SUITE DE LA TROISIÈME LEÇON
Ue la conslrucUon des T^angues ou des principes de la grammaire générale , et de leur application à la langue française.
Après avoir considéré la langue française dans son génie particulier et distinclif, je passe à la construction des langues, c'est-à-dire, à la Qxajnmoij'e.^éjiAmle. Relativement au sujet que je traite, cette partie est d'une extrême importance , et les connaissances qu'elle donne servent singulièrement à le développer. C'est à l'ignorance des principes de la grammaire générale que l'on doit imputer le grand nombre de fautes graves et de contre-sens que l'on fail non-seulement dans la composition des ouvrages, mais encore dans leur lecture.
Je n'ai point le projet d'établir ici un système relativement à la grammaire en général. La discussion minutieuse des finesses ou des raffinemens du langage m'entraînerait trop loin des autres objets qui doivent nous occuper dans ce cours; je me propose seulement de passer en revue les principes fondamentaux de la Grammaire générale y défaire quelques observations sur les différentes parties du discours, et de les appliquer , autant qu'il me sera possible , à la langue française.
En fixant d'abord notre attention sur la division
adoptée des parties du discours, nous trouvons que
ces|rarties diverses sont les mêmes dans toutes les langues. 11 y a partout des mots qui indiquent les noms des o])jets ou les sujets du discours 3 partout d'autres mots expriment les qualités de ces objets , et d'autres font connaître leurs liaisons ou relations. Il en résulte que toutes les langues sont nécessairement composées de substantifs, de pronoms, d'adjectifs, de verbes, d'adverbes, de prépositions et de conjonctions. Entrons dans tous les détails nécessaires sur chacune de ces espèces de mots.
Des Substantifs.
Les noms substantifs que nous avons à considérer d'abord , forment la base de toutes les grammaires , et sont, vraisemblablement, les plus anciennes parties du discours, 11 est probable , en effet , que dès l'instant où les hommes ne furent plus bornés à l'usage des interjections ou des exclamations passionnées, et qu'ils commencèrent à se communiquer leurs pensées au moyen du discours , la nécessité les força d'assigner des noms aux objets dont ils étaient environnés.
La première destination des noms substantifs fut donc d'exprimer les choses qui ont une existence , une substance réelle, comme arbre y homme , terre: mais cette destination s'étendit bien davantage encore à mesure que l'esprit humain devenait capable de plus de combinaisons, et avait besoin d'un plus grand nombre de mots pour désigner les objets, soit physiques, soit intellectuels.
On distingue maintenant trois sortes de noms substantifs : premièrement , ceux dont nous avons parlé, et qui servent à exprimer les choses que l'on touche , que l'on voit, que l'on entend , et en un mot qui tombent sous les sens, comme table , maison , terre , arbre : secondement, ceux dont l'esprit peut se former une idée sans le secours d'un autre mot ; tels sont esprit, vertu y courage j tempérance : troisièmement , ceux qui procèdent de mots destinés à exprimer des qualités, et qui, considérés séparément, deviennent l'objet de nos pensées , comme grandeur , petitesse , beauté , laideur , qui sont des qualités séparées des objets auxquels on avait d'abord assigné les noms de grand j depetit , de beauté. On appelle ces trois sortes de substantifs , substantifs communs , parce qu'ils peu vent s'appliquer à plusieurs objets en même temps. Outre cela, il y a d'autres noms substantifs qui ne peuvent convenir qu'à une seule personne , ou à une seule chose; ceux-là sont appelés substantifs propres. Enfin il y en a d'autres qui servent à présenter à l'esprit l'idée de plusieurs choses ou de plusieurs personnes de la même espèce comme réunies; tels sont les mots, forêt , peuple , armée y troupe : on les nomme substantifs collectifs.
L'invention des noms substantifs tels qu'on dut d'abord les employer, fut un grand pas, sans doute, vers la perfection des langues , mais il ne suffisait pas. Pour rendre le langage plus clair, il fallait non-seulement pouvoir particulariser les noms des objets dont on parlait, mais encore leur faire subir diverses mo-
58 l'art de lilRE
difications , comme celles de pouvoir indiquer a quel sexe ils appartenaient, s'ils étaient seuls où en nombre, et enfin quelle était la nature de leurs relations : on inventa donc Varticle pour la première modification , le genre pour la seconde, le nombre pour la troisième, et la déclinaison des cas pour la quatrième.
La force de Varticle consiste à distinguer , dans un grand nombre d'individus ou d'objets de la même espèce, l'individu eu l'objet dont on veut parler. Il existe d'une manière diverse dans les langues. La langue grecque n'en a qu'un. Les Latins n'en ont point 3 ils y suppléent par les pronoms hic , ille , iste , au moyen desquels ils distinguent l'objet dont il est particulièrement question. La langue anglaise en a deux , a et the , toutes les autres langues modernes en ont plus ou moins. Quant à la langue française, elle en a trois simples, qui sont, le , la , les. On se sert de l'article le devant les noms masculins au singulier, de la devant les noms féminins également au singulier , et de les devant les noms masculins et féminins au pluriel.
