‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 15 sur 48 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

De la connaissance , par rapport au lecteur, de la disposition logique et oratoire d'un discours.

Quel que puisse être le sujet d'un discours, il est soumis à une disposition dont la connaissance est aussi nécessaire à un lecteur que l'est celle d'une route que doit suivre un voyageur , lorsqu'il ne veut point s'égarer ou employer ses forces à des marches inutiles. Un lecteur , quelque part qu'il se trouve dans un discours, doit savoir , d'une manière sûre et positive, quelle est

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la partie dont il a à piéseutor le développement ; il doit savoir ce qui constitue riiitrodnclion on l'exorde d'un ouvrage, ce <pii en étal)lil la divison, ce qui est narration on explication des faits, ce qui est objection ou réfutation, et enfin ce qui termine un sujet ou sa conclusion. Siins cela, le lecteur s'avance dans un discours comme dans un pays inconnu : il s'échauffe là où il devrait prendre haleine, et il se calme là où il devrait redoubler d'efforts pour avancer avec succès; il traite avec importance ce qui n'en demandait pas, et il effleure à peine ce (jui exigeait de sa |)art un intérêt vif et pressant. Tout est bouleversé dans sa lecture, parce (jii'il méconnaît le terrein sur lecjuel il avance; souvent il arrive fa<^igué et épuisé à l'endroit où il s'agit de courir ime carrière énergique , et où il ne peut plus que se traîner péniblement ; souvent il se réveille et se ranime hors de propos, et au moment où sa lâche n'exige plus ni enthousiasme, ni mouvemens.

J'ai donc eu raison de dire que la connaissance de la disposition logique et oratoire d'un discours était nécessaire à un lecteur. Mais en quoi consiste cette disposition? quelles en sont les différentes parties, et quelles sont les règles que l'art prescrit au lecteur par rapporta chacune d'elles? Telle est la discussion importante dans laquelle nous allons entrer.

La disposition logique et oratoire d'un discours consiste dans l'arrangement de toutes les parties fournies par l'invention, selon la nature et l'intérêt du sujet qu'on traite. La fécondité de l'esprit brille dans

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l'invention; la prudence et le jugement éclatent dans la disposition.

Quel que soit l'objet d'un ouvrage, l'auteur commence ordinairement par une introduction destinée à préparer les esprits : il étal^lit ensuite son sujet, et successivement il explique les faits : il emploie les preuves à l'appui de son opinion ou contre celle de son adversaire : il cherche, s'il y a lien, à émouvoir les passions par le pathétique; et, après avoir dit tout ce qui lui semble convenable, il termine son discours par une péroraison ou conclusion quelconque. Cette mélliode étant la marche naturelle de celui qui parle, un discours régulier peut être à la rigueur composé des six parties suivantes : Vexorde ou ï introduction ; \ établissement ou la dii'ision du sujet ^ la narration ou explication des faits ; les preuves qui établissent la vérité d'une proposition; \?l partie pathétique, àonl l'objet est d'émouvoir et de toucher, et enhn la conclusion. Reprenons toutes ces parues, et voyons peque l'art prescrit au lecteur, relativement à chacune d'elles.

De V Introduction.

\] introduction ou exorde , qui appartient à toute espèce de discours, n'est point une invention de la rhétorique; c'est un pi'émier pas fondé sur la nature et suggéré par le bon sens. Représentez-vous Un homme qui veut donner des conseils à un autre, ou qui a le projet de l'instruire ou de le réprimander : que lui dictera la prudence, s'il en écoute les inspirations ?

A llALTi; VOIX.. 1]{)

Qu'il ne doit point s'y prendre trop hrnsfuicnicnt. Il corinnencera donc par <piel(jue cliose (pu puisse <lisposer celui aufjuel il s'adresse, à l'écouter favorablement : tel est l'objet de l'introduction. Selon Cicéron et Quintilien, l'exorde doit toujours avoir une des trois vues suivantes-: ou de prévenir favoraljlement les auditeurs, ou de fixer leur attention, ou de les rendie docile :

Reddere auditores benevolos , atteiitos , dociles.

Prenons dans ces trois objets de l'introduction les règles que doit suivre le lecteur, pour atteindre le but qu'il se propose.

