‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 12 sur 48 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

De la prononciation mesurée , ou de la loi du nombre et des repos qui doivent régler toute lecture publique.

A mesure que nous avançons dans cette seconde partie de mon cours, les sujets que nous traitons se rapprochent insensiblement de l'objet prîncipal de nos discussions, et cessent d'être des leçons préparatoires. En traitant de la prononciation mesurée ^ ou de la loi du nombre et des repos dans toute lecture publique y nous touchons au développement d'wne question qui se rattache d'une manière immédiate à l'art de phraser. Figurez-vous un lecteur, comme il y en a tant, qui ne sachant point discerner les rapports plus ou moins marqués qui existent entre les idées , établit toutes ses interruptions à faux , forme une masse de ce qui devrait être classé et divisé, ou morcelle ce qui demandait à rester lié : que peut devenir sa lecture au milieu de ce chaos? La ponctuation, direz-vous, peut obvier à ce désordre, et le diriger dans sa marche : mais si le lecteur ignore les conditions précises de la ponctuation , si sa diction est trop lente ou trop précipitée, s'il croit lire en articulant seulement les mots de sa phrase , s'il ne sait pas en un mot ia raison des signes de la ponctuation et de leur variété j à quel degré de déraison et de défaut de sens ne peut-il pas faire descendre sa lecture, et à quel

A HAlJTi: VOIX. 76

supplice ne condamnc-t-il pas tous ceux «jui ont le malheur tle l'enteudrc?

Le premier langaj^e des hommes fut certainement très-borné dans ses moyens et dans ses ressources; ou se contenta d'abord du service qu'il pouvait rendre en ctabhssant le commerce réciproque des scntimcus et des pensées. Mais lorsqu'il fut assez aft'crnu dans ses principes et assez riche en mots et en tours pour recevoir des grâces, ou observa que parmi ceux qui portaient la parole en public, il y en avait qui, sans dire de meilleures choses, étaient plus intelligibles, plus touchans, et par conséquent plus persuasifs que les autres. On fit l'analyse de leurs moyens , et on trouva qu'une partie de leur secret consistait dans une prononciation mesurée, et dans la distribution des espaces et des repos, faite de manière que l'auditeur écoutait sans fatigue et sans ennui.

Ces espaces et ces repos n'étaient point l'ouvrage de ceux qui les premiers en avaient fait usage dans le discours : c'était la nature, en qui tout n'est que mouvement et repos , qui avait agi en eux , et qui les avait conduits aux nombres par le besoin même et par la nécessité. Mais comme tout ce qui est naturel est susceptible d'être perfectionné, l'art ajouta bientôt aux nombres, ou espaces terminé: , le choix, la précision, la variété. 11 le fit dans la musique; delà musique, il le porta dans la poésie; enfin de la poésie, il l'a étendu à la piose.

Le nombre, soit dans la poésie, soit dans la prose, peut être considéré sous deux rapports : 1° il est quel-

i]6 iJAWr DE LIllE

quefois pris pour un espace quel qu'il soit, ayant un rapport facile à saisir avec un autre espace; 2° il se prend encore pour la manière dont une phrase se termine. Entrons dans le développement de ces deux acceptions du mot nombre , dont chacune présentera inie règle importante de prononciation.

Du nombre considéré comme espace.

Cicéron nous a donné du nombre considéré comme espace, une idée qui en détermine la nature avec la plus grande précision, cr 11 n'est point, nous dit-il, de nombre sans espace terminé. Le nombre , dans le discours, est une étendue coupée en portions, tantôt égales, souvent inégales, et marquées dans la prononciation par des pulsations plus ou moins sensibles. On en voit l'exemple dans la goutte d'eau qui tombe du toit, d'espace en espace; tandis que l'exemple du contraire existe dans le murmure d'un ruisseau qui coule continuellement et sans interruption (1) ».

