DE LA DIVISION DU DISCOURS
En passant de l'exorde à l'exposition de la méthode du discours qu'il a à prononcer ou à lire, le lecteur doit changer de ton, et détacher en quehjjue sorte celte partie de la première : son objet ici ( st d'iijculquer seulement dans l'esprit de ses auditeurs les différons poiiits de vue sous lescjuels il va considérer son sujet; pour cela, il n'a besoin ni d'art, ni de moiivemens oratoires, ni d'une élocution emphatique et pompeuse. C'es'# de la clarté qu'il faut, et une clarté rigoureuse; car si par trop de précipitation, ou par une manière de s'énoncer confuse et embarrassée , il n'exposait pas distinctement les divisions de son sujet, il arriverait que le reste de son discours, se ressentant de ce premier défaut, paraîtrait, à la plupart de ses auditeurs, lâche, confus, et qu'il ne ferait sur leur esprit qu'une impression très médiocre. C'est lorsque
(i) Mes lecteurs ne seront point étonnés de me voir donner un détail si étendu à cette partie de mon cours , quand ils sauront que la plupart des élèves qui suivaient mes Leçons, étaient de jeunes étudians en r^^oit qui se proposaient d'entrer dans la carrière du barreau. Leur zèle , leur constance et leurs travaux méritaient bien ces développemens d'analogie avec le but de leurs études.
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les diiférens chefs ou points d'un discours sont énoncés de la manière la |)lus claire et la plus expressive, que les auditeurs en sont plus agréablement frappés, et que les divisions se classent plus distinctement dans leur mémoire.
De la Narration ou Explicalion des faits.
Après la division, vient la narration, ou explication des faits ou du sujet. Les qualités de cette partie du discours sont, la clarté, la probabilité et la concision. A chacune de ces qualités répond une rèj^^le anak)gue que le lecteur doit observer dans l'exposition des faits. Premièrement, il doit être clair; c'est-à-dire, que dans l'énoùciatiori des faits, il doit obserser leur liaison , et les présenter sans confusion , et dans l'ordre qui leur est assigne. Une interruption, par exemple, faite mal à propos au milieu d-^, l'exposition d'un fait, peut dérouter toute l'atlention des auditeurs, et leur faire perdre le fil d'un récit qu'il leur importait le plus de connaître. Si la clarté est nécessaire dans toutes les parties d'un discours , elle l'est plus particulièrement encore dans la narration qui est destinée à éclairer ce qui suit, ou à en donner la clef, si l'on peut se servir de cette expression. Un fait, ou même une simple circonstance d'un fait, présentée d'une manière louche, et mal entendue par les auditeurs, peut détruire tout l'effet d'un discours, et rendre obscures les choses les plus évidentes.
Secondement, le lecteur doit concourir à rendre
sa narralioii probable par la simplicité do son rôcil, C'j'st lors(pi'on raconte Jes faiLs, que les autlitoiirs en gcnéial , surtout s'ils sont conslilnés jn^os de l'iiiraire, sont le plus sur leurs gardes : la njoindre appavoncc d'artillce, de subtilité ou de déj^nisenicnl dans celui (jui les présente, les indispose. 11 iaiit (jnetout, dans l'expression, comme dans le ton ilu lecteur, lem' paraisse naturel et vrai; qu'ils n'aperçoivent en lui lien de lal^orieusement déguisé, et rpio tout leur présente l'apparence d'un récit naïf et puisé dans la plus exacte vérité.
