TROISIEME LEÇON
Li'art de phraser, ou, ce qui revient au même, l'art de conduire une phrase ou une période , de manière que l'esprit des auditeurs aperçoive et saisisse distinctement et sans contention , le sens des idées qu'elle renferme, me paraît d'une si jurande importance dans les discours publics , que je ne crains point de le placer à côté de l'indispensable condition d'une bonne et juste prononciation des mots. On peut et l'on doit même se passer quelquefois du secours des hautes inflexions et de celui de l'expression extérieure, qui sont, après tout, au débit public, ce que le luxe d'une riche broderie est à un vêtement : mais jamais on ne peut se passer de l'art de phraser régulièrement; parce que ses applications sont universelles, et qu'il n'est pas uneidéedontl'exacte transmission ne dépende de la manière dont on la décrit. Je m'intéresse peu à la fausse méthode do ceux qui ne lisent que pour eux : s'ils font des erreurs, ce n'est du moins qu'à leur pro-
pre préjudice. Mais, quand je me représente un lecteur, !)rouillaut et confondant par sa diction vicieuse, les idées dont il s'est constitué l'organe, égarant l'esprit de ses auditeurs à travers un dédale de mots et de phrases, dont il ne sait point faire sentir les divisions ou les rapports; je ne puis, je l'avoue, supporter la présomption de son entreprise , et son rôle me paraît d'autant plus déplacé, qu'il outrage à-la-fois et l'écrivain dont il s'est chargé de transmettre les idées, en dénaturant toutes ses intentions, et l'intelHgence de ceux à qui il s'adresse, en la soumettant à une indigne torture. Et que de\ient, en effet, sa lecture, lorsque l'esprit de ses auditeurs est forcé de s'arrêter sur des pensées mal phrasées, pour en démêler le sens et l'intention exacte, tandis que dans ce même instant, le mauvais lecteur court dans son sujet, semant partout le même principe de désordre , laissant à chaque pas derrière lui l'esprit de ceux qui l'écoutent, jusqu'à ce qu'enfin, lassés de leur contention, rebutés de prêter inutilement l'oreille à une lecture si obscure, si confuse, ils l'abandonnent et cessent de l'entendre? Dans tOT;ite bonne lecture, ou dans tout débit quelconque , il faut que dénonciation de chaque idée porte avec elle une telle lumière, que l'intelligence des auditeurs satisfaite , puisse passer sans effort aux idées subséquentes, et en suivre la série jusqu'à la fin du discours, sans embarras, comme sans interruption: quand l'esprit est ainsi conduit et éclairé, son attention est sûre, et le but principal de tout débit public est rempli.
A HVrTE VOIX. 45
Mais il Huit l'avouer, l'art de bien plirascr, ne peut être l'cflol ni du jjjoùt arljilraire des lecteurs , ni de (|uelques notions supcrlicicllcs, sufllsantes peut-être pour ceux qui souscrivent à rester toute leur vie des lecteurs ou des orateurs vulgaires. C'est à vous, messieurs, qui sentez le prix de l'art de la parole, que je m'adresse; et voici quelles sont, pour votre compte, les notions grammaticales et littéraires qui m'ont paru devoir nécessairement conduire à l'art de bien phraser.
Premièrement , il faut connaître le génie de la langue dans laquelle ou s'exprime, ses formes, ses constructions particulières et les lois de sa syntaxe.
Secondement, ce que c'est qu'une période, comment elle se divise , et quels sont les espaces ou repos dont le discours est susceptible.
Troisièmement , il faut être exercé dans la connaissance et l'analyse des pensées , savoir discerner leur nature, leur force, leurs rapports et leurs qualités logiques ou oratoires.
Quatrièmement enfm , on doit connaître l'ordre général des compositions littéraires, et être en état de les suivre convenablement dans toutes leurs parties.
De la connaissance , par rapport au lecteur , du génie de la langue dans laquelle il s'exprime , de ses formes particulières f et des lois de sa syntaxe.