Le nombre considéré sous ce rapport a, sans contredit, sa première origine dans le besoin de respirer; mais indépendamment de ce motif, il en compte d'autres. Toutes les facultés qui concourent à former le discours, concourent de même à former les nom-

(1) Numerus in continuatione nullus est. Distinctio et acqualium et saepè variorum intervallorum percussio numerum cooficit. Qiiem in cadentibus guttis quod intervalUs «listinguntur , notare possumus : amni praecipitante non possumus.

bres. L'esprit ne fait cclore ses idées et ses jiigemens que les uns après les autres : c'est une marche où les pas se succèdent distinctement. D'un autre côte, la coupe des objets y porte encore un nouveau principe de division; car après tout, les objets sont dans nn discours, comme ils sont dans un tableau, comme jIs sont dans toute la nature; c'est-à-dire, qu'il n'en est pas un qui n'ait son trait qui le sépare des autres objets, même de ceux rjui le touchent. Enfin l'oreille a en elle-même une sorte de mesure ou de portée naturelle qu'elle ne dépasse qu'avec peine. Ainsi , dans le discours, il v a quatre sortes de repos, celui de la 7vspiration et celui des objets y celui de l'esprit qI celui de r oreille.

Des repos de la respiration et des objets.

Les repos de la respiration et des objets sont déterminés dans le discours par la coupe des périodes, et par la ponctuation. Nous allons d'abord donner une idée des périodes, nous passerons ensuite à la ponctuation qui distingue leurs diverses parties, et indique la nature des repos (pi'elles exigent.

Des Périodes.

La période est un petit discours composé de parties tellement liées les unes aux autres , que le sens demeure toujours suspendu jusqu'à la fin. Les parties qui composctit la période sont de deux sortes, le membre et la section.

Le membre est une proposition qui renferme en elle-même un certain sens, mais un sens imparfait et

j8 li'ART DE LIRE

dépendant des autres parties de la période, comme dans cet exemple :

« Si , manquer aux devoirs de l'amitié est un tort dont il est difficile de trouver grâce auprès des êtres sensibles » Voilà un membre complet, et qui renferme un sens bien marqué; et cependant l'esprit ni l'oreille ne sont point encore satisfaits : on ne voit pas même sur quoi porte cette proposition , ni oii elle doit aboutir j pour la déterminer et former un sens parfait , il faut nécessairement ajouter le membre qui suit :

(( Combien sont cou[)ables à leurs yeux ces hommes faux qui la trahissent, et la font servir aux plus odieux projets! »

La section est une partie du discours qui renferme aussi en elle-même un certain sens, et qui, par cette raison , ferait un membre, si elle était seule, mais qui, étant associée à diverses autres parties qui aboutissent immédiatement au même point, concourt unanimement avec elles à former ce qu'on appelle le membre.

En voici un exemple tiré des poésies de mademoiselle Deshoulières :

Von. s de qui les priidens conseils Veulent soulager ma tristesse; Vous, hélasl dont les maux aux miens furent pareils;; Vous qui savez d'un cœur jusqu'où va la tendresse, Et qui vîtes ravir à la clarté du jour, Une aimable et jeune maîtresse.

Une de ces quatre sections suffirait seule pour faire un membre, comme on le voit évidemment; cepen-

A iiAun: \oix. 79

dant toutes les quatre n'en forment qu'un , parce qu'elles aboutissent toutes ensemble au même point, qui est le mcml)re suivant :

Sage Célimedon , regardez ma faiblesse

En homme qui connaît le pouvoir de l'amour.

Il y a des périodes de deux, de trois et de cpiatre membres. Voici des exemples de chacune en particulier.

Période à deux membres.

Fléchicr, Oraison funèbre de Turenne :

K Ce héros était aussi admirable, lors(ju'avec jugement et avec fierté il sauvait le reste des troupes Ijatlues à Mariendal , que lorsqu'avec des troupes triomphantes, il battait lui-même les Impériaux et les Bavarois. ))

Période à trois membres.

Bossuet, Oraison funèbre du grand Gondé : (c Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combaltans; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qui, perlé de rang en rang dans sa chaise, faisait voir, malgré ses infirmités, qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. »

Période à quatre membres.

Extrait du monologue de Polyeucte dans la prison ;

Monde! n'espère pas qu'après toi je soupire. Tu m'élales en vain tes charmes impuissans^ Tu me montres en vain par tout ce vaste empire . Les ennemis de Dieu , pompeux et (lorissans :

8o l'art de lire

Il étale à son tour des revers équitables, Par qui les grands sont confondus; Et les glaives qu'il tient pendus Sur les plus fortunés coupables , Sont d'autant plus inévitables, Que leurs coups sont moins attendus.