Ces trois articles /e ;, /a , les entrent aussi en composition avec la préposition à j et avec la préposition de : alors ils forment les quatre articles composés, au^ aux, du y des : au est employé à la place de à le y et aux à la place de à les -, du est mis à la place de de le ^ et des se dit pour de les. Ces façons de parler à le iit à les y de les et à les y étaient autrefois en usage. On disait de le temps pour du temps y à le prince au lieu
A HAl Ti: A'OIX. 5f)
tic au prince , à les tables pour aux tables , et de les princes pour des princes.
Les articles le , la les , deviennent quelquefois des pronoms dans la langue française, et ils reni|>lissciit cette fonction lorsqu'ils sont tout seuls , et ne se trouvent point avec le nom auquel ils se rapportent, comme dans cet exemple : « La vertu est aimable-, pratiquezla ». Ailleurs, là est ua adverbe de lieu, comme lorsqu'on dit : c( 11 demeure là , il va là ». Telles sont les notions grammaticales les plus générales sur les articles em[)loyés dans la langue française.
Le nombre distingue les substajitifs sous le rapport de un, ou de plusieurs de la même espèce. Cette distinction se fait au moyen du singulier et du pluriel qu'on trouve dans toutes les langues , et qui semblent être de la même date que leur formation ; car la différence cotre un et plusieurs est celle que les hommes doivent avoir e»i plus fréquemment besoin d'indiquer. Pour rendre cette distinction ])lus facile , toutes les langues ont adopté l'expédient d'une petite variation dans la terminaison des substantifs. Dans les langues française et anglaise, on foime en général le pluriel par l'addition d'un s.
Les noms propres ne convenant qu'à une seule personne, n'ont point de pluriel, comme César p Turenne, etc. Quand on les met au pluriel, en disant les Césars , les ^lexandres , les Démosthènes , cela signifie qu'on comprend dans le nom propre toutes les personnes qui ressemblent aux grands hommes qui l'ont porté. D'autres mots qui n'expriment qu'une seul*
6o l'art de IjIRE
chose , une seule idée , n'ont point aussi de pluriel , comme or, argent y fer ^ sommeil ^ soif, etc. Enfin il y en a d'autres qui n'ont point de singulier , comme pleurs y gens y ténèbres. Sur tout cela, c'est l'usage qu'il faut consulter et suivre.
Le genre est une modification des noms substantifs fondée en général sur la distinction des deux sexes j je dis en général, parce que cette distinction a été exécutée fort inégalement dans la plupart des langues. Le genre élant fondé , comme nous l'avons dit , sur la distinction des deux sexes , il paraîtrait d'abord qu'il ne devrait strictement convenir qu'au nom des créatures vivantes que la nature a créées mâles ou femelles, tandis que tous les autres noms substantifs devraient évidemment appartenir à ce que les grammairiens ont nommé le genre neutre ^ pour indiquer le manque de sexe; mais ce n'est pas ainsi que cette distinction a été faite dans quelques langues; car elles ont classé sous la dénomination de masculin et à^ féminin une infinité d'objets inanimés qui ne sont point susceptibles de cette distinction. En latin , par exemple, gladius , une épée, est du genre masculin, et sagitta, une flèche, est du féminin. Cette attribution de sexe à des objets inanimés, parait le plus souvent totalement arbitraire, et fondée uniquement sur la terminaison des mots qui les expriment.
La langue française , quelle qu'en puisse être la cause, a totalement omis le genre neutre, et a classé tous les noms des objets inanimés , sans exception, en masculins et féminins : elle a deux articles le pour le masculin.
A HAUTr, VOIX. 61
et la pour le féminin : l'un ou l'autre précède toujours les noms substantifs, et en indicpie le genre. Elle admet aussi des noms substantifs de deux j^enres : ainsi on dit très-bien : un fol amour , et de folles amours; de bonnes gens y et des gens malheureux; un bel automne , et une automne froide et pluvieuse.
La déclinaison des cas est une autre modification des noms substantifs , destinée à exprimer les relations qu'ont entre eux les objets. Pour bien comprendre cette définition , il faut observer qu'après avoir donné des noms aux objets extérieurs ou visibles , après les avoir particularisés au moyen de l'article, et les avoir distingués par le nombre et le genre , les hommes n'eurent encore qu'un langage imparfait ou insuffisant , jusqu'à ce qu'ils eussent inventé une méthode pour exprimer les relations qu'ont entre eux les objets. Il ne suffisait pas d'avoir inventé les noms àihomme , Marbre y de ricière y etc., il fallait trouver un expédient pour faire connaître ce qu'ils étaient relativement l'un à l'autre,s'ils s'approchaient, s'ils s'éloignaient, s'ils se confondaient, enfin la distance de leurs relations. Mais comme le nombre de ces relations était immense, on se borna d'abord aux plus importantes, a celles qui se présentaient le plus souvent dans le discours , et on inventa le génitif, le datif et l'ablatif, qui expriment à-la-fois le nom et sa relation. La désignation des autres relations appartient au langage porté à un très haut degré de perfection.
Quant à la manière d'exprimer la déclinaison des cas, on la désigna par une marque ou variation dans
le nom de l'objet, le plus généralement dans les dernières lettres. Quelques langues cependant ont placé cette marque dans les lettres initiales. La grecque, la latine , et d'autres anciennes langues , ont employé la déclinaison. Au lieu de varier la terminaison , les langues modernes expriment les relations des objets au moyen des mots qu'on nomme prépositions , et il n'y a dans leur grammaire que très peu de chose d'analogue aux déclinaisons des anciennes langues.