Premièrement, lorsqu'il s'agit dans une introduction de prévenir favorablement les auditeurs, la modestie du lecteur est une condition essentielle et indispensable : une contenance modeste plaît et séduit toujours. Quand un lecteur prend, dès le commencement, un ton de hauteur ou de suffisance, il éveille l'amour-propre et la Taiiité de ses aiiditeurs, qui le suivent pied à pied, avec l'attention de la malveillance. Ils s'érigent en jugt^s, ou plutôt en censeurs impi^ toyables; ils ne consentent à rien de ce .qui peut êlr-e contesté : au lieu que lorsqu'il s'énonce avec une sorte de timidité, qui prouve le respect qu'il poite a ses auditeurs et Thommage qu'il leur rend, cette contenance les flalte, et ils la prennent toujours en ])onne part. Il est bon d'observer néanmoins que la modestie du lecteur ne doit pas dégénérer en liun)ilité abjecte et rampante. A travers sa déférence pour son auditoire, il doit toujours laisser entrevoir le sentiment

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de dignité que lui inspirent la justice et l'importance du sujet dont il \& l'entretenir.

Il est encore des circonstances qui permettent au lecteur de prendre d'abord un ton plus élevé et plus hardi. Par exemple, lorsqu'il entame la défense d'une cause qui a été publiquement décriée , on pourrait considérer un ton modeste comme une sorte d'aveu du reproche: il faut donc alors que électeur tâche d'imposer à la malveillance, par la hardiesse de son ton dans Pexorde, et qu'il cherche à dissiper les préventions par la fermeté de sa contenance.

En second lieu, lorsqu'une introduction a pour objet de fixer l'attention des auditeurs, et que, pour y réussir , l'auteur du discours a réuni dans son exorde toutes les notions préliminaires sur la dignité, l'importance, l'intérêt ou la nouveauté de son sujet, c'est au lecteur à seconder cette intention de l'écrivain, en s' exprimant avec une simplicité élégante, et surtout correcte. Les auditeurs n'étant point encore occupés ni du sujet, ni des développemens qu'il comporte, ont le loisir de critiquer, et fixent toute leur attention sur la manière de l'orateur j si elle leur plaît, leurs suffrages lui sont assurés: si elle leur déplaît, alors leur attention s'affaiblit, s'égare, se distrait , et dès le commencement , et le lecteur «t l'objet qu'il lit sont loin de leur pensée.

II faut cependant qu'en employant dans son début la correction et l'élégance , le lecteur se garde bien d'y mettre trop d'art et un ton d'afféterie ridicule ; car , par la raison que j'ai déjà indiquée , on apercevrait

plus promptenicnt ces défauts dans l'introductiou que dans la suite du discours, et le lecteur serait écouté avec moins de contiauce.

En troisième lieu, lorsque dans un exorde il s'agit de rendre les auditeurs dociles, de gagner leur oontiance , de dissiper leurs préventions, et de les attacher, comme malgré eux , à une cause pour laquelle ils avaient d'abord de la répugnance j c'est avec «ne circonspection extrême que le lecteur doit marquer ses premiers pas dans cette carrière. Que de ménagemens à prendre dans le ton de voix , dans le geste , dans les regards , pour ne pas cho(jucr des esprits déjà prévenus ! Tout doit respirer en lui l'esprit de conciliation, de bienveillance et de bonne-foi. Au reste, une introduction dans ce genre , quand elle est bien faite, est peut-être la meilleure leçon que l'on puisse proj)Oser à un lecteur, surtout quand il sait distinguer les pensées délicates et les nuances des sentimens. C'est en voyant les ménagemens infinis de l'écrivain, sa marclie circonspecte et mesurée, qu'il peut saisir le véritable caractère de son rôle , au moment d'un exorde de ce genre. Sous ce rapport, nous citerons ici l'introduction qui se trouve à la tétc de la seconde oraison de Cicéron contre Rullus, et qui est peut-être un des plus beaux modèles de cette espèce d'exorde.

Rullus, tribun du peuple, avait proposé la loi agraire, et la création d'un décemvirat ou do dix commissaires, qui auraient, durant cinq ans, un pouvoir absolu sur toutes les terres conquises , pour en faire la répartition entre les citoyens. Des magistrats factieux

