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34 l'art de dire les vers
Et s'il vous suffit d'employer les ressources de votre voix du do au fa, je suppose, montez trois fois de suite à ce fa, mais n'usez pas maladroitement les notes aiguës de votre clavier : faites des réserves, ne dépensez pas votre bien inutilement !
Pour cette observation, j'ai abandonné la pièce de Victor Hugo, où le mot « puisque», répété, nous ramène naturellement à la même note grave ; mais faites l'expérience suivante sur des diseurs novices, donnez -leur ce texte, après lui avoir fait subir cette légère modification :
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine, Et que j'ai dans tes mains posé mon front pâli, El que j'ai respiré parfois la douce haleine....
Vous les verrez, souvent, continuer l'ascension à chaque vers au lieu de redescendre au point de départ !
Je voudrais compléter ici cette démonstration en l'établissant dans le sens inverse, c'est-à-dire dans une période où le mouvement est descendant ; je détache cette strophe d'Oceano nox[i) :
On s'entretient de vous parfois dans les veillées. | Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, | jNIêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts | Aux rires, | aux refrains, | aux récits d'aventures, | Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, | Tandis que vous dormez dans les goémons verts!...
On sent tout de suite dans cette période qu'il (i) Victor Hugo.
faudra descendre jusqu'aux profondeurs de la voix ; on y descend, on y descend sans cesse, et chacune des petites lignes verticales, par lesquelles j'ai séparé les membres de phrase, indique une marche de l'escalier qui doit nous conduire jusqu'au bas de notre clavier.
Cette descente peut se figurer ainsi :
On s'entretient de vous parfois dans les veillées
j Maint joyeux cercle. . . ^
I Mêle encor. . . X
I Aux rires. . . X
Aux refrains. . . ù
LA Aux récits d'aventures. . . X
Aux baisers. .. . X
Tandis que vous dormez dans
Et vous ne trouvez pas plus de place sur votre clavier pour y faire résonner ces mots « goémons verts », que je n'en trouve ici pour les écrire ; à force de descendre, sans bien savoir où vous allez, vous êtes tombé dans une cave où votre voix s'éteint, où tout se perd dans des notes gutturales et étranglées !
Qu'il était simple pourtant de rester toujours sur la même plate-forme pour dire les cinq premiers vers et de se ménager, pour dire le dernier, tout ce grand intervalle que j'ai indiqué
par ces signes ^ ; dans cet intervalle, vous le
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direz où vous voudrez, et comme vous voudrez, ce dernier, vers, et, si vous avez seulement un assez bon organe, on s'émerveillera d'entendre une voix aussi belle et aussi étendue ; vous aurez employé pourtant quelques notes de moins, les mauvaises !
Ce sont là des lois que suivent, naturellement, et par la seule force de leur instinct, les maîtres de la parole, qu'il s'agisse de la chaire, du barreau ou du théâtre. Il n'était pourtant pas inutile d'en parler, puisque tant d'orateurs et d'acteurs ne sauraient s'échauffer sans crier et sans aller tout droit à l'enrouement, et puisque les diseurs de vers compromettent par là ce qui doit rester de musical dans la poésie lyrique, même quand elle atteint son expression la plus ardente.
Dans quels rapports les mots et les sons doivent-ils se présenter pour jouer les uns sur les autres, c'est tout l'art de dire ; et comme c'est aussi tout Fart de chanter, nous percevons entre la poésie et la musique des affinités qu'il est plus facile de constater que de définir.