Proposer l'étude du gérie particulier de sa langue à celui (jui veut la parler en public avec correction et
méthode, c'est le ramener à la première source de l'art de phraser reguiièiement. Rien n'est plus simple en effet pour quiconque est jaloux d'exprimer avec clarté les idées qu'il doit transmettre, que de chercher à connaître les formes et les constructions particulières sous lesquelles ces idées sont exposées; de cette connaissance, dépend celle du sens que renferment les signes extérieurs de la parole, et par conséquent une des notions grammaticales les plus nécessaires à un lecteur.
L'arrangement des mots employés par une langue, est ce qui en constitue le génie particulier. Sous ce rapport, il n'est pas une langue de laquelle on ne puisse dire qu'elle a un génie qui lui est propre, parce qu'il n'en est pas une qui ne comporte dans sa construction et dans les formes qu'elle a adoptées, des différences très remarquables. D'où peut venir cette variété notable dans les langues? Les hommes, en ce qui leur est essentiel , ne sont-ils pas les mêmes dans tous les lieux et dans tous les temps? IN'ont-ils pas tous une faculté qui pense , et une autre qui sent? Ne communiquent-ils pas en tous lieux à leurs pareils les mouvemens intérieurs de ces facultés , par le motif du besoin; et ne sont-ils pas toujours portés à se faire cette communication par la voie la plus courte et la plus sûre? Oui, sans doute, c'est le besoin, ce ressort impérieux, qui imprime partout aux pensées des hoinmes le même mouvement et la même activité; nulle distinction , ni pour les pays , ni pour le temps: mais, s'il produit partout le même ordre dans les
idées , il n'en est pas ainsi de la parole qui en est le résultat extérieur et sensible : ce second ressort a plus ou moins de vitesse, plus ou moins de force, selon le caractère des peuples cpii l'emploient. Chez les peuples flcj^nialiques etKîuls, par exeniple, il n'est pas surprenant de voir toutes les idées prin-cipales et accessoires se classer tour-à-tour, et avec toutes leurs circonstances dans leur langue, parce qu'il est dans leur caractère de prendre tout le temps nécessaire pour exprimer leurs pensées et pour les oftVir jusque dans le plus petit détail. Chez les peuples qui ont plus de vivacité et de feu , la lanj^ue exprime moins de choses et en laisse deviner davantage, parce que, se contentant des principales idées qu'ils expriment fortement, ils négligent les autres qui pourraient les arrêter dans leur course, et les empêcher d'arriver si tôt. Delà , cette différence de couleurs qui règne dans les langues; delà C(» formes variées, ces construclioiis diverses qui les dislujguent, et dans lesquelles on remarque néanmoins toujours le caractère particulier du peu[)Ic qui les parle.
L'histoire des langues, sous ce rapport, off'rirait ici un tableau curieux, et je l'introduirais \oloiitiers dans cet ouvrage, si je ne craignais d'associer à mon sujet des discussions qui m'entraîneraient trop loin. Mais ce qui doit rester pour constant , d'après le principe de la variété des langues quant à leurs formes extérieures , c'est l'indispensable nécessité, pour ceux qui veulent les phraser régulièrement, de bien se pénétrer de leur génie pour y conformer leur diction.
46 l'art de LlllE
Si j'avais à prononcer un discours en langue latine, par exemple, quelle ne serait pas mon imprudence, et à combien de contre-sens ne m'exposerais-je point , si je n'avais pas auparavant étudié le mécanisme de cette belle langue , le système de ses inversions harmonieuses et pittoresques, de ses ellipses, et l'ensemble qui doit résulter de celte foule de phrases suspensives qui constituent souvent une période latine, et dont le dernier terme est quelquefois à une si grande distance du sujet qui le détermine? De même, si j'avais à lire un morceau de poésie italienne , comment ponrrais-je parvenir à me faire entendre, si je ne connaissais pas les formes de la langue poétique des Italiens, où tout est sacrifié aux charmes de l'harmonie et au plaisir de l'oreille; si je ne pouvais pas la suivre dans ses constructions hardies , dans sa marche ferme et rapide , où les mots sont tronqués, les syllabes rapprochées et les terminaisons changées eii faveur du rhythme et de la mesure?