avaient déjà proposé plusieurs fois cette loi, toujours avidement reçue du peuple. C'est à ce peuple qui l'avait récemment fait consul, que Cicéron s'adresse, avec l'intention de lui faire rejeter la loi. Ce sujet était infiniment délicat, et demandait beaucoup d^art. L'orateur commence par l'énumération des faveurs qu'il a reçues du peuple; il reconnfwt qu'il lui doit tout, et que personne ne peut avoir plus de motifs que lui pour soutenir ses nitérêls. 11 déclare qu'il se regarde comme le consul du peuple, et qu'il s'honore du titre de magistrat populaire ; il observe qu'on donne toujours à la popularité des acccj)Lions différentes; que pour lui, il la fait consister dans un zèle sincère pour les véritables intérêts du peuple , tandis que quelques-uns la faisaient servir de masque à leur ambition personnelle. Il op[)roclie ainsi sensiblement de la proposition de luillus, mais avec beaucoup de réserve et de circonspection. Il assure qu'il est très éloigné de vouloir s'opposer aux lois agi aires; il fait le plus grand éloge du zèle des Gracques pour le peuple romain, et proteste qu'ayant entendu parler du projet de Rullus, il avait résolu de l'appuyer, si, après un examen, il le trouvait avantageux au peuple; mais qu'il ne lui avait paru propre qu'à établir un pouvoir incompatible avec la liberté, et à favoriser l'ambition de quelques hommes aux dépens du public. Il termine son exorde en déclarant qu'il va exposer les motifs de son opinion , et que si le peuple n'en est point satisfait, il y renoncera, et adoptera le sentiment du plus grand nombre.

Il est aisé, d'après l'exposition de cet exorde, de se

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représenter le ton de l'oraleitr (jni aurait à le pronuii- Cfer^ la manière insinuante, les sentiniens aflecluenx , les témoignages de candeur, de bienveillance, de dévoûment qu'il devrait nianilestcr. Celui f|ui emploierait le ton brusque, tranchant ou véliénjcnt , en lisant cet exorde, n'auiait ni l'idée du caractère d(3 ce début, ni l'idée des sentuncns qui y rèj:;nent, ni celle de sa position à l'égard de ses auditeurs. Cicéron, en prononçant cet exorde en orateur adroit et de bon sens, produisit l'effet qu'il desirait; il triompha des préven*tions, et (it rejeter la loi agraire d'une voix unanime. Ln autre orateur moins exercé, en disant les mcnjes choses, aui:ait peut être soidevé contre lui les esprits, et donné, par son inconséquence , gain de cause aux isnnemis de la tranquillité publique.

En général, une introduction quelconque doit être énoncée avec calme : la véhémence et la passion y conviennent rarement : il faut que l'émotion naisse à mesure qile le discours avance. Le lecteur, attentif à la marche de l'écrivain , ne doit enq")lover les mouvemcns passionnés, ou frapper ce qu'on appelle les grands coups, (ju'nprès avoir préparé peu à peu l'esprit de ses auditeurs. Cicéron compare un orateur qui éclaterait dès le premier mot , à un homme ivre au milieu d'une assemblée de personnes à jeun.

Ce n'est que lorsqu'une vive douleur, une grande joie , ou des ressentimens profonds sont supposés exister dans le cœur de ceux qui écoutent , qu'on ne risque rien d'éclater en conunencaiit. «Jusquesà quand abuserez-vous de notre patience, Catilina? Jusques à

quand serons-nous les jouets de votre fureur? Quand finira cette audace effrénée? «C'est ainsi que Cicéron commence ses Catilinaires; mais tout se prétait à un pareil début : le sénat était assemblé*, l'orateur allait lui adresser la parole ; Catilina entré*, les sénateurs sont effrayés; Cicéron, consul, ne l'est pas moins qu'eux j mais l'indignation prend le dessus des autres sentimens; il part comme la foudre, et se précipite sur l'ennemi. On appelle cette espèce d'exorde , en ternie de rhétorique , exorde ex abrupto.

Quoique l'introduction ne soit pas en général le lieu où le lecteur doive déployer la chaleur de la passion , j'observerai cependant qu'il doit y jeter l'empreinte des sentimens qu'il se propose d'exciter dans la suite du discours : il doit y disposer dès le commencement l'esprit de ses auditeurs. Si c'est la compassion , le mépris ou l'indignation qu'il a en vue de produire, il faut qu'il sème le germe de ces passions dans son introduction, et qu'on découvre, dans le ton de sa voix, l'esprit général du discours qu'il a à prononcer. Un exorde bien fait, dans la bouche d'un lecteur exercé, ressemble à un prélude de musique bien exécuté, dans lequel on discerne les principaux caractères de la pièce qui doit être jouée.

C'en est assez sur l'introduction : dans la prochaine leçon, nous continuerons nos observations sur les autres parties du discours , pour en faire ressortir les règles de lecture qui leur sont applicables.

SUITE DE LA SIXIÈME LEÇON (i).

Continuation des parties qui conslituetd un discours.

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