De la ponctuation et des repos gradués quelle détermine dans le discours.

ce La ponctuation, dit l'abbé Girard, tom.II, dise. XVI, page 455, soulage et conduit le lecteur j elle lui indique les endroits où il convient de se reposer pour prendre sa respiration , et combien de temps il doit y mettre; eWe contribue à l'honneur de l'intelligence, en dirigeant la lecture de manière que le stu pi de paraisse, comme l'homme d'esprit, comprendre ce qu'il lit-, elle tient en règle l'attention de ceux qui écoutent , et leur fixe les bornes du sens; elle remédie aux obscurités qui viennent du style ».

ce Les repos de la voix dans le discours, dit ailleurs Diderot, et les signes de la ponctuation dans l'écriture, se correspondent toujours; ils indiquent également la liaison ou la disjonction des idées ?).

D'après ces principes , il est évident que la ponctuation a été réglée sur les besoins de la respiration . combinés avec les sens partiels qui constituent les proportions totales. Yoilà pourquoi nous avons associé aux repos de la respiration les repos des objets. Si l'on n'avait eu égard, en effet, en fixant les signes de la

A HAUTE VOIX. 8l

ponctuation, (ju'aux besoins de la respiration , le discours aurait dû se partager en parties à peu près égales, et souvent on aurait suspendu niai adroitement un sens(|ui, par cela mcDic, serait devenu inintelligible. D'un autre côté, si on ne s'était proposé que la distinction des sens partiels, sans égard aux besoins de la respiration , chacun aurait placé les caractères distinc- Vifs, selon (ju'il aurait jugé convenable d'anatomiser plus ou moins les parties du discours; l'un l'aurait coupé par masses énormes qui auraient mis hors d'haleine les lecteurs les pbis intrépides; l'antre l'aurait réduit en paiticules ([ui auraient fait de la parole une espèce de bégaiement dans la bouche de ceux qui auraient voulu marquer toutes les choses écrites.

On a donc combiné, avec raison, les besoins de la respiration avec les sens partiels , et cette combinaison s'est exécutée par des signes gradués, selon les différens degrés de subordination qui conviennent à chacun des sens partiels, dans l'ensemble d'une proposition ou d'une période.

Les signes ainsi gradués de la ponctuation sont la virgule y \c point - pugule y les deux-points j et le point.

La virgule marque la moindre de toutes les pauses, et la plus insensible; elle est employée plutôt pour ménager la faiblesse de l'organe du lecteur ou celle de l'intelhgence de l'auditeur, que pour marquer une division réelle dans les sens partiels du discours. Aussi le lecteur ne doit-il jamais en abuser, et prendre à son occasion un repos qui nuirait à la vérité et à l'unité de I. 6

la pensée, dont la paroie doit présenter une image fidèle, comme dans cet exemple :

ce Lin prince" d'une naissance incertaine, nourri par une femme prostituée , élevé par des bergers , et depuis devenu chef de brigands, jeta les premiers fondemens de la capitale du monde ».

Le point-virgule désigne une pause un peu plus marquée. Ce signe sert à diviser les parties principales d'une proposition. Sans doute on ne devrait rompre l'unité de la proposition entière que le moins possible j mais on a préféré la netteté de l'énonciation orale ou écrite, à la représentation trop scrupuleuse de l'unité du sens total, laquelle, après tout, se fait assez connaître par l'enseml>le de la phrase, et dont l'idée subsiste toujours tant qu'on ne la détruit pas par des repos trop soutenus : c'est pourquoi le repos exigé par le point-virgule ne doit jamais être considérable; une cadence légère doit le n)arquer, et sa durée est bornée au temps qu'il faut pour reprendre haleine.

K Qu'un vieillard joue le rôle d'un jeune homme, lorsqu'un jeune hoiume jouera le rôle d'un vieillard; que les décorations soient champêtres, quoique la scène soit dans un palais; que les habillemens ne répondent point à la dignité des personnages, toutes ces discordances nous blesseront ».

