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CHAPITRE IV

Les artistes et les critiques de ce temps nous ont accoutumés à confondre tous les arts entre eux ; les œuvres sortent de plus en plus de leur cadre propre pour emprunter les ressources des arts voisins ; on nous dit d'une belle musique que c'est de la peinture, ou inversement, et les poètes ont poussé parfois leurs efforts vers la plastique jusqu'à faire des poèmes en marbre !

Ces recherches nouvelles, auxquelles nous a conduits une perception plus nette des analogies, constituent-elles un signe et une cause de décadence, ou sont-elles, au contraire, une promesse d'affranchissement et de progrès ? Ce n'est pas à moi d'en décider ; mais l'association de la poésie et de la musique n'est ni une conquête, ni une nouveauté ; et si l'on peut reprocher aux poètes modernes de les avoir mêlées l'une à l'autre au

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point de tout embrouiller et de tout obscurcir, on sait bien cependant qu'elles vivront éternellement lune par l'autre et quil ne faut pas songer à les séparer.

Dans Le Neveu de Rameau, Diderot nous dit que u l'accent est la pépinière de la mélodie » ; retournons la proposition et nous ajouterons que la musique est la source de la poésie !

Il s'ensuit que les interprètes ne pourront se compléter dans chacun de ces deux arts qu'en s'empruntant leurs ressources d'expression ; à l'un on demandera plus de musique, à l'autre plus d'accent.

Puisque, selon la parole si vraie et si ingénieuse de Diderot, c'est l'accent qui a inspiré le musicien, c'est lui qui devra guider l'interprète.

Nous avons mis en garde les diseurs contre l'abus des intonations, mais peut-être, au contraire, serait-il intéressant de montrer aux chanteurs, qui ne s'en doutent pas toujours, comment, dans quelques chefs-d'œuvre, la phrase musicale emprunte au langage parlé le dessin de ce que nous appelons l'inflexion ; cela se sentait si fortement lorsque l'incomparable artiste, qui s'appelle J. Faure, chantait la phrase d'entrée de Guillaume Tell : car il la chantait comme il faudrait la dire^ comme s'il parlait :

Il chante en son ivresse Ses plaisirs, sa maîtresse ; De l'ennui qui m'oppresse Il n'est pas tourmenté.

Quel fardeau que la vie !

Pour nous plus de patrie !

Il chante, et THelvétie Pleure sa liberté.

Avec Faure toutes les intonations qu'on demanderait à un comédien étaient nettement et profondément dessinées :

// chante ! — // ose chanter disait-il par l'accent; et tout de suite, de quel mépris souverain n'écrasait-il pas les mots, ses plaisirs, sa maîtresse^ et de quelle lassitude, de quelle amertume n'enveloppait-il pas ceux-ci : Quel fardeau que la vie, Pour nous plus de patrie, jusqu'à l'explosion finale, il chante, où la pensée indignée semblait crier à nos oreilles : il ose chanter, le misérable ! Tout concourait à l'expression complète, définitive ; tout, c'est-à-dire, non pas seulement les notes, mais les mots, les syllabes, les accents ! En vérité, c'était là une leçon inoubliable !

J'ai indiqué, en rappelant l'interprétation du maître, les nuances principales du morceau ; suivez en artiste tous les contours de cette musique, vous y trouverez, sous les notes, les variétés d'inflexion que nous entendons sous les mots.

Tout le rôle de Guillaume, tout celui d'Arnold, ou encore les plaintes sublimes d'Orphée nous fourniraient d'autres exemples et ruous permettraient de faire cette même démonstration de Gluck à Rossini, et de Rossini jusqu'à Wagner lui-même, qui a si bien réalisé l'union intime de ces deux éléments : la note et le mot !

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Ces remarques semblent m'entraîner hors du cadre de ces études ; elles m'y ramènent directement par les conclusions que je puis en tirer !

Tandis que, dans l'opéra ou le drame lyrique, la musique demande à la parole de fixer par la netteté de l'expression, par une accentuation plus définie le sens même de ses plus grandes beautés, en revanche elle lui prête, dans la poésie lyrique, son enveloppe, son harmonie et tout le mystère des vibrations rythmiques, et nous ajoutons plus simplement pour les interprèles : il faut parler le chant, il faut chanter le vers !