Troisièmement, pour énoncer un fait dont la concision est une des prt;mières qualités, le l«*cteur ne doit point se traîner avec nonchalance daiîs sa marche; ce serait riscpier de faire oublier à la fin d'un récit les circonstances qui en oiît marqué les commencemens. Un fait, pour être saisi, n'a pas besoin d'être énoncé d'un ton pesant ou compassé. Cette n)anière de raconter traîne toujours après elle l'ennui et l'insipidité. 11 faut unir, au contraire, étroitement et par un débit serré, tout ce qui tient à une action. L'écrivain, en écartant de son exposition les circonstances insignifiantes ou les détails inutiles , a voidn que le lecteur se conformât à cette concision dans l'énonciation des faits. Voyez, par exemple, comme Cicéron , dans son fameux plaidoyer pour Milon, raconte les faits qui ont amené la mort de Clodius. L'orateur voulait démontrer que quoique Milon ou ses domestiques ei/ssent tué Clodius, c'était en se défev-îaut , et que la rencontre et le combat avaient été prémédités par Clodius, et non
par Milon. « Ce jour-là, dit Cicéron , Milon ne sortit du sénat qu'après toutes les affaires terminées; il retourna chez lui, changea tranquillement d'habit, et attendit que sa femme eût tout préparé pour partir avec elle dans sa voiture. Avant qu'il se mît en chemin, Clodius aurait pu facilement arriver à Piome, s'il n'avait point résolu d'attendre Milon sur la route. Ils ne tardèrent point à se rencontrer. Clodius était à cheval, et n'avait avec lui ni son épouse, ni les voitures, ni les autres attirails dont il avait coutume d'être environné. Milon, au contraire, était avec son épouse, dans sa voiture, à coté desafemme, enveloppé dans son manteau, environné de bagages, et suivi d'un grand nombre de femmes et d'enfans. » L'orateur continue, sur le même ton, le récit de la rencontre et de l'agression des gens «de Clodius; il peint Milon surpris, effrayé, se dégageant de son manteau, sautant précipitamment de sa voiture , et cherchant à défendre sa vie contre les domestiques de Clodius qui commençaient à l'environner.
En lisant cette narration, le lecteur se sent entraîné malgré lui dans son débit; il éprouve en quelque sorte le besoin d'exposer rapidement ce qui est tracé avec tant de concision et de chaleur. Tel est l'empire des productions qui peignent fortement la nature, elles entraînent l'âme , et le lecteur même insensible est en quelque sorte forcé de les transmettre avec ce feu créateur qui les fît éclore!
Avant de terminer sur la narration, et sur la manière dont le lecteur doit l'énoncer, je ferai quelques
observations particulières sur les qualités propres à cette paitio du discours.
Quoi(ju'iI l'aille toujours, comme nous l'avons dit , exposer uti fait avec siuipUcitc, il est des cas cependant où lo lecteur doil employer le patliétlijue, et remuer vivement les passions. Comment lire en effet avec un accent calme le récit du supplice de Gavius, tracé par Câcéron dans son Oraison contre Verres , ou celui de la mort des deux PliilodanHis père et fils, tous deux immolés à la fureur tlu même Verres, le père déplorant le sort do son fils , et le fils gémissant sur le mallieur de son père? 11 y a donc des causes qui detnandent une exposition touchante et passionnée , comme il en est tjui n'exigent qu'une exacte et tranquille énoncialion des faits. C'est au lecteur exercé à saisir ces différentes convenances , et à varier ses tons selon la différence des sujets.
Dans les causes de peu d'importance, comme sont la plupart des causes privées, c'est encore à lui à relever la médiocrité du sujet [>ar une élocution simple en a[)parence, mais correcte, élégante et variée. Sans cette parure, qui dépend de son talent dans l'art de porter la parole, les causes dont je parle paraîtraient sèches, ennuyeuses, et rien n'est plus dangereux po»ir l'intérêt de ces causes même, que cet état de langueur dans lequel elles pourraient plonger.
A l'égard des sujets où il s'agit d'un crime, ou d'un fait grave d'un intérêt public , les narrations admettent des mouvemens plus forts. L'orateur halùle peut y faire entrer les passions de la joie, de l'admiration,
lOO LART DE LIRE
de i'étonnement, de l'indignation, de la crainte, de l'espérance, pourvu qu'il se souvienne qne ce n'est f)as là encore le lieu de donner le plus grand essor à ces sentimens, et qu'il suffit de les ébaischer; car, comnie je l'ai fait pressentir, l'exorde et la narration ne doivent avoir d'autres fonctions que de préparer l'esprit des auditeurs à la preuve et à la péroraison.
Des preuves.
Les preuves, dans un discours oratoire, ont pour objet deux choses : l'une, d'établir la proposition principale par tous les moyens que le sujet peut fournir, et l'autre, de réfuter les objections que l'on peut faire contre celte proposition. Bâtir et ruiner, telles sont les fonctions de l'orateur , au moment ou il s'engage dans la carrière des preuves.