Les deux-points annoncent un repos un peu plus considérable que celui du point-virgule; et la même proportion qui a réglé l'emploi de ce dernier signe, a décidé encore de l'usage des deux-points. On les place dans les cas où la proposition est complète grammati-

A IIAUTK VOIX. 85

calemeiit, mais où clic se montre cependant encore subordonnée à un objet principal , comme dans cet exemple :

(c II y a dans la nature de l'honnne deux principes opposes : l'amour-propre qui nous rappelle à nous, et la bienveillance (jui nous répand ».

Le repos qu'exij^ent les deux-points dans une Icc ture soutenue, doit être marqué, et la chnle (|ui les accompagne plus exprinjée que dans K; sij^ne du pointvirgule. La laison de cette rèj^lc n'a pas besoin d'être expliquée ; elle e^t une consé(pjencede la nature même de la ponctuation dont il s'agit, et des ciiconstances dans lesquelles elle est entployée.

Le point. Ce dernier sigue est conime tous les autres, soumis à l'influénc<^de la proportion «jui en a réglé l'usage. 11 est placé après une période ou une proposition quelconque qui a un sens absolument terminé. Je remarquerai cependant (jue le besoin de prendre des repos un peu considérables, donne souvent lieu d'employer le point à la fin des phrases qui ont un sens tout-à-1'ait indépendant à la vérité, mais qvii conservent néanmoins quelque liaison avec la suite, par la convenance de la matière , ou par l'analogie générale des pensées, dirigées vers un njéme but. Dans tous ces cas, le repos qu'entraîne le point doit être décisif : c'est-là où le lecteur doit clore la période par une chute bien caractérisée. Je me dispenserai de rapporter ici des exemples sur le point : on ne peut rien lire sans en rencontrer, et partout ils ont, et le^ième objet , et les mêmes eliets.

Au reste, vous ne sauriez assez concevoir, messieurs, combien l'observation des repos indiqués par la ponctuation est nécessaire dans tonte lecture pour remédier aux équivoques du discours j vous allez en juger par quelques exemples où je ponctuerai de deux manières, pour vous faire mieux sentir la différence du sens qui en résulte (i).

Règne de crime en crime : enfin te voilà roi.

Règne : de crime en crime , enfin te voilà l'oi.

Observez la différence notable qu'il y a entre ces deux vers , d'après la ponctuation qu'ils portent. Dans le premier,on exhorte celui à qui on parleà accumuler pendant son règne crime sw crime , et dans le second on fait entendre que ce n'est qu'à force de crimes qu'il est devenu roi.

Voici un autre exemple :

Régnez en père, lorsque vous aurez vaincu: souvenez-vous que vous avez un maître dans le ciel.

Régnez en père : lorsque vous aurez vaincu, souvenez-vous que vous avez un maître dans le ciel.

Le sens de la première ponctuation est une exhortation à régner en père, après avoir vaincu ; celle de la seconde est une exhortation à se souvenir de Dieu quand on aura vaincu. La différence, comme vous voyez est grande.

Outre les signes de la ponctuation dont je vous ai parlé, et qui se rencontrent dans toute lecture, il en

( 1 ) Le professeur écrira ces exemples :

A HAUTE YOIX. 85

est d'autres qui, pour être plus rares, ne iiiéritent pas moins d'être connus. Le point, par exemple, est quelquefois ou exclamalif ou interrogatif. Le point interrogatif se met à la fin de toute proposition dans la- (juolle on interroge , comme dans cet exemple : Pour qui sont tous ces apprêts ? et le point admiratif ou exclamatif, après toutes les phrases qui expriment la surprise, la terreur, l'admiration, etc. , comme dans cet exemple : Que les sages sont en petit nombre !

Considéré sous ces deux rapports, le point a les mêmes effets quant au repos qu'il exige : mais il a la propriété de changer le ton du lecteur , et surtout aux chutes finales qui n'ont plus le même caractère que les chutes ordinaires.

Enfin, il y a dans les phrases et dans les périodes, ^Si parenthèse h. remarquer, qui sert à renfermer des paroles formant un sens distinct et séparé de celui de la période où elles sont insérées. Nous verrons ailleurs quel ton il faut donner à ces phrases isolées.

Des repos de V esprit et de V oreille.

Les repos de l'esprit et de l'oreille sont manpiés dans la prononciation par des inflexions de voix, ou par des interruptions presqu'insensibles , que le goût seul et la précision naturelle de celui qui lit, lui prescrivent.