Si de lamentables acteurs n'avaient pas déshonoré la scène française par des mélopées dénuées d'art et de sens, l'expression chanter le vers lyrique nous semblerait toute naturelle, elle découle des mots eux-mêmes ; mais une telle défaveur s'est attachée à cette expression qu'elle semble aujourd'hui d'un emploi bien périlleux ; c'est ainsi que nous avons vu le mot déclamation qui, à l'origine, impliquait l'étude raisonnée de la parole en public, perdre son premier sens et devenir synonyme de Taffectation la plus pompeuse et la plus contraire au bon sens.

Chanter le vers, comme on l'entend — en mauvaise part— c'est simplement chanter faux, etl'erreur de ceux qui disent en chantant faux, c'est qu'ils mettent sous linflexion, et à sa place, la musique qu'il faudrait répandre dans la phrase entière ; c'est l'inflexion qui ne doit jamais chanter, puisqu'elle est le dessin très net, très précis de l'idée.

Mais nous voici dans les subtilités où, depuis les comédiens de THôtel de Bourgogne, bien des discussions se sont égarées, et cela nous ramène encore une fois au théâtre, dont nous ne pouvons nous désintéresser complètement puisque, si peu lyriques qu'aient été nos grands classiques, des traces de lyrisme s'y découvriraient encore, et puisque, d autre part, le théâtre des romantiques en est tout rempli.

Dans un livre très étudié sur les questions de métrique, M. Robert de Souza s'exprime ainsi :

« Depuis que s'est perdue l'habitude de chanter « le vers, selon la méthode des acteurs tragiques (( du dix-septième siècle, Fart de la diction fait « toujours prédominer le sens sur le rythme, et « de plus en plus, suivant en cela le goût du « public, qui ne peut supporter la monotonie « de la cadence classique. Et cependant, lors- « qu'on dit des poèmes où tout est ménagé pour « faciliter à la déclamation les effets d'asymétrie (( qu'elle recherche, le public se plaint de ne pas « sentir le vers, dans ces observations naïves si (( souvent répétées : « Est-ce que ce sont des « vers? On ne dirait pas des vers?... »

« Néanmoins, lorsque ce même public entend « déclamer leurs vers aux auteurs, qui, pour la « plupart, les rythment, — et théoriquement « avec raison, — il en supporte mal l'audition ; « cela le choque, le fatigue, ou l'amuse, comme « un rabâchage, comme un fastidieux berce- «. ment. »

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Hélas ! je ne crois pas que le public se plaigne jamais de ne pas sentir les vers ; il sen féliciterait plutôt : il partage tout à fait en cela l'opinion de Dhannetaire, qui, dans ses Observations sur l'art du comédie?}, dit que « Tacteur doit mettre autant de soin à faire disparaître la mesure et la rime, que lauteur en a mis à les trouver », parce qu' (( il nest ni dans la vérité, ni dans la nature de s'énoncer en paroles cadencées ».

On lui répondrait trop aisément qu'il n'est pas davantage dans la vérité d'écrire des phrases en lignes de longueurs inégales, et que la répétition de syllabes pareilles, à la fin de ces lignes, a toute l'apparence d'un jeu d'enfant, pour les intelligences fermées aux beautés de la poésie. Mais, enfin, il exprime bien ainsi l'opinion moyenne du public, qui supporte mal la diction trop rythmée des poètes ; en constatant ce fait, M. Robert de Souza nous signale la divergence de vues qui existe à ce propos entre les comédiens et les poètes.

Ici la vérité est à égale distance de toutes les exagérations : en général, les poètes rythment trop; les comédiens, pas assez! Il s'agit là de l'art le plus délicat, le plus varié, le moins précis qu'il y ait ; il faut y trouver le juste équilibre entre les deux éléments principaux, c'est affaire de goût, de tact, de mesure et d'intelligence critique.

Les traités de M. Becq de Fouquières sur la versification française, et même sur la « Diction poétique », si remarquables qu'ils soient, me

semblent plus faits pour les poètes que pour les diseurs. Ils sont un peu trop théoriques, un peu trop scientifiques pour nous. Dans la pratique, l'art de dire le vers demande plus d'élasticité, plus de souplesse, plus d'abandon ; mais nous pouvons dire avec lui que « composer un vers c'est construire une phrase musicale » :

<( Ce que le veux faire bien comprendre, dit-il, « c'est que les procédés du musicien et du poète u sont les mêmes, bien que le second ne les (( emploie que par intuition, et que pour tous « deux la délicatesse de l'oreille est une condition « absolue. »

Ce qui n'empêchera nullement de condamner l'école du dix-septième siècle (je parle des interprètes), si elle engloutissait la pensée sous les redondances.de la déclamation !

