CINQUIÈME LEÇON
Des dispositions intellectuelles du lecteur, pour difcer- 7ier, dans rohjet de sa lecture , la nature des pensées, leur caractère, leur force et leur dépendance mutuelle.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement....
Ce principe de Boileau s'applique autant au lecteur dont la tâche est de transmettre au public les idées d'autrui, qu'à l'écrivain qui veut publier les siennes. Des deux côtés, tout dépend de la manière plus ou moins juste dont on a conçu ou envisagé une pensée; et il est aussi impossible de la représenter nettement la plume à la main, qu'il l'est de l'exprimer avec clarté dans la lecture, lorsqu'on ne l'a pas méditée, approfondie, et saisie sous ses véritables rapports.
Représentez - vous ici un lecteur manquant de ce jugement rapide et exercé qui fait discerner lout-àcoup la force et la nature d'une idée, ou qui lisant machinalement, glisse sur toutes les parties d'un discours, comme sur une surface unie. Dans la bouche de ce lecteur, tout est brouillé et dénaturé : il confond les propositions avec les preuves , et les preuves avec les conséquences j il confond les divisions avec le récit, les objections avec les répliques, les pensées communes et tri^àales avec les pensées élevées, les idées gracieuses avec les idées tristes , et de ce chaos , au miheu duquel
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l'auditeur le j)lus attentif se traîne, se fatigue, et saisit à peine quelques lueurs, résultent, pour les auditeurs vulgaires, des sons et des mots qui frappent seulement l'oreille, et ne laissent dans l'esprit aucune impression.
Lue des conditions essentielles pour énoncer justement une pensée quelconque , c'est de se bien pénétrer de sa nature, de sa force, et de l'intention avec laquelle elle a été employée. Pour peu que le lecteur ait de l'àme, le ton de vérité, de conviction avec lequel il doit l'exprimer se présentera alors comme de luimême, et il vérifiera pour la lecture ce que Boileau dit de l'écrivain qui est maître de sa pensée, c'est-àdire, qu'il la représentera aussi facilement parla parole, que le compositeur la représente avec les mots et le tour qui lui conviennent, lorsqu'il s'en est rendu un compte exact.
Une pensée en général est la représentation de quelque chose dans l'esprit, et l'expression en est la représentation verbale et extérieure. Toutes les fois que cette représentation rend la pensée telle qu'elle est ou telle qu'elle a été conçue par l'écrivain qui s'en est servi, alors l'éloculion du lecteur est vraie j elle est fausse quand la pensée est rendue autrement qu'elle n'est, et quand il n'y a aucune conformité entre sa nature et la manière dont elle est rendue.
Puisque l'élocution du lecteur est donc d'au In nt plus juste qu'elle représente fortement la pensée, il s'ensuit que plus un lecteur sait saisir la nature et I importance des idées qu'il doit représenter, que plus il sait les démêler les unes des autres, et les considérer
en elles-mêmes telles qu'elles sont , plus il réunit les moyens de lire avec intérêt, et de frapper avec force l'esprit de ses auditeurs.
Parmi les pensées qui sont employées dans le discours, s'offrent d'abord les pensées communes, c'est-àdire celles qui se présentent à tout homme de sens droit, qui paraissent naître du sujet sans nul effort, et qu'on peut regarder comme formant la couleur foncière du discours. Celles-là n'ont pas besoin d'art pour être exprunées ; le ton calme et paisible leur convient •, elles indiquent le repos de l'esprit ^ et le lecteur doit les parcourir à peu près comme un voyageur parcourt ces chemins monotones et ordinaires, qui n'offrent à son esprit aucun sujet d'observation ni de plaisir.
\5 Viennent ensuite les pensées caractérisées , comme celles qui réunissent la vivacité , la force, la hardiesse , le gracieux , la finesse , la noblesse, etc. Quant à cellesci, jamais il ne peut être indifférent qu'un lecteur les méconnaisse ou les confonde : à chacune d'elles doivent répondre autant de sortes de tons , dont le plus ou le moins de justesse décide ordinairement de l'habileté ou du mauvais goût du lecteur. Mais pour savoir quel ton doit être adapté à chacune des pensées caractérisées , il faut en connaître la nature et l'objet.