La langue française , quoique empreinte du génie des langues modernes qui n'ont généralement qu'une seule marche, qu'on pourrait nommer \n marche du bon sens 3 est peut-être une de celles qui demandent le plus d'observation et d'étude , pour en régler la transmission orale sur les lois particulières de son génie. On la connaît peu lorsqu'on se contente des notions que l'usage et l'habitude peuvent en donner sous ce rapport-, et la preuve, c'est l'embarras qu'éprouvent souvent ceux même qui la parlent avec le plus de faciUté, lorsqu'ils veulent la lire dans nos grands mo
dèles; ce sont les erreurs qu'ils commettent dans la conduite de ces phrases ou de ces périodes on la langue étale sous des formes si variées, sa pompe et ses richesses. Qu'on donne à \'nc. Bos.suct ou Racine ., à un homme qui ne serait point fa(niliarisc avec nos constructions oratoires ou poéti(jucs, et on verra hientot si l'usaj^e seul de la langue peut sulBre, pom' marcher avec méthode et d'un pas sûr, au milieu des formes employées dans le langage élevé. Là , surtout, se montre l'application de ce principe déjà exposé, que toutes les langues portent l'empreinte du caractère des peuples (pii les parlent. A^ive, délicate, douce, pomj)euse, simple, mélodieuse, libre et mâle, la langue française a des constructions qui répondent à tous ces caractères directement émanés de l'influence du caractère national, qui forment son génie particulier et dont la comiaissance est indispensable à tout homme qui veut la ph raser avec méthode.
11 y a deux choses à considérer dans la construction particulière de notre langue ; 1" ce que cette langue a de singulier (ians l'arrangement de;» mots qu'elle emploie et en second lieu ce qu'elle a conservé de conforme avec la construction des langues anciennes.
Quant au premier objet, une seule circonstance a suffi poui- donner à l'arrangement des mots employés jiar la langue française, une singularité qui la dilFé* rcncie essentiellement des langues anciennes.
INous n'avons point dans notre langue , comme vous l'avez sùreement remarqué dans vos études , les terminaisons différentes (|ui distinguent dans le grec et dans
le latin les divers cas des noms et les divers temps des verbes, et qui indiquent dans ces langues - mères les rapports qu'ont entr'eux tous les mots d'une phrase, quoiqu'ils soient placés à une grande distance l'un de l'autre j d'où il résulte que pour marquer l'étroite liaison qui existe entre deux mots , nous sommes réduits à les placer immédiatement à la suite l'un de l'autre. Les Romains pouvaient, par exemple, s'exprimer d'une manière très intelligible, en disant : extinctum Nymphœ crudeli funere Daphnimjlebant^ c'est-à-dire, les Nymphes déploraient la mort cruelle de Daphnis : on entendait facilement la phrase, parce que les mots extinctum et Daphnim étant tous deux à l'accusatif, on voyait que le substantif et l'adjectif, quoique placés aux deux extrémités de la phrase, se rapportaient l'un à l'autre, et qu'ils étaient gouvernés pnr le \e\hejlebant ^ dont Nymphœ était évidemment le nominatif. Les terminaisons difierentef. mettaient donc ici tout en ordre, et rendaient la liaison des mots parfaitement claire. Mais traduisons-les littéralement en français : Mort y les Nymphes par un cruel trépas y DapîiJiis pleuraient. Ce\2i devient une énigme dont le sens est inconcevable.
De même les Latins pouvaient dire : patrem amat Jiliusy owfilius amat patrem, sans que ni l'une ni l'autre de ces constructions rendît le sens incertain. Dans la construction française , on ne peut rendre ces mêmes idées que d^ine seule manière : le fils aime le père y parce que n'ayant dans nos noms aucun caractère extérieur qui distingue le nominatif de l'accusatif,
il est indispensable que le mot régissant soit avant le luot rcj^i , sans quoi on courrait risque de les confondre , et par-là de mettre le désoidre dans les idées. Voilà une première cause de singularité dans nos constructions; mais il y en a une seconde, c'est la multitude des auxiliaires.
