peine peut-on en faire sortir un ou deux comme « pleurer » et « sourire », mais voyez comme ceux-là jaillissent du texte, si vous avez laissé les autres tranquilles, tous les autres, et « briller » et « tomber » et « arraché ^^ ! Les quelques différences de valeurs que vous y mettrez pourront venir des sonorités ou de l'articulation, mais, à tout prix, gardezvous des inflexions ! L'inflexion de détail, celle que nous poursuivons sans cesse, souvent avec raison, dans la tragédie et dans la comédie, celle sur laquelle s'appuie l'art de la diction dans nos auteurs classiques, l'inflexion de détail, c'est, à proprement parler, la mort du lyrisme !

Songez qu'une conjonction comme « puisque » sert à établir un raisonnement, et que rien n'est moins poétique en soi ! Si vous n'emportez pas cette conjonction, répétée à satiété, dans un mouvement d'enthousiasme, si, par exemple, vous fermez le sens à la fin de chaque vers,

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine. >>

30 l'art de dire les vers

au lieu de l'ouvrir, au lieu de l'épancher comme sïl poursuivait le vers qui va venir :

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encorpleine<;-.

fatalement vous donnerez ce qu'on pourrait appeler une inflexion de notaire, vous arriverez à la froideur et à la platitude !

Le propre de l'enthousiasme, c'est de s'exprimer d'un seul jet, sans à-coups, sans secousses, sans déchirures ; je dis : « Ah ! la jolie femme ! » ou encore : « Quel admirable pays ! » Si je module sur le « Ah ^> ou sur « jolie » ou sur « admirable )^ c'est que mon émotion est déjà, si je puis m'exprimer ainsi, digérée : elle a passé de l'ordre de la sensation dans l'ordre du raisonnement.

Supposons que les choses de la diction puissent se traduire par un graphique : tous les vers de cette pièce y seraient figurés par des lignes droites, un peu montantes, mais parallèles, avec, si vous voulez, à peine un renflement sur les mots (( pleurer » et « sourire » et un peu plus d'épaisseur dans les lignes de la seconde période, où l'enthousiasme aura toute son intensité !

En nous menant, le plus sûrement, au lyrisme, ces lignes droites nous conduiraient en même temps à la simplicité, et je ne vois rien, dans la diction des vers, qu'on puisse mettre au-dessus de la largeur unie à la simplicité !

Est-il donc nécessaire de condamner ici l'appel grossier à l'applaudissement, que j'ai vu faire au moyen d'une violente secousse sur le mot « amour » du dernier vers ? je ne veux pas insister sur des habitudes théâtrales aussi déplorables ; il suffit de les signaler en passant !

Dans l'exemple que j'ai choisi, comme dans beaucoup de poésies lyriques, d'ailleurs, nous sentons clairement que le mouvement a une marche ascendante ; mon graphique le figurerait par'des lignes montantes, comme je l'ai indiqué rapidement ; mais c'est ici l'occasion de fixer des remarques qui me paraissent très ignorées, d'autant plus qu'elles seront d'une très grande utilité, non seulement pour les diseurs de vers, mais pour tous les diseurs, sans exception, quelle que soit la nature de leurs travaux !

Il y a quelques années, j'eus l'occasion d'entendre, en province, un dominicain doué des plus belles qualités de l'orateur sacré ; malheureusement, sa voix, qui était d'un métal et d'une ampleur magnifiques, et qui me parut très saine, se voila rapidement ; la longueur du sermon, l'étendue du vaisseau, la conviction, et surtout la passion du prédicateur expliquaient un certain état de fatigue, mais je sentais que l'aphonie allait venir complète, et, tout en songeant que cet orateur était marqué, comme tant d'autres, pour le Mont-Dore ou Cauterets, il me sembla que je démêlais Tune des causes de cette fatigue exagérée. J'ai dit que sa parole était couvain-

cante et passionnée ; il devait donc fatalement rencontrer, comme dans le lyrisme, une certaine quantité de périodes ascendantes. Par malheur, il ne savait pas les manœuvrer, il allait tout de suite au bout de ses moyens, et il s'égosillait en pure perte : il ignorait que la voix de poitrine est celle qui résiste le mieux, et aussi qu'elle est la seule à pouvoir exprimer toute la passion !

En quinze jours on l'aurait guéri de ce défaut qui lui enlevait ses forces et son action.

Depuis, je Tai souvent rencontré, ce défaut ; il m'a appris qu'il fallait contenir le lyrisme dans certaines limites de la voix, et j'ai pu voir aussi combien il était nuisible, même en dehors de l'éloquence, dans le langage, plus calme et plus mesuré, de la prose théâtrale!

Essayons de faire comprendre par l'écriture ce que l'enseignement oral démontre si facilement.

Je prends mon exemple dans la grande tirade du Don Juan de Molière (acte I", se. Il); au lieu de tout dire sur une seule ligne ascendante, de monter sans cesse vers un seul point d'interrogation, d'employer une octave de votre registre.

ci o

»rf

1 oi

<jj

1 ce

'ci

' cd

jtoS

' Ph

aj

1 ft

o -tS

Çu o

rt :3

rt

co

ce ,£3

-ed

îD

îî O 1

fl

co

Td

cî o

Page 1