On appelle pensée vive , celle qui représente sou olijet clairement et en peu de traits. Son but est nonseulement de frapper l'esprit par sa clarté, mais de le frapper vite par sa brièveté •, c'est un trait de lumière : si le lecteur se traînait en l'énonçant, il manquerait
son but, qui est de produire une secousse momentanée. Son expression doit donc être, dansée cas, >ivo, rapide, tranclianlc et décidée: ainsi, quand on dit à Médée : Que ç^oiis reste -t-il contre tant d'ennemis? et qu'elle répond : îuol , voilà la pensée vive qu'il serait faux d'énoncer d'un ton languissant on timide. Ce moi est un trait qui, dans la bouche d'iui l)on lecteur, doit faire sur les esprits la même impression qu'un éclair fait sur les yeux «le ceux qui l'observent. 11 en est de même du mot d'Horace : qu'il mourut, ha pensée forte n^a pas le même éclat que la pensée vive; mais elle est destinée à faire sur l'esprit des impressions plus profondes, et à y tracer l'objet avec des couleurs ineffaçables. Lorsque Bossuet, après avoir admiré les pyramides des rois d'Egypte, ces édifices faits pour braver la mort et le temps, fait un retour de sentiment, et observe que ce sont des tombeaux : voilà une pensée forte, qui, si elle échappait au lecteur chargé de l'exprimer , laisserait un vide immense dans l'esprit des auditeurs , qu'elle était destmée à frapper avec force, et à les plonger en quelque sorte dans un abîme de réflexions morales. Les pensées fortes exigent de la part du lecteur un ton de voix grave , imposant , marqué , et entièrement distinct du ton précédent. Il faut qu'il réunisse en les exprimant tous les moyens physiques et moraux qui peuvent aider à les graver profondément dans l'esprit de ses auditeurs, et à y laisser des traces durables; car telle est la destination des pensées fortes, qu'on ne peut méconnaître sans nuire et à l'intention de l'écrivain qui les a cm- L 7
ployées, et à la beauté de l'ouvrage qu'on Ht, et à toutes les règles du bon sens et du goût.
Exemple}! de quelques pensées fortes.
Cet insecte insensible , enseveli sous l'herbe , Cet aigle aiulacieux qui plane au haut du ciel , Rentrent clans le néant , aux yeux de l'Eternel.
Les mortels sont égaux : ce n'est point la naissance ,
C'est la seule vertu qui fait leur différence.
Il est de ces mortels favorisés des cieux ,
Qui sont tout par eux-mêmes, et rien par leiu's aïeux.
Le premier qui fut roi , tut un soldat heureux : Qui sert bien son pays , n'a pas besoin d'aïeux.
Celui qui met un frein à la fureur des flots , Sait aussi des méchans arrêter les complots.
\u?k pensée hardie & des traits et des couleurs extraordinaires qui paraissent sortir de la règle; eu voici l'exemple :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Pour exprimer ces sortes de pensées, il faut que le lecteur prenne en quelque sorte l'audace de l'écrivain qui les a introduites dans son ouvrage : autant elles s'écartent de la règle commune, autant elles doivent être énoncées avec saillie. Comme leur but est de réveiller l'attention par une forte surprise, il faut que le lecteur sorte avec elles de son ton ordinaire , et que,
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li'uiic voix hardie , il les présente à l'cloiinerneiit de ses auditeurs. 11 y a cependant une observation à laiie sur les pensées hardies, et sur la manière de les exprimer. Comme elles touche;;t de très près au ridicule, il limt les énoncer avec une extrême délicatesse, et d'un ton de voix si juste, qu'on ne puisse jamais les saisir (jue sous leur véiitable point de vue, et non pas dénaturées par un ton faux qui les rapprocherait davantage du ridicule auquel elles tiennent de si près.