En traitant des argumens, nous avons déjà développé le premier objet des preuves; et vous devez vous souvenir avec quelle importance nous avons considéré ce sujet par rapport à l'orateur. 11 ne nous reste donc ici qti'à parler de la manière dont un lecteur doit conduire la réfutation.
Cette partie demande un art infini , parce qu'il est bien bien plus difficile de guérir une blessure que de la faire. Dans la bouche d'un bon lecteur, la réfutation a toujours un caractère de transcendance et de raison supérieure qui ne laisse pas douter qu'il puisse exister de nouvelle réplique contre la chose qu'il défend. Faible ou vigoureuse, tranchante ou louche, le
lecteur icn)[)lit toujours sa tâclic en ciionçaiit une réfutation avec énerj^le et avec l'air du triomphe : s'il employait une élocution faible ou timide, traînante ou sans expression , il ôterait à cette partie du discours son premier caractère, qui est celui de convaincre. 11 faut que , dans la chaleur d'une réfutation, l'auditeur se jette avec lui dans la même carrièic , qu'il coure comme lui ; que ses j)ensées soient emportées par la rapidité des siennes , et (|ue , (pioiqu'il perde de vue ses raisonnemens et ses réphques , la conviction entre en quehpie sorte nwilj^ié lui dans son esf)rit.
Lue réfutation siipj)Osc toujours ime attaque. Le lecteur, au moment où il réfute, doit donc se rej^arder comme un athlète qui est engaj^é dans l'arène, et qui doit s'opposer de toutes ses ibtees au triomphe de celui qu'il combat. Conmient lire, par exemple , sans éprouver cette énergie , les sublimes réfutations de Bourdaloue, de Bosquet, de Démosthène , ou de Cicéron ? L'àme s'identifie en quelque sorte avec ces héros de la belle éloquence; elle éprouve la chaleur entraînante qui les animait au njoment de leurs compositions, et tout son besoin est de la transmettre avec les paroles qui en furent les dépositaires.
Toutes les réfutations néanmoins n'ont pas ce caractère de forcé qui exige, de la part du lecteur , l'énergie d'un athlète vigoureux et intrépide : ou en trouve quelquefois dont les seuls moyens consistent dans une réponse de mépris. Celles-là doivent être énoiicées avec l'accent d'un dédain Irold et tranquille. C'est ainsi que Scipion confondit le tribun du peuple
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qui l'accusait d'avoir mal adtninislré les deniers publics : K Je me rappelle, messieurs, dit-il, que ce fut à pareil jour que je vainquis Annibal : allons en rendre grâces aux dieux, et laissons ici ce vil dénonciateur ».
Quelquefois on réfute son adversaire par des plaisanteries et des bons mots : cette arme n'est pas toujours celle de la raison et de la bonne-foi : mais souvent elle produit plus d'effet que les plus forts argumens. Pour le plaisir que donne la plaisanterie , on dispense bien souvent celui qui l'emploie d'avoir raison , et on a vu quelquefois les plus beaux mouvemens de l'éloquence sacrifiés à un bon mot , qui n'avait d'autre mérite que celui de provoquer le rire. Un orateur athénien , entre[)renant de réfuter Démoslhène , qui venait de faire sur l'assemblée du peuple une impression profonde, commença en disant: ■ — Qu'il n'était pas surprenant que Démosthène et lui ne fussent pas du même avis, parce que Démoslhène était un buveur d'eau , et que lui , il ne buvait que du vin. — Cette mauvaise plaisanterie éteignit tout le feu qu'avait allumé le prince des orateurs. Au surplus, une plaisanterie ne peut avoir de véritable intérêt , qu'autant qu'elle est bien maniée par l'orateur qui l'emploie dans la réfutation : c'est surtout dans le ton qu'il faut prendre en l'énonçant , que consistent le sel, et quelquefois tout le mérite de ce moyen. Jetée sur le papier, une plaisanterie est souvent sans nulle espèce d'intérêt j énoncée avec art, elle attache, elle niait, et emporte les suffrages avec le rire qu'elle excite.