Dans la poésie, ces repos sont sensiblement marqués ■par la symétrie des sons que nous appelons rimes , et par l'égalité des espaces (pie nous nommons hémistiches : mais dans la prose, ils sont placés sans ordre

86 i/art de lire

et sans règle, du moins trop apparente, ne laissant quelqnefois , comme le dit Qiiinlilien , que des empreintes légères pour les marquer dans la prononciation, ou des vestiges à peine sensibles dans la progression des idées. Ce rhéteur célèbre en donne luimême un exemple bien propre à faire sentir sa pensée.

Il trouve quatre repos ou espaces marqués dans cette seule phrase : ^^nimadf^erti jiidices ^ ornnem accusatoris orationem , in duas, divisam esse paHes. Il remarque le premier reposaprèsyz/J/c^^; le second, après orationem ; le troisième, après diias , et le quatrième, après partes . Ces nombres ou ces espaces sont si naturels, qu'on les retrouve dans la traduction : ce J'ai observé, messieurs, j que tout le plaidoyer de mon adversaire | pouvait se réduire | à deux points | ».

11 y a des cas où ces espaces sont marqués beaucoup plus sensiblement, comme dans l'amplification; ils le sont encore plus dans les phrases où brillent les antithèses , par l'effet du contraste des idées. Mais citons un exemple où il serait difficile de ne pas les remarquer, tant la magie du nombre y est sensible! c'est l'exorde de Fléchier dans l'oraison funèbre de ïurenne.

ce Cet homme [ dit ce célèbre orateur, en j>arlant de Machabée , dont la mort faisait allusion à celle de Turenriè*, cet hofrime ] qui portait la gloire de sa nation [ jusqu'aux extrémités de la terre | qui couvrait son camp du bouclier | et forçait celui de Fennemi avec l'épéc ] qui donnait à des rois ligués contre lui j des déplaisirs mortels ( et réjouissait Jacob par ses

A IJAUTi; VOIX. 87

vertus et ses exploits | don lia mémoire doit être éternelle )

« Cet homme j qui défendait les villes de Juda | qui domptait l'orj^ueil des enfans d'Ammori et d'Esaù j qui revenait chargé des dépouilles de Samarie 1 après avoir brûlé sur leurs propres atitcls | les dieux des na-

tions étrangères

ce Cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël J comme un mur d'airain J où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie j et qui, après avoir défait de nombreuses armées ] déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie [ venait tous les ans ] comme les Israélites | réparer avec ses mains triomphantes | les ruines du sanctuaire | et ne voulait d'autre récompense des services \ qu'il rendait à sa patrie | que l'honneur de l'avoir ser\ie. ] Ce vaillant homme | poussant enfin | avec un courage invincible j les ennemis (ju'il avait réduits à une fuite honteuse ] reçut le coup mortel j et demeure comme enseveli dans son triomphe

« Au premier bruit de ce funeste accident | toutes les villes de Judée fuient émues | des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les habltans', | ils furent quelque temps saisis | muets i immobiles : j un effort de douleur ] rompant enfin j ce long et morne silence j d'une voix entrecoupée de sanglots \ que formaient dans leurs cœursj la tristesse I la pitié j la crainte | ils s'écrièrent : Comment est mort j cet homme puissant [ qui sauvait Israël! )>

Ceux qui ne peuvent concevoir ce que c'est que la

magie des nombres et de l'harmonie , peuvent la voir à découvert dans cette période qui semble sortir avec effort , se traîner , tomber , se relever , et enfin arriver avec peine jusqu'à l'exclamation qui la terrnine, et que l'auditeur attend à la suite d'une si longue suspension. Après cette exclamation de douleur, l'orateur s'abandonne, sans retenue, au sentiment qui a éclaté", toutes ses idées, toutes ses expressions prennent le ton de l'enthousiasme*, les nombres deviennent plus entrecoupés.

« A ces cris \ Jérusalem redoubla ses pleurs j les voûtc3 du temple s'ébranlèrent | le Jourdain se troubla j et tous ses rivages 1 retentirent du son de ces lugubres paroles : | Comment est mort [ cet homme puissant \ qui sauvait le peuple d'Israël [ ».