Et, puisqu'on ne peut se mettre d'accord sur l'expression « chanter le vers », nous n'en parlerons plus, mais nous dirons, faute d'autre mot, que les beaux vers contiennent une certaine quantité de musique, fort variable d'ailleurs, et que le devoir d»'un diseur est de la dégager, ou, tout au moins, de la respecter.

Entre la poésie et la musique les liens et les analogies sont tels que les mêmes mots : harmonie, mélodie, rythme, cadence, servent à désigner dans ces deux arts des éléments qui leur sont communs. Et combien de locutions musicales pourraient servir encore aux démonstrations d'un maître! La variété dans les mouve-

raents est une des qualités les plus rares chez les élèves : le vocabulaire italien tout entier pourrait être employé à l'acquérir. Les mouvements métronomiques ne peuvent être mieux déterminés que par ces mots consacrés : largho, adagio, andante, allegro ; ils marqueraient, dans tous les cas, dune façon plus pittoresque peut-être, la nécessité absolue de ne pas battre toujours la même mesure monotone, de savoir presser ou ralentir le mouvement sur un mot, sur un hémistiche, sur un vers, sur une strophe.

Variétés de mouvements, altérations de mouvements, indications de sentiments, tout cela s'exprime en poésie et en musique de la même façon, tout cela est aussi essentiel dans un art que dans l'autre.

J'entends bien l'objection qu'on peut me faire :

Si c'est encore de musique qu'il s'agit, quand on parle de l'harmonie d'une phrase, de la mélodie d'un vers, le poète devra nécessairement posséder de réelles aptitudes musicales, ou tout au moins des goûts qui l'entraînent de ce côté. Or, nous savons, par des exemples fameux, qu'il n'en est pas toujours ainsi et que les plus harmonieux parmi les poètes n'ont pas toujours eu de grandes tendresses pour leurs confrères de la musique!

Je dirai tout d'abord que si le poète a les goûts et les facultés en question, c'est tant mieux, et que sa souplesse de sensation et d'expression s'en accroîtra d'autant.

Si, au contraire, ces facultés sont chez lui très vincomplètes, on pourra demander où commence ^- très exactement le sens musical : n'est-il pas permis à ce poète de n'avoir, par exemple, aucune |. notion des intervalles chromatiques, s'il perçoit l absolument les différences entre les sonorités ' syllabiques, s'il est sensible au charme d'un ; son.

Il faudrait au- moins que le langage poétique : eût à sa disposition un vocabulaire spécial pour pouvoir opposer les unes aux autres, aussi radicalement qu'on le fait, des sensations qui toutes s'adressent à la délicatesse de notre oreille. Quand les poètes dédaignent cette musique des musiciens, c'est qu'il leur semble que la leur est suffisante, mais alors encore ils l'appellent de la musique, ou il s'en faut de bien peu.

Lisez le commentaire que Lamartine a écrit sur le Lac dans les Premières méditations poétiques : « On a essayé mille fois d'ajouter la méu lodie plaintive de la musique au gémissement <( de ces strophes. On a réussi une seule fois. « Niedermeyer a fait de cette ode une touchante « traduction en notes. J'ai entendu chanter « cette romance, et j'ai vu les larmes qu'elle fai- « sait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé « que la musique et la poésie se nuisaient en s'as- « sociant. Elles sont l'une et l'autre des arts « complets : la musique porte en elle son senti- (( ment, de beaux vers portent en eux leur mé- « lodie. »

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Ce dernier mot contient l'aveu qu'en poésie une phrase écrite n'a qu'une partie de sa valeur : elle n'est qu'un squelette, et la pensée, pour être exprimée complètement, devra résonner à notre oreille dans son rapport aveclenombre,lerythme, et aussi la qualité des sons ; les doses de ces éléments varieront entre elles suivant les époques ouïes artistes ; mais enfin, quoi quïl en soit, la présence d'un élément musical dans les vers ne peut être niée par personne, pas plus que son importance (1).

(i) Voyez dans le Traité général de versification fra çalse, par L. Becq de Fouquières, le chapitre intitulé : Notation musicale du rythme.

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