DaJis les langues anciennes, on avait trouvé le secret d'attacher aux veibes , par la force des terminaisons, plusieurs rapports, sans midtiplier les mots pour exprimer ces rapports. Dans la langue française , il faut employer autant d'auxiliaires que de rapports : auxiliaire pour l'actif; c'est le verbe at^oir : auxiliaire pour le passif; c'est le verbe être : souvent il fijut employer ces deux auxiliaires ensemble ',/'ai été at^erii : auxiliaire pour la personne y^^ tu ^ //,• enfin auxiliaire pour certains modes. Telle est la seconde cause de la singularité de nos constructions. On n'en connaît pas d'autre.
Dans tous les cas où ces deux causes n'influent pas sur l'arrangement des mots, la langue française reprend en général les constructions ordinaires aux langues anciennes. Ainsi de deux substantifs , dont l'un est régi, l'autre régissant, c'est le régissant qui marche avant l'autre; parce qu'il contient la principale idée, celle qu'on veut surtout présenter à l'esprit : la beauté du printemps ^ la difficulté de l' entreprise j la grandeur de Dieu. Les Latins suivent le même ordre ^ ils ne le renversent jamais que pour l'harmonie. jNous le faisons quelquefois comme eux.
Les adverbes se plaisent partout à coté de leur verbe.
5o li ART DE lilRE
parce qu'il n'y a rien qui puisse les en détacher. Les conjonchons, les interjections n'ayant point de raison de s'éloigner de l'ordre naturel, sont partout, dans toutes les langues , placées de la même manière.
Les adjectifs joints aux substantifs se placent, tantôt avant , tantôt après eux : c'est le motif de l'harmonie , de la clarté et de la justesse qui détermine cet arrangement dans la langue française comme dans les autres. Cependant , il y a parmi nous des adjectifs qu'on trouve toujours avant les substantifs, et d'autres toujours après*, mais alors on peut les regardercomme faisant partie inséparable du substantif, comme une partie d'un mot composé de deux; ainsi on dit invarialilement le Pont-neuf , un galant homme , un bon enfant. Dans les récits, dans les raisonnemens, le fond des choses a partout le même ordre , et quelque longues que soient dans ce cas les périodes latines ou grecques, nous pouvons les rendre en français de la même étendue , sans le moindre déplacement des conjonctions.
Quand j'ai dit que la langue française n'admettait pas des inversions de la nature de celles que comportent les langues anciennes j je n'ai pas voulu faire entendre pour cela qu'elle fût dépouF' vue de ce charme : la langue française, au contraire, a des inversions qui lui sont particulières , et qui ont d'autant plus de hardiesse , qu'elles renversent l'ordre de la nature et le langage d'habitude. C'est dans les grands morceaux d'éloquence surtout que les inversions éclatent ; elles en sont la vie , l'àme et le nerf:
A HAUTE VOIX. 5l
ce sont elles qui rendent piquantes les idées , en oiriant d'ahoni à l'attention ce qui peut frapper l'esprit avec le plus de lorce.
Donnons quelques exemples des inversions les plus familières à la langue française :
ce La valeur, dit Flécliier, n'est qu'une force aveugle et impétueuse qui se trouble et se précipite, si elle n'est éclairée et conduite par la probité et par la prudence j et le capitaine n'est pas accompli, s'il ne renferme en soi l'homme de bien et l'homme saire. Quelle discipline peut établir dans le camp , celui qui ne peut régler ni son esprit, ni sa conduite? Et comment saura calmer ou émouvoir ^clon ses desseins, dans une armée, tant de passions difterentes, celui qui ne sera pas maître des siennes. » ?
La première phrase est dans l'ordre français; mais l'inversion est évidente dans les deux autres. Pour le sentir, il ne s'agit que de comparer l'inversion que l'orateur a lait subir à ces phrases avec leur construction naturelle.
« Quelle discipline peut établir dans le camp celui qui ne peut régler ni son esprit, ni sa conduite »? Voilà l'inversion.
« Celui qui ne sait régler ni son esprit, ni sa conduite, peut-il établir la discipline dans un camp »? Voilà la construction naturelle.
(( Et comment saura calmer ou émouvoir selon ses desseins , dans une armée , tant de passions différentes, celui qui ne sera pas maître des siennes » ? Voilà l'in-
version de la seconde phrase : pour la rendre à sa construction naturelle, il faudrait dire :
« Et comment celui qui ne sera pas maître de ses passions, saura-t-il calmer ou émouvoir , selon ses desseins , dans une armée , tant de passions différentes » ?