"Les pensées nobles y grandes et sublimes viennent de la majesté des choses qu'elles représentent, comme de la puissance, de la générosité, du courage, des \ietoires, des triomphes, des grands talons, des traits de vertu et de magnanimité qui caractérisent les héros. Ces sortes de pensées sont destinées à entraîner comme par force notre jugement. Avec elles ^ l'ùme sensible du lecteur doit s'élever , et son expression s'échauffer. Il faut que les pensées qui représentent le courage sortent de sa bouche , renforcées par une élocution nerveuse ; que celles qui peignent les grands talens soient énoncées avec le ton de supériorité <pii convient aux talens •, que celles qui représentent la victoire soient revêtues desaccens de l'admiration , de l'enthousiasme ; que colles qui ont rapport aux giands traits de vertu, portent l'empreinte de l'homniage qu'exige la vertu •, et qu'enfin celles qui exj)riment la puissance, soient énoncées avec le ton dominateur et imposant que comporte l'idée du pouvoir. Ce n'est tju'avec ces moyens que le lecteur peut espérer de frapper l'esprit de ses auditeurs , et 4'v laisser des
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images profondes et durables. Si les grandes idées de courage , de générosité, de puissance , de gloire, de victoire , de vertu , devaient sortir de la bouche d'un lecteur, glacées par le froid de son élocution , ou rétrécies [>ar la monotonie de ses accens, qui n'aimerait mieux les recueillir sous leur première enveloppe, et telles qu'elles sont sorties de la plume de l'écrivain qui les a produites, que les entendre d'un lecteur aussi malhabile? Mais combien elles acquièrent de l'intérêt, lorsqu'elles sont présentées avec le double charme des mots harmonieux qui leur servent d'enveloppe, et de la belle élocution qui les transmet à l'attention publique! C'est iilors qu'elles parviennent à l'auditeur avec leur véritable caractère; et le lecteur, s'associant à l'intention de l'écrivain qui les a employées, a la gloire de les rendre à leur destination réelle, qui est d'entraîner , comme par force, notre jugement, et- de remuer toute notre âme.
Les idées riches sont celles qui présentent à-la-fois, non-seulement l'objet, mais la manière d'être de l'objet , et d'autres ol>jets voisins encore, pour faire , par le moyen de ce faisceau d'idées, une plus grande impression , comme dans cet exemple :
Et la scène française est en proie à Pradon.
Fier de toutes les ressources que comporte une idée riche , le lecteur doit l'énoncer avec nne sorte de pompe : fidèle à l'intention du compositeur , il faut qu'il éblouisse par le luxe de son élocution : des ac-
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cens pauvres et un ton mesquin seraient incompatibles avec l'ënonciatiou d'une idée riche ; ce serait associer les haillons de la misère aux superbes ornemens de l'opulence. Comme tout s'enchaîuc dans les dispositions du cœur humain, je j)uis citer en exemple un homme couvert d'une riche parure. Voyez l'espèce d'orgueil et d'importance qui siège sur son front : il croirait en quelque sorte être au-dessous des riches ornemens qui le décorent, s'il prenait un ton bas et rampant. Tel doit être le lecteur chargé d'exprimer des idées riches et brillantes : orgueilleux d'avoir une pareille tâche à remplir , il appelle à son secours toutes les ressources de la belle éloquence, et il ne permet pas que les pensées riches sortent de sa bouche , appauvries par des accens monotones ou languissans.
Les idées nàwes sont celles qui dérivent du foritd du sujet même, et qui viennent se présenter à l'esprit sans être demandées. Pour les énoncer avec intérêt, il faut être daqs la nature, et écarter tout effort de sentiment et toute prétention. Les charmes de la naïveté consistent dans une expression dégagée de toute espèce d'apprêt, et dans une analogie parfaite avec la nature simple et sans fard. Si le lecteur, en exprimant une idée naïve, conservait la moindre disposition à l'afféterie , il lui enlèverait tout son mérite, et à ses auditeurs tout le plaisir qu'elle devait leur causer. Nous verrons plus en détail, à l'article ^po^ logue y de quelle manière doivent être énoncées les pensées naïves.