Tels sont les nombres considérés comme des espaces terminés; ils mettent à l'aise l'esprit, l'oreille, la respiiation de celui qui lit et de celui qui écoute : ils présentent les objets nettement séparés, ils lient les phrases par des rapports symétriques', ils les font croître ou décroître selon les circonstances , et les varient de manière que le goût est satisQiit. Us préparent l'action de l'orateur. Les gestes ne sauraient éti"e gracieux, à moins qu'ils n'aient leurs temps, leurs degrés, leurs variations, leurs inflexions, leurs repos. Si la lecture ou la déclamation n'ont rien de toutes ces choses pour y répondre , cela produit à-peu-près le même efîet qu'une danse qui s'exécuterait sans qu'il v eût aucune espèce de concert entre les sons et les pas.

Du nombre considéré coinine chute j ou cadence Jlnale.

ï^e nombre j considéré comme chute, ou cadence finale, consiste dans les inflexions de la voix au moment où elle se prépare à un repos. Ces inflexions tombent ordinairement sur les quatre ou cinq dernières syllabes qui précèdent le repos final. Comme les sons de ces syllabes sont les derniers qui frappent l'oreille , et que celle-ci se repose, pour ainsi dire , sur eux; l'art, dirigé par la nature, a voulu que ces sons fussent choisis avec plus de soin que les autres, afin que le repos de l'oreille fut plus agréable. 11 n'y a pas un genre d'oraison ou de style qui n'ait ses chutes propres et caractéristiques qui lui donnent de l'élévation plus ou moins; il n'y a pas une période , pas un membre de période qui n'ait également la sienne , selon son caractère.

Tout espace pour être bien marqué, doit avoir un commencement et une fin bien déterminés. Le commencement d'une période est assez évident par luimême. Mais quand plusieurs espaces font partie d'une même période , le commencement de chaque espace ne peut être bien marqué que quand la fin de l'espace précédent est bien déterminée par sa désinence ou par sa chute.

L oreille ne peut pas s'y tromper dans la jioésie : outre qu'elle est avertie p:ir le sens qui tombe souvent avec le vers , elle l'est encore par les rimes qui la frap-

go L ART DE LIRE

pent invariablement à la fin de chaque espace rythmique, et qui lui disent que le vers est achevé. D'ailleurs, comme tous les espaces sont égaux , l'oreille sait toujours à quel point elle en est de sa course , et pressent la désinence qui va tomber au point nommé.

11 n'en est pas ainsi dans la prose , où l'oreille se conduit elle-même sans autre règle que le sentiment. 11 faut que le sentiment seul décide de la période, du nombre de la période, de leur étendue proportionnelle, de leur désinence propre, eu égard à ce qui précède et à qe qui suit.

Ce n'est pas pourtant que le nombre considéré comme chute ou cadence fmale, ne puisse , dans notre prose , être dirigé par quelques règles , dans les syllabes qui précèdent le repos. 11 y a chez nous des mots plus ou moins sonores, plus ou moins graves , plus ou moins vifs; par conséquent il y a des mots dont les syllabes demandent d'être plus élevées ou baissées dans la lecture. Développons les règles qui sont relatives à cet objet important de la prononciation.

Il n'est pas possible, disent quelques grammairiens, de prononcer aucun mot de plusieurs temps , qu'on n'élève ou qu'on n'abaisse la voix sur quelqu'un de ces temps ; cela est vrai : mais il fallait ajouter, lorsqu'on s'arrête après l'avoir prononcé ; et cela est si réel, que si, par quelque méprise, on termine une phrase sans en avoir préparé la chute, on revient machinalement sur les dernières syllabes , pour y faire sentir l'accent préparatoire. L'existence de ces inflexions dans notre prononciation est donc incontestable : quant à

A HAUTE VOTX. 9I

la Ciuise , je ne m'arrelcrai pas long-t ornps à la discuteril peut se faire que danscc^rtaius c:is, il y cnlrc lui peu de lassitude, et rpie la poitriue falijjuée de celui qui piouonce, laisse tombei* les <lerniers sons, pour arriver plus tôt an repos. 11 mesemblenéaunioins plus naturel de penser que cet abaissenieut se fait p.ir la force secrète de rpielquc loi (jui s'exécute inccaniquenient eu nous-mêmes dans le j)assagc du mouvement au rc^pos. Les animaux même semblent suivre cette loi : il n'en est point <|ul ne finissent leur cri par une inflexion plus ou moins sensible.

En parlant de ce point que la voix s'abaisse aux finales, et qu'elle s'élève avant que fie s'abaisser, la question se réduit à savoir sur quelles syllabes la voix s'élève. Pour réussir dans cette recherche, il faut lire un n)orceau , et prêter une oreille attentive à ce qu'on entend.

ce Déjà frémissait dans son camp 1 l'ennemi confus et déconcerlé » .

Il y a dans cette période un demi-repos après cfl/Tzp^ et un repos final après déconcerté ; par conséquent il y a deux accens oratoires : le premier se fait sentir sur le mot son j dans son camp j le second sur l'avantdernière svllabc de déconcerté. Que le lecteur prenne un ton bas ou éle\é, qu'il prononce fortement ou faiblement, s'il s'arrête, ou s'il fait sentir le moindre repos après le mot camp , il fléchira sa voix : s'il ne s'y arrête point, ce sera ime raison déplus pour laire sentir l'inflexion sur l'avant- dernière syllabe de déconcerté.

y2 li'ART DE URE

« Déjà I prenait l'essod pour se sauver dans les montagnes, j cet aigle I dont le vol hardi] avait d'abord effrayé nos provinces. [ »

Dans cette seconde période il y a cinq repos : le premier après déjà } le second après essor j le troisième après montagnes } le quatrième après cet aigle y le cinquième après hardi ^ et enfin le repos final après prouinces. On peut contester, sans doute , ces repos, ces demi-repos, ces quarts de repos; mais ce qu'on ne pourra jamais contester, c'est que sans repos, il n'y a point lieu aux inflexions, et que sans les inflexions, la prononciation de la période serait roide, sèche, dure et sans grâce.

«Hélas ! I nous savions ce que nous devions espérer ]et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre.] »

Outre les trois repos qui sont évidemment marqués dans cette phrase, après hélas ! espérer et craindre ^ et qui exigent trois inflexions, il y a une antithèse qui doit être rendue par une intonation plus haute dans le premier membre, et plus basse dans le second. Cette intonation ne tient point du tout aux inflexions que demandent les repos, elle est relative aux deux membres en opposition qu'il s'agit de faire contraster par le son de la voix, comme on les a fait contraster par la nature des idées.

c( O Dieu terrible i mais juste [dans vos conseils sur l'es enfans des hommes ! ] vous immolez à votre grandeur de grandes victimes] et vous frappez J quand il vons plaît [ ces têtes illustres j que vous avez tant de fois couronnées, i ))

En prononçant le premier membre de cette période, O Dieu terrible , le lecteur élèvera la voix, et l'abuiss îra ensuite sur le second membre, mais juste ^ il appuiera sur la première syllabe de terrible ^ et fera sentir fortement les deux jt, il appuiera de même sur la première de Juste, en faisant un peu silîler la consonne y. 11 précipitera un peu l'articulation du reste; de la période sur les enfans des hommes , parce qu'il y a un peu trop de sons pour l'idée. 11 a[)puiera de même sur immoler, sur grandeur, sur frappez } il développera la première syllabe du mot tête , et l'avant-dernière d'/Z/z/^^r^"*^ enfin il allongera la dernière de couronnées.

Je termine ici sur les nombres considérés comme chutes ou cadences finales, bien persuadé que vous aurez senti l'importance et la nécessité de les employer dans la lecture comme il convient. Les nombres bien employés , dit l'abbé Le Battcux , sont comme des pointes acérées au bout d'une Ilèche, qui donnent du poids, de la portée aux pensées, et qui en assurent la direction. Quand tous les sons se trouvent liés ensemble par une juste mélodie, et qu'outre cela on les attache à une finale vive et frappante, il en résulte ce que Sénèque appelle ^z/^/zaifor/zAS mucro. Toutes les phrases sont autant de traits qui portent loin et qui fout brèche.

Voyez dans nvA prosodie, et dans lô volume joint à celui-ci , la théorie complète de Vaccent oratoire.

Page 1