Dans la langue française, soit en poésie, soit en prose , on transporte très bien après le verbe , le nom qui le régit j ainsi on dit avec grâce :
Tout ce que lui promet l'amitié des Romains.
Et en prose : « M. de Turenne fait voir ce que peut, pour la défense d'un royaume , un général d'armée qui s'est rendu digne de commander. »
Elle admet également les transpositions des noms entre eux, comme dans cet exemple :
Et des fleuves français les eaux ensanglantées.
Celles d'un nom régi par la préposition de ou du :
Seigneur , de mes malhevirs , ce sont là les plus doux. Du plus grand des Romains , voilà ce qui nous reste.
Celles d'un nom régi par un verbe avec les prépositions de et à.
Vllez , de ses fureurs , songez à vous défendre.
D'une voix entrecoupée de sanglots , ils s'écrièrent :
Sans doute , à ce discours , tu ne t'attendais pas. .V toutes ces questions, qu'avez- vous à répondre?
A HALTE \OIX. DO'
Je n'insisterai pas davantage sur les inversions qu'il me serait facile de vous faire remarquer dans la langue française', il suffit d'avoir montre qu'elle est susceptible de cet intérêt, et que, sous ce rapport, elle jouit d'un avantage à peu près pareil à celui des langues grecque et latine : je dirai même plus , et sans me faire ici l'apologiste outré de la langue française , sans contester que les langues anciennes n'aient, et plus d'énergie , et plus de vivacité , et plus de feu dans certaines de leurs constructions; je dirai que nous avons quelque supériorité sur elles, du moins en certains cas. Par le moyen des articles, nous mettons dans nos phrases une précision que les Latins ne connaissaient peut-être pas. Par exemple, nous pouvons traduire de trois manières, et toujours avec un sens différent , la seule phrase latine : paiiem prcebe mihi^ et nous pouvons dire : Donnez-moi un pain. — Donnez-moi le pain. ■ — Donnez-moi du pain. • — Le mot jnaxirhus àiAXï?, le latin, n'indique que la supériorité lelative; mais les deux superlatifs franchis très grand, et le plus grand , signifient deux sortes d'excellences , V absolue et la relative : on peut être en effet très savant , sans être pour cela le plus savant. Dans les verbes latins, les caractéristiques des modes, des temps , des personnes, sont incorporés avec eux , et ne peuvent se séparer, comme dans cet exemple : Amahit , amabitur. Dans la langue française, ces caractères sont séparables, et on en tire souvent un très grand avantage. Ainsi, en dérangeant seulement dans les mots il aime ^ il aimera, la carac-
54 li'ART DE LIRE
téristique il , on peut en faire les interrogations suivantes : aime-t-il? aimera-t-il? tandis que les Latins ne pouvaient former ces interrogations qu'en eW ployant une particule étrangère : an amabit ? amabitur ne?
Ces exemples suffiront, je pense, pour vous donner une idée précise du génie dé la langue française j la monotonie qui résulterait de l'arrangement uniforme de ses mots , est détruite par les inversions qu'elle se permet : elle a, comme les langues anciennes, toutes les suspendons qui naissent de la disposition de la matière, de l'arrangement et delà liaison des choses, des tours oratoires , des périodes et des figures; elle a celle des nombres et de l'harmonie; enfin il ne lui a rien manqué de ce qui constitue une langue riche et flexible , puisqu'elle a suffi aux écrivains qui se sont exercés dans son idiome, pour s'élever au niveau des plus célèbres auteurs de l'antiquité : elle leur a suffi dans tous les cas et dans tous les genres , depuis îa simplicité de La Fontaine et de madame de Sévigné , jusqu'à l'éloquence de BufFon, et le sublime de Racine et de Bossuet; et malgré ses détracteurs, elle est parvenue à un tel degré de considération, qu'elle partage aujourd'hui avec la langue latine, la gloire d'être cette langue que les nations apprennent par une convention tacite pour se faire entendre.