Enfin il y a une dernière espèce de pensées qui en
porte le nom par excellence , sans être désignée par aucune qnalllé qui lui soit propr'e. Ce sont ordinairement des réfieMions de l'auteur même, enchâssées avec art dans le sujet qu'il traite : tantôt c'est une maxime de morale . tantôt c'est un principe de politique. Ces sortes de pensées ou de sentences doivent être détachées par le lecteur du corps de sa lecture, et présentées eu (juelque sorte d'une manière isolée. Si elles sont enchâssées dans le récit d'un fait, le ton de la narration doit être brusquement coupé à l'endroit où elles commencent, et repris lorsqu'elles sont énoncées, comme dans cet exemple: « Les séditieux tombèrent à ses genoux : — Eh ! qui pourrait résister à l'ascendant de la beauté parée de tous les charmes de la vertu! — En vain mille voix les encourageaient au-dehors au ftieurtre et à la vengeance- le respect et le remords les tinrent prosternés aux pieds de celle dont ils avaient juré la mort...» Le ton avec lequel ces idées isolées doivent êt\-e transiiiises , sera toujours grave, très marqué, et s^jHout expressif. Il faut qite lés hiaximes de morale ou de politique qui viennerlt à l'àj^pui d'un récit, ajoutent à l'intérêt des faits dont il s'agit, et fassent tint impression profonde sur l'esprit des auditeurs; c'est surtout lorsque ces pensées servent à justifier uîié action qu'il faut peser sur elles, et les graver forteiiiéïilt dans l'âme de ceux qui écoutent. Souvent an bai*reau tout dépend de l'effet que peuvent produire sut les juges ces sortes vde pensées isolées , dont le but est de justifier une action, ou d'atténuer l'horreur qu'elle inspire. « Eh ! quel homme parmi ceux qui m'écoutént ,
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s'écriait Linguet dans une afTaire où il s'agissait d'arraeher un (le ses cliens aux suites d'une action criminelle, quel homme, s'il se sentait accablé de tant de maux à-Ia-fois, pourrait répondre de ses actions, et des mouvcmens de son ame?»
Avant de terminer mes observations sur la conduite du lecteur, relativement aux idées, je remarquerai que souvent il s'en faut bien que l'expression employée par un écrivain pour représenter une pensée , soit dans le même goût que la pensée elle-même. Souvent il y a dans cette expression un caractcie qui ne se trouve point dans l'idée. Par exemple, l'expression peut être fine sans que la pensée le soit. Quand Hippolyte dit, en parlant d'Aricie : Si je la haïssais ,je ne la fuirais pas , la pensée n'est pas fine, mais l'expression l'est, parce qu'elle n'exprime l'idée qu'à demi. De même l'expression peut être hardie, sans que la pensée le soit. Ce qui produit entre elles cette diftérence , c'est la diversité des règles de la nature, et de celles de l'art en ce point. Il serait naturel que l'expression eût le même caractère que la pensée; mais l'art a ses raisons pour en user autrement. Quelquefois par la force de l'expression on donne du corps à une idée menue et délicate ; quelquefois par la douceur des mots, on tempère la dureté des pensées : un récit serait trop long, on l'abrège par la richesse des expressions ; un objet est vil , on le couvre , on l'habille de manière à le rendre décent.
Dans tous ces cas, le lecteur doit s'en rapporter à l'expression, et transmettre à ses auditeurs la pensée
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avec l'intérêt qu'exige la jiarure qui la couvre. C'est l'iiiteiitioa de l'écrivairi qui doit alors lui servir de guide j et s'il ne peut jamais la travestir , il en a encore moins le droit lorsque des raisons particulières et puissantes sans doute , l